17h. Ils attendent en frissonnant devant le building aux vitres teintées, 200 devant moi, le double derrière. Beaucoup de vieux. Bien habillés. Quelques quinquas portant beaux mais pas tant que ça, et des des grappes de jeunes ça et là, sapés en costard des années 80, abusant du Blackberry et du Biactol.
Edgar a sa redingote de l'inspecteur Derrick, Maryvonne est apprêtée comme pour la messe de Paques : rouge à lèvres rose et brushing de quatre heures, enroulée dans un manteau de fourrure qui a vécu. L'homme à veste en cuir s’approche du couple de petits vieux. Après s'être tâtés quelques minutes à base de "on est en démocratie, et on ne peut même plus dire ce que l'on veut, mais ou va-t-on je vous le demande", nos distingués se détendent de la gaine :
- On a beau dire, les musulmans ne sont pas comme nous, je les connais moi.
- Moi aussi, mais n'allez pas croire qu'ils sont tous comme ça, j'ai de bons amis arabes. Ils boivent du Pastis et mangent du porc.
Électrisés par le nombre et la proximité des comme eux, ils y vont sans gêne :
- Vous avez vu Martine... son mari défend des salafistes.
- Vous savez, Lille est un département d'Algérie.
- L'Islam, on creuse, on creuse, et au final on trouve toujours du terroriste.
Très vite, autour, dans le bivouac temporaire pour férus des dossiers
"savoir-vivre en relais-château" des magazines du
Figaro,
flotte une effluve de rot aviné à la Galliano.
- On ne peut même pas les renvoyer chez eux, ils n’ont même pas d’adresse là-bas !
- Sûr qu’on n’est plus tranquille chez nous !
- Mais on ne peut plus rien dire, on se fait taxer de racistes, c'est vrai quoi, il y en a assez d’être dans un pays où les médias sont des cocos !
- Moi raciste ? Je ne prends que des auxiliaires de vie portugaises.
- Et le Coran, on en parle, on en parle, mais je l'ai lu ! Affirme l'homme en cuir, sortant sa sélection de sourates recopiées sur Post-it. Et bien, c'est macho man et compagnie.
- Ah bah c'est sur, je le dis depuis trente ans : dans dix ans on sera toutes voilées.
Nous rentrons lentement, filtré un à un an par la fouille au corps et le scan de sécurité. Montrer patte blanche. Ici, Al-Qaida ne passera pas. Je me retourne, ils sont encore plus nombreux. Devant l'annexe de l'Assemblée nationale, Rue de l’université, la crème de l’anti-islam, branche
soirée de l'ambassadeur, est venue
en masse soutenir son poulain et j'ai du retard dans la file.
La guigne. Moi qui trépignais d’assister à la convention nationale des réformateurs libéraux (on a des bonheurs simples). Mate le menu :
Jean-François Copé (et son humour caustique),
Gérard Longuet (
sans ses casseroles) et
Hervé Novelli (le créateur de la délocalisation intégrée sur la base du volontariat nommée
auto-entrepreneur, et plus connue sous le nom d'énième cadeau au patronat qui n'en attendait pas tant). Thème du colloque :
« Les normes vont-elles tuer les libertés des Français ? De l’air ! ». Crois-moi ça va envoyer du bois ! Et si on est sage à la fin, y aura un
ball-trap sur fonctionnaires. En temps normal, la choucroute party aurait au mieux réuni 5 Madelinistes neurasthéniques, 3
bayrouistes en sevrage et 2 espions industriels d’
Alternative Libérale. Mais c'était sans compter la perversité de nos libéraux qui, pas à une contradiction près, ont convié...
le plus médiatique des réactionnaires : Eric Zemmour.
Non, non ne joue pas le lecteur offusqué, même si
en offrant une tribune au délinquant elle rompt avec sa "priorité au victime", du point de vue des idées,
l'UMP peut inviter un fraîchement condamné pour provocation à la haine raciale, ni moi ni les 500 personnes autour
ne voyons ici aucune faute de goût.
Lueur dans la nuit de l'occident menacé, Zemmour a violemment attiré l'encarté UMP. Et ce mercredi à 17h30, l'insécurité gangrène les humeurs : on ne pourra pas tous rentrer.
L'angoisse monte chez les seniors, quelques coups de cannes s'échangent : les places sont précieuses. Des grands-pères retardataires remontent la longue ligne, tels des groupies de
Radiohead en déambulateur, tentant en vain de racheter une place au marché noir. Et dire que j’ai croisé un Francis Ford Coppola contemplatif avec son sac
Shopi au milieu des touristes de la fontaine St-Michel sans que cela suscite la moindre levée de camescope, c’est à vous désespérer du genre humain.
Enfin, ce pays a les icônes qu'il mérite. Alors que j'accède enfin au premier portique anti ogive nucléaire, la voix d'un vigile résonne depuis le deuxième sas de décontamination à gauchistes.
- Plus que 50 places !
Dans le groupe de petits vieux bien éduqués qui commençait pourtant à sympathiser sur la base de sa xénophobie de salon, on se recroqueville sur ses craintes, chacun s'accrochant à son flyer comme une conque à son rocher. Sur le parvis, journalistes et caméras attendent le chroniqueur maudit (mais omniprésent du service public au service privé). Vue d'ensemble sur la file, je constate une nette dominante masculine de l'audience fébrile saupoudrée par les gamines journalistes des chaines d'info croquant du quidam pour les flash de 18h. Mystère des phéromones : ni le Zemmour ni le libéral-réformateur ne semblent attirer la jeune gente féminine. Un type d'une chaîne à péage double tout le monde, logique, c'est la chaîne de l'impertinence et de la transgression. J'arrive enfin au cerbère de la liste des happy-few et décline mon identité :
- Seb Musset... mmm ce nom n'est pas sur la liste. Me répond le soldat de soirée.
Mon agent infiltré aurait-il merdé ?
- Un complot surement. Vérifiez mon brave.
- Non, moi je ne donne des badges d’accès qu'aux gens dont le nom est sur la liste.
Sacrebleu. Qu'elle me semble loin l'époque où je rentrais au Privilège en espadrilles, je perds la main. Foutu pour foutu, je sors le grand jeu :
- Je connais personnellement Roger Karouchi. (N.B : ça va chier).
- Bon, attendez sur le côté et voyez ça avec ma collègue.
Dans l'antichambre pour l'extase, avant l'ascenseur pour la salle Victor Hugo, ça se bouscule méchant. Je ne suis pas le seul à posséder un carton d'invitation sans être reporté sur la liste des invités. Zemmour en guest ou pas, le réformateur-libéral est dépassé par l'organisation de ses propres colloques.
- Et vous voudriez leur filer la gestion du pays !
Peine perdue, l'esclandre est étouffé par les cris et les pleurs. Et cette collègue qui n'arrive pas ! On se serait moqué de moi. La tension monte d'un cran, de plus en plus de subclaquants sont coincés dans le hall, suspendus au bon vouloir de cette préposée qui ne vient jamais.
- C'est Zemmour qui a raison : une seule femme dans l'organisation et ça vous fout le boxon. Entend-on.
La Maryvonne au vison râpé reçoit à son tour désemparée, une fin de non-recevoir du vigile :
- Madame, je ne donne des badges qu'aux gens qui ont confirmé leur présence sur internet.
*
- Ah ça non monsieur, jamais je n'écouterai France Inter !
Mais que vois-je ? Devant moi, ces pépères tranquilles à qui l'on donnerait la carte réduction senior sans confession, grugent des places à répétition. Et moi qui songeais prendre la tête du front des recalés du libéralisme pour défendre l’accès à la Zemouritude pour tous, c'est bien la peine : racaille récidiviste va ! Edgar à redingote regarde s'élever dans la cabine translucide l'homme à la peau de cuir et aux sourates en post-it vers ces lieux sacrés où le début de la célébration est annoncée. Il lâche aux désemparés un ultime rictus de fierté. Le vigile hurle : - Plus que 10 places !
Torpeur et confusion. Je suis locked-in-sonotone englué dans une confiture d'anciens. Alors qu'on risque un Heysel, La Maryvonne sans papier capte enfin l'ordre d'Hessel[1].
- On est renvoyé chez nous c'est ça ? Edgar enfin, INDIGNEZ-VOUS !
Les refoulés entre deux sas tambourinent contre les baies vitrées :
- On étouffe !
Dehors, la mêlée meugle un PSGesque :
- Eric ! Eric ! Eric !
On dénombre quelques cas de syncopes dans le vestibule. Des bas de contention virevoltent dans l'espace mal ventilé.
- Zut, mon dentier.
A l'agonie, une voix implore :
- Pitié, mes sels !
Je baisse les yeux, ça vient du sol. La dame en Armand Thiery disparaît, pâte-à-crêpée sous le piétinement des encartés. Une rupture de pacemaker au niveau du premier portique échauffe les esprits.
- Beuhharrr ! Eric, je veux Eric !
A ma droite, un
étudiant de l'UNI, déclassé comme nous de la liste et ayant forcé sur le
Fanta fraise, est prit d'un delirium tremens en voyant passer dans la rue Maxime Gremetz. Il enjambe le parapet pour courser le député apparenté PC.
- Eric ! Eric ! Viens me chroniquer !
On ne reverra pas le baudelairo-libéral myope à la libido perturbée.
Je réalise avec effroi, alors que nous sommes prisonniers de l'entonnoir bordé de vigiles bleus et de plantes vertes, que la horde hors d'âge des dévots de Zemour continue d'affluer au portique. Edgar à redingote réconforte son épouse en sanglots.
- C'est sans espoir Maryvonne. Ce pays est foutu.
Une première baie vitrée cède sous la pression des retraités. Défile dans ma mémoire la dernière heure de Titanic. La sanction tombe:
- Mesdames et messieurs, je suis désolé, IL N'Y A PLUS DE PLACES DISPONIBLES.
Les scènes de détresse qui s'enchaînent resteront à jamais gravées dans mon souvenir. La marque du désarroi y déchire de son cruel couperet le peuple de droite, sempiternelle communauté martyre. Minorité discriminée, n'auras-tu donc jamais droit au chapitre ?
- Un jour tu verras Maryvonne, la droite vaincra et tout ça va changer !
Je repars dépité de l'assemblée nationale. Avec ces conneries, j'ai raté des
Chiffres et des lettres. J'ai intérêt à en sortir un bon billet pour rentabiliser. Des racistes, en heure creuse, hèlent des taxis chinois ou pakistanais, peu importe le premier qui passe. D'autres à pardessus gris, les rêves de dédicace brisés, remisent dans leurs cartables en skaï les photos d'Eric arborant ses plus beaux
Lacoste : bleu schtroumpf, rose babar et brun kaki. Les plus jeunes enfourchent un
Velib, direction chez papa maman pour se pignoler sur le best-of de clash chez Ruquier.
Je quitte les claudiquants et traîne ma peine vers les Invalides. A deux rues de là,
aucun écho des émeutes urbaines. A l'heure où le patriote à la retraite écoute
galvanisé ses mentors endurcis disserter sur le trop-plein de normes qui l’empêche de siester tranquille,
le salarié sort de sa journée de labeur.
Crépuscule mélancolique sur la France du progrès.
[1] Ce calembour est certifié conforme à la norme ISO-404 relative au travail de nuit du blogueur.