samedi 1 mai 2010

"Classe moyenne" c'est ta fête !

Cherchant ma carte cafénougat afin de m'acquitter en débit différé de mon demi à la terrasse d'un troquet, j'entends gronder la colère d'une jeune vendeuse en sous-vêtements bio dans une enseigne à optimisation salariale planétaire. La pauvre en pause clope-déjeuner de 12 minutes est révoltée : cette année, le 1er mai tombe un samedi !

Et la jeunette à 912 euros mensuels, angoissée à l'idée de ne pas rejoindre assez vite la vie rêvée des grands à base de crédit sur 30 ans et de soirées Wii-fit et Karaoké dans le canapé pouf à se remémorer nos belles années de stage, de pester :

- "Non seulement ce coup-ci on bosse toute la semaine mais en plus Ikea y va être fermé !"

* * *

(c'était il y a un an, il y a un siècle.)

Quelques jours plus tôt, une interview de Laurent Wauquiez, secrétaire d'État sous exta chargé de son emploi, reprenant « le créneau du social », m'apprend que le croque-chômeurs dont le credo de crise est « sans boulot ? vous n’avez qu’à travailler gratuitement » s'inquiète de l’appauvrissement des classes moyennes.

Wauquiez veut défendre "les classes moyennes" alors qu'il développe des trésors de langue de bois et de statistiques partielles du chômage pour camoufler leur paupérisation. Ce n'est pas un peu contradictoire ça ?

Rappel :
Le concept des "classes moyennes" tel qu'il est pleuré aujourd'hui, se développe après la seconde guerre mondiale avec un embourgeoisement des couches populaires et une nette amélioration des progrès techniques tant au niveau domestique qu'en terme d'infrastructures et de services.

A ce souvenir idéalisé et de plus en plus diffus mais synonyme de progrès, "la mélancolie des trente glorieuses", s'ajoute pour les générations suivantes des années de conditionnement télévisuel au "rêve américain", synonyme d'abondance, avec son corollaire : la frustration continue.

Ce petit manège tient tant qu'il y a un semblant de croissance.

Cette idée tenace que "les classes moyennes" n'existent que pour jouir en tendant naturellement vers la richesse (en échange d'une minime soumission individualisée à l'émancipateur "monde du travail") est pour beaucoup dans le sentiment de « déclassement » qui ronge la société française.[1]

Au royaume des ultra-libéraux, il est recommandé que le gros des troupes s'agitent jusqu'à leur dernier souffle dans une pauvreté relative (restreignant leurs comportements). L'important étant qu'elles se persuadent du contraire et qu'elles dépensent ainsi en flux tendu l'intégralité de leurs revenus (en crédit, en consommation, TVA) et n'épargnent jamais (ou alors pas autrement qu'à travers un produit financier livré clé en main et bâton sur les doigts par le banquier, ce bourreau qui veut votre bien). Dans un souci d'étiquetage valorisant (rapport que dedans, il y en a quand même des plus confortables que d'autres), on appelle ça "les classes moyennes".

Et, dans un monde bien parti pour que tous, sauf l'élite, finissent avec une moitié de SMIC comme salaire maximum, c'est moins la "qualité" que la quantité de "classes moyennes" qui importe. Si l'on oublie ses revenus, de par son quotidien (exploitation) et ses aspirations (consommation), ma jeune vendeuse en fait partie.

On peut faire partie des classes moyennes et être fauché. L’un n’empêche pas l’autre, voire le renforce. Tout est, comme souvent avec mon ami l'humain, une histoire de croyances.

Regardons par exemple ce que La Chine s'empresse de créer : une classe moyenne.

Intéressant, non ?

Ce concept marketing sécurisant chouchouté par le marché et les démocraties asservies à celui-ci, étouffe par sa masse (acquise dans toutes ses strates à la consommation de transgression lui permettant de péter plus haut que son cul) toute opposition de classe entre les deux extrêmes qui en sont exclus :

Les crevards (pour qui le quotidien est un sport de survie) et les nantis (qui ne dépendent pas pour survivre d'une activité professionnelle).

On ne le répétera jamais assez : Les rivalités pavillonnaires relatives à "kikaeulaclim en premier sur le 308 ?" n'encouragent pas une réaction collective en cas d'agression supérieure.

Soumis et uniformisé, rabaissant de lui-même sa valeur à sa capacité de travail et de consommation, terrifié par la pauvreté (réelle, qui n'est pas endiguée précisément dans ce but) : le "moyen" se fond dans une léthargie sociale (alourdie par d'autres concepts dans lesquels il se fourvoie à la moindre occasion, tels l'accession à la propriété à crédit ou l'achat compulsif de gadgets à updates incessants) gobant les uns après les autres les préceptes matériels, culturels et idéologiques qu'on lui sert, d'où ses désillusions régulières. Sa supériorité numérique le préservant de toute auto-critique, il a tendance à reporter la cause de ses malheurs sur autrui.

"L'appauvrissement des classes moyennes", c'est le deuil pénible d'une époque basée sur un embourgeoisement "haute définition pour tous" sur fond de tertiarisation valorisante et sécurisée du travail.

A force de ne viser que le standing personnel, nous avons laissé déraper l'idée même d'une riposte collective en cas d'abus, et les abus on ne les compte plus. Le boum du cocooning dans l'intégralité du spectre des "moyens" est la réponse individualisée, commercialement profitable, au carnage opéré dans le monde du travail.

Aux jobs indéfinissables à horaires éclatés, soumis au flicage et à la compétition interne, que nous avons laissé s'introduire dans notre quotidien, répond de plus en plus pour le "moyen" un "standing" équivalent où sa "richesse", symbolisée par des biens domestiques et de représentation, est maintenue coûte que coûte au détriment d'autres critères jugés moins nobles, au hasard :

- Temps de transport interminables (parce que l'on peut avoir plus grand et moins cher à 350 kilomètres de son lieu de travail).
- Logements mal chauffés (parce que chérie le gaz a augmenté).
- Alimentation de seconde zone (parce faut finir de payer les jeux vidéo du p'tiot).
- Santé et éducation à deux vitesses (glissement des soins et de l'éducation estampillés de "qualité" vers la sphère privée, ce qui recréera de la hiérarchisation de standing entre ceux qui pourront payer les bonnes écoles pour leurs enfants et ceux qui ne pourront se payer que les mauvaises).
- Vie de famille aromatisée au chacun pour sa gueule, chacun son écran.
- Avec la petite hausse à prévoir de la délinquance et des pathologies mentales (plus que probable chez l'individu en immersion dans une société vénérant le pognon alors qu'il endure au quotidien les effets de son absence.)

Mais qu'importe, les apparences sont sauvées : nous ne sommes pas pauvres et exploités, nous sommes de la classe moyenne. Nous visons le confort, pas la "prise de tête".

(Elle sera tienne pour 6.66 euros par mois.)

L'auto-persuasion est la plus forte des réalités.
Pourquoi palabrer "déclassement" alors que les classes moyennes se définissent elles-mêmes. Ce n’est pas "la classe moyenne" qui est progressivement déclassée mais bien les déclassés, une fois majoritaires, qui définiront la nouvelle classe moyenne.

Alors qu'une grande partie du pays se prend le moral dans la machinerie du grand re-calibrage entre ses aspirations bourgeoises et ses réalités de mange-poussière, les vicissitudes de la partie inférieure des classes moyennes américaines [2] nous confirment une chose : tant que la grosse pauvreté bien violente ne frappe pas personnellement à ta porte, rien ne semble changer tes désirs matériels, ton individualisme et cette foi en un enrichissement par la soumission aveugle et le non-partage.

N'espérons pas que "banksters", magnats, dirigeants et leurs subordonnés ralentissent la cadence du cynisme ou de la déconnexion dans leur gestion des masses. Pourquoi changeraient d'un iota leur comportement alors que nous leur offrons au quotidien notre collaboration active jusque dans l'intime ?

Parallèlement aux combats pour réduire les inégalités entre le haut et le bas, c'est d'abord "le milieu", "la classe moyenne", "nous" qu'il faut modifier. Cela commence par la reprise en main de notre destinée collective au travers de ces deux terrains qui sont l'apanage des classes moyennes [2] : La consommation (avec ses diverses actions : refus de la surconsommation, échange, occasion, recyclage, consommation locale, boycott d'enseignes....) et le monde du travail.

Là, pas de secret : Se faire entendre et respecter, sinon subir. [3]


* * *

La jeune jète son mégot et rembauche. Elle a trois cartons à remonter de la réserve et à déballer. Ah oui, parce que je ne vous ai pas dit : en plus de faire l'article aux bourgeoises du quartier qui claquent en dix minutes ce qu'elle gagne en deux mois, elle est standardiste, manut', fait le ménage et débouche les chiottes sur demande...

Mais c'est sur, ils vont finir par la remarquer là-haut. Toute cette criminelle servitude, ça va finir par payer.

Espérons que d'ici là, le gouvernement propose une réforme pour les exploités pour que jamais plus, leur fête du travail ne tombe un samedi.

Gâcher une journée de vacances à ne pas consommer, c'est une injure faite au progrès.

* * *

[1] On voit le paradoxe qu'il y aurait à pleurer sur "le déclassement" (nostalgie d'un ordre qui nous conduit dans le mur) et, dans le même temps, à appeler à un renversement de cet ordre (rêve de dépasser ce mur).


[2] Ces séries télés omettaient de préciser que l’apparente abondance des particuliers américains était conditionnée à un travail « sans fin » avec peu de protections sociales, le tout impliquant une croissance forte et continue.
La crise des subprimes n’a été qu’une extension du domaine de l’endettement à une catégorie supplémentaire d’insolvables. Selon la logique néolibérale partagée par les bourreaux et les victimes (où le désir pulsionnel du pauvre de jouer au riche épouse le cynisme du riche soucieux d’endetter jusqu’au dernier des humains) cette "crise" était inévitable.


[3] Nous constaterons à ce sujet la sous-médiatisation des conflits agitant depuis quelques mois des salariés au radicalisme embarrassant. Au milieu d'un quinquennat jurant de réhabiliter la "valeur travail", un CRS tabassant un ouvrier ça fait tâche.



10 commentaires:

Désenfumage a dit…

"Toute cette criminelle servitude, ça va finir pas payer."

Y a une coquille, et un joli lapsus :)


"tant que la grosse pauvreté bien violente ne frappe pas personnellement à ta porte, rien ne semble changer tes désirs matériels, ton individualisme et cette foi en un enrichissement par la soumission aveugle et le non-partage."

Ça résume bien la société d'aujourd'hui.


"Gâcher une journée de vacances à ne pas consommer, c'est une injure faite au progrès."

Oui, pendant que d'autres pleurent, parce que le magasin qui les emploie va les faire travailler demain, pour compenser, au lieu de leur laisser enfin un vrai week-end avec leurs proches.

seb musset a dit…

@désenfumage Merci. L'inconscient a parlé. Corrigé.

Thomas. a dit…

Qui n'a jamais rêvé d'un bon écran 128 cm avec son tuner TNT intégré (Oula ! On saurais crus à attention à la marche la, oui oui, vous savez juste après il y a la question coquine ou chacun révèle ça vie intime devant des milliers de français) pour recevoir, enfin, une foule d'émission stigmatisant les classes moyennes ou-bien pour voir des gens enfermé toute la journée (défoies tu doit payer pour avoir le « direct-live kro bien », ou même encore voir si le copain de machine va coucher ou non avec la célib' sur l'autre ile. Mais surtout pour avoir le choix de la chaîne quand chacun des membres de la famille s'enferme avec son petit (ou grand) écran dans sa pièces tout les soirs. A vrai dire, j'ai remarqué, pour ma part, c'est souvent ceux qui bouffe chez ALDI ou LIDL qui les derniers gadget haute technologie. La T.V est la seul à parler (mais pourquoi ?!) : que savent t-ils faire d'autre ces gens la ? ça fait depuis toujours qu'ils font comme ça, ça installe un cercle vicieux : Tv > Besoin > Achat. Nous ne somme pas plus pauvre : nous voulons plus de choses de valeur (coût) : écran plat qui servent à rien, iPod avec des disques de 120 Giga pour mètre tout tes morceaux découvert sur MTV ou M6, des ordinateurs avec toute la panoplie Microsoft : Microsoft Network (M.S.N), périphériques Microsoft (webcam, clavier...), sur un système Microsoft. Mais bien entendu aussi des lecteurs rayon bleu, écrans 3D, iPhones... Ebin MERDE.

pilulerouge a dit…

La surconsommation est devenue la drogue de "l'homme moderne". Le parfait petit acheteur prêt au sacrifice et à sacrifier les autres, pour son prochain fix. Mieux, cette drogue est devenue un mode de vie, une norme sociétale, et un moyen d'accéder à un bonheur éphémère. L'accros de la conso, est du coup accros au boulot qui lui garantiront toujours plus de "bonheur". A mort les grèvistes de la S.N.C.F, les empêcheurs de se shooter en rond. En minorité, les valeurs historiques de notre nation peuvent alors être inversées. Le chacun son fix replaçant les valeurs fondamentales de la république : liberté, égalité, fraternité. Le crédit pour masquer la pauvreté. La sécurité pour nous soulager de trop de liberté. La peur pour nous gouverner. L’homme moderne à compris le sens de la vie à travers un dicton qui lui colle à la peau : « je consomme donc je suis ! ». Mais que fait le citoyen civilisé entre deux tripes ? Il allume sa boîte à image. Contrôlé par les dealers, la machine lui explique tout. Comment s’habiller, se nourrir, élever ses enfants… Formidable, plus besoin de penser, elle le fait à votre place. La boucle est bouclée.

Mais que se passerai t-il, si à cause d’une grave crise, l’homme moderne entrait en sevrage forcé ?

tassin a dit…

Quel plaisir de retrouver Seb Musset en pleine forme :-)
Bravo.

MaudG a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Anonyme a dit…

La critique du comportement des classes moyennes est pertinente. L'embourgeoisement et l'adhésion sans réserve de leur part à la religion de l'Avoir est réelle. Cependant ceux qui critiquent le font bien souvent par frustration de ne pouvoir consommer d'avantage. Malgré tous les défauts imputables aux français moyens ,il y a une chose qu'il ne faudrait oublier de mettre à leur crédit : tous les assujettis sociaux de France et des diverses provenances plus ou moins exotiques que compte notre beau pays ne touchent leurs pécules que grâce au travail de ces malheureux bidochons dont il est si "tendance" de se moquer et qui sont les véritables vaches à lait du système.
ROSSEL

seb musset a dit…

@anonyme : "Cependant ceux qui critiquent le font bien souvent par frustration de ne pouvoir consommer d'avantage" :
Souvent vrai.

"tous les assujettis sociaux de France et des diverses provenances plus ou moins exotiques que compte notre beau pays ne touchent leurs pécules que grâce au travail de ces malheureux bidochons dont il est si "tendance" de se moquer et qui sont les véritables vaches à lait du système."

> Vaste débat non synthétisable à des "profiteurs" et des "abusés". 1 / il y a ce qui s'appelle la solidarité. Même s'il y a des fraudes, c'est un prix à payer.

2 / J'ai tendance à penser que ce prix est financièrement moins important que bien d'autres injustices financières dont est victime toute la société.

3 / L'aide sociale chez les précaires est globalement intégralement reversée dans la consommation. (à l'inverse des riches qui, passé un certain montant, épargnent, défiscalisent, investissent ailleurs)

Anonyme a dit…

@ Seb Musset

Je suis bien conscient de la nécessité du principe de solidarité et ne le remet pas en cause. Des abus ,il y en aura toujours et il serait naïf de croire qu'il est possible de les supprimer. Tout au plus ,et c'est déjà beaucoup, est-il possible de les restreindre. Simplement ,je constate dans mon entourage que certains déclassés (terme que je n'emploie pas dans un sens péjoratif) ,chômeurs et cas sociaux prennent une joie sadique à tirer sur les ambulances ,en l'occurrence leurs voisins et relations un peu moins dans la panade. Il ne faudrait pas que cette situation tourne au tous contre tous pour le plus grand bénéfice des vrais coupables. Les précaires eux-mêmes ne sont pas exempts de reproches et c'est bien souvent parmi eux que se rencontrent les individus les plus accrocs aux gadgets inutiles et onéreux. Ce qui explique parfois au moins en partie leur difficile situation. En fait je crois que nous avons tous notre part de responsabilité dans la crise actuelle et que sans une remise en question intérieure de chacun dans son rapport à la marchandise ,il est inutile d'envisager une quelconque révolution sociale pourtant indispensable.

ROSSEL

Anonyme a dit…

Cours de dialectique :

La violence est la parole du pauvre (Marx)
La parole est la violence du riche (Bourdieu)
Le silence est la soumission des classes moyennes (Seb Musset)