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5 avril 2020

#confinement jour 22 et 23

par
Enième flou des repères temporels. Je perds la trace du vendredi avec sa promesse de forêt.

A. à marche rapide dans la tranchée, l'autre nom des rues sans voitures.  R. râle car elle porte le sac de sa soeur et qu’il fait trop chaud. Elles ont pris leur marque. Elles manœuvrent désormais dans la privation de liberté et la précarité du temps libre comme des carpes en eau tranquille.

Achat de légumes et fruits frais. Avant même de les croquer les fruits, cette abondance de couleurs dans la corbeille me réveille.

Discussions avec des voisins en tongs lors de mon trafic d'agrumes en cagette. La météo, la santé, qui l’a ou pas. « Mon fils il l’a et ça va bien ». « Ma soeur l’a déjà eu en janvier ». « Le père de la gamine est mort il y a cinq jours, les pauvres. ». La résignation comme le virus et s’installe en nous tranquillement. 
L’absence policière constatée, et rapportée dans d’autres coins de Paris, nous questionne. Elle est à l’inverse de ce qui se passerait dans d’autres régions. Peur des contrôles du côté policier qui eux non plus n'ont pas assez de masques, et donc droits de retrait ? Volonté politique d’être un peu plus souple sur Paris pour, un peu, accélérer sans l'avouer l’immunisation collective dans un bocal délimité par le périphérique ? Sommes-nous simplement tellement bien disciplinés que notre cas est classé ? 

«  - en fait, on est bloqué chez nous parce qu’ils sont nuls. Macron nous punit parce qu’il est impuissant » me lance R. alors que nous marchons en solitaire le long de la tranchée rectiligne en bordure du cimetière en guise de vacances.

Elle a tout compris de l’insoluble équation des impuissants.

Dans cette situation, ils sont perdant à tous les coups. Il leur reste juste à négocier la qualité de l’adjectif utilisé à leur sujet dans les futurs livres d’histoire. Pour le moment, à en juger la réthorique guerrière utilisée pour masquer sa misère par le locataire de l’Elysée, il est très impuissant.

La nouvelle petite musique du gouvernement « scientifique » depuis quelques heures, c’est la soudaine importance de porter des masques. Les propos gouvernementaux tenus il y a quelques semaines sur « les masques qui ne servent à rien » deviennent des « invitations » à porter des masques même artisanaux à chaque sortie, si nous le souhaitons. 22 jours de confinement, de tortillages constipés sur tabouret pour nous chier du bout du cul une évidence qui expédient leurs propos suffisants des semaines passés à la rubrique « mensonge d’état ». Selon toute logique administrative d’ici deux semaines, à défaut de nous les fournir, l’état nous verbalisera pour sortie sans masque. Et ils voudraient de la confiance...

Ces gens ne méritent que nos postillons.

Pour l'instant, accompagnés par le chant des oiseaux, père et fille poursuivent la randonnée en circuit court au bal masqué. Certes il y a la joie continue du nouveau calme parisien, une vague odeur de campagne sur le boulevard mais il y a aussi ce début de défiance, de grondement de fond. La peur chez les uns, un début de colère chez d'autres. Dès que l’on sortira la tête du guidon et que l’on réalisera concrètement dans son porte-monnaie le drame économique et les funestes perspectives d’un pays flingué par overdose de conneries au sommet des technocrates, il est possible que l’humeur change un peu ici-bas.

R. a un peu froid. Nous faisons un peu de corde à sauter et rentrons cuisiner. 

J’apprends dans la soirée que P., hospitalisé depuis plusieurs mois pour une autre pathologie, est testé positif. Les visites étaient déjà interdites, le virus est arrivé par un infirmier.

Le covid est désormais familier.




Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18 - Jour 19 - Jour 20  - Jour 21

3 avril 2020

#confinement jour 21 : mieux que rien

par
Ça se rapproche.

Course triste. Manque d’envie, probablement pas mangé assez de fruits. Les filles s’habituent à mon passage matinal devant les fenêtres de C.. A. ne vient même plus me saluer. Le stress diminue, mais l’abattement larve. Thierry Crouzet ne manque pas d’optimisme sur son blog (malgré sa saine colère contre un gouvernement de technocrate qui compense sa nullité en glissant tranquillement dans la dictature).

Pour être débarrassé de ce virus, il faut soit resté confiné, soit être vacciné, ou que les 2/3 tiers de la population soient infectés et immunisés.

1 / Le vaccin c'est pour dans un an, voire deux.

2 / Comment veux-tu être immunisé si tu restes confiné ? Tu n'es qu'un futur infecté qui aura passé six mois enfermé. Sans compter que tu perds peu à peu tes défenses immunitaires.

A un moment, il va falloir regarder les choses en face et arrêter de collectivement se suicider à petit feu. Le confinement permet de protéger le système de santé, de ralentir le carnage, de sauver des vies, mais le confinement n’est pas une solution. A son issue, on en revient au jour 0. Prolongé, on détruira  plus qu’on ne sauvera. C’est un labyrinthe construit dans l’urgence par des gens qui n’ont pas le plan de sortie. C’est l’option perdant-perdant la moins pire quand tout a raté. Quatre décès sur cinq dus à ce virus surviennent dans la zone, et au-dessus, de l’espérance de vie des Français. A-t-on à ce point oublié que vivre tue ?

Le soir le Premier Ministre, au bout du rouleau, lance une énième opération « le gouvernement contrôle » à la télé dans la lignée du démerdez-vous show de Macron du 12 mars. On y apprend rien, ou plutôt discrètement que l’on va bientôt manquer de médicaments. C’est ballot, on a les meilleurs labos mais on fait tout fabriquer en Chine. Ces gens ne contrôlent plus grand-chose. Alors ils feront ce qu’ils savent faire : des déclarations à la télé et de la paperasse. Ça vous allez en avoir de belles attestations BP77 alinéa 3121 avec exception dans le cas susmentionné dans l’article 319, et dans des délais bien plus courts que la livraison de masques.

Je croise encore des types sans masques dans la rue (en plein "pic"), la majorité. J’intercepte une bribe de conversation à l'épicerie de l'autre côte du trottoir :

- La semaine dernière, ils disaient que les masques ne servait à rien. Il parait que l’on peut s’en faire en tissus c’est mieux que rien.

Voilà où on en est. « C’est mieux que rien ». Etre ici c'est mieux que de ne pas y être. Il n’y a plus d’avant, pas d’après, il y a juste des attestations dérogatoires de sortie pour respirer.

On va s'en sortir. Sans eux. Ils sont finis.

Update : finalement la plante va bien.


Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18 - Jour 19 - Jour 20

2 avril 2020

#confinement Jour 20

par
Après le déni, la peur, la suractivité, la colère, c'est au tour de l’abattement. Combien de temps cette connerie de confinement va-t-elle durer ? Neverending gueule de bois plus prononcée à mesure que chaque jour passe. Oui, se laisser émerveiller comme c'est marqué dans horoscope, ne pas se projeter mais retomber aussi sec dès que t'additionnes 2 + 2. Il n’y a pas de printemps, il n’y aura peut-être pas d’été non plus sauf peut-être, pour ceux qui n'auront pas été licenciés d'ici-là, aller travailler tête baissée le temps qu’un vaccin soit trouvé. L’idée fait petit à petit son chemin. 

1 / Le confinement c'est la solution de l'enclume pour écraser une mouche parce qu'on n'a pas jugé bon de fabriquer une tapette. 

2 / Pas de déconfinement total efficace sans tests généralisés, dixit à peu près tout le monde.

3 / à ce jour 30.000 tests / quotidien en France.

4 / en restant à ce fabuleux rythme le déconfinement total se profilerait en France vers 2027.

5 / à ce jour les morts liés au virus représentent 0,01 % de la population nationale.

6 / Nous serons plus nombreux à mourir d'autre chose que du virus d'ici là, notamment des conséquences indirectes du virus. (La baffe économique et sociale qui arrive ne correspond à rien de ce qu'on a vécu).

7 / D’autres voix soulignent que, après le déconfinement, nous pourrions être à nouveau confinés car nous nous serions trop bien confinés la première fois. ("le taux d'immunisé étant trop faible, le virus pourrait repartir" A.Flahaut épidémiologist, FranceInfo)

8 / Nous en revenons au 1 / Besoin massif de masques et de tests pour espérer sortir « normalement ». Jour 20. Je n‘en vois toujours pas la couleur d’un.

9 / En voulant la mettre au soleil, j’ai malencontreusement renversé ma pousse de salade-coquelicot. J’ai rempoté en catastrophe. Elle va peut-être crever parce que j’en ai pris soin.

10 / Le mieux est l’ennemi du bien. 


Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18 - Jour 19 

1 avril 2020

#confinement jour 19

par
En rédigeant mon attestation de déplacement dérogatoire quotidienne me vient à l’esprit que c’est de l’état que nous devrions exiger un dédommagement de 135 euros pour chacune de nos sorties SANS MASQUE pour se ravitailler en denrées de première nécessité ou pratiquer une activité sportive individuelle.

Si l’erreur d’évaluation est collective, nous ne sommes pas élus pour anticiper. Nos gouvernants si. 19 jours de confinement et pas l’ombre d’une protection pour moi et mes proches autre que le bâillon à l’écharpe. Des médecins se protègent avec des masques de plongée Décathlon. Un ministre de l'action et des comptes publics d'un gouvernement qui a supprimé l’ISF, qui s’assoit chaque année sur des dizaines de milliards d’évasion fiscale et qui a dilapidé des crédits d'impôts "compétitivité" en pure perte, appelle à "une grande solidarité nationale" (une cagnotte à vot' bon coeur) pour lutter contre le virus.  Et on me bassine avec l’Europe depuis mon enfance ? Nous sommes un putain de pays du tiers-monde en puissance.

Gardons cette colère pour plus tard. J'ai déjà des idées encore à l'état d'ébauche mais aux perspectives stimulantes.

Suggestion : l'androïde en slip Decathlon catapulté dans une piscine de virus à l'état visqueux.

- ahblouggllg...sauvez-moi...blougblup.

- T'as pas besoin de bouée Manu, les bouées c'est pour le personnel soignant !  Et puis tu ne saurais pas t'en servir.

Blourp. (bulle d'air contaminé qui éclate à la surface).

* * *

Le nombre de morts parait-il augmente en flèche, principalement sur Paris. Je m’en tiens à deux fois dix minutes d’information par jour. Au-delà c’est sérieusement compromettre son équilibre mental. C’est un des gestes barrières les plus importants.

Dix minutes ça suffit. D’un côté de l’info spectacle version macabre : les mêmes gueules d’experts autoproclamés depuis vingt ans (voire quarante) qui se batailleront encore sur les plateaux télés le décryptage de la référence biblique dans le dernier discours de Macron, trois minutes avant la fin du monde. De l’autre côté :  les nouveaux prophètes incontestés en blouse blanche. Ceux-là pourraient nous dire de sauter par la fenêtre avec l’espoir d’être immunisé, on est pour le moment dans un tel état de stupeur qu’on le ferait.

Courir à l’aube, se ravitailler aux heures creuses. Si ce n’est la terreur sur certains visages masqués et quelques silhouettes qui se détournent dès qu’elles m’aperçoivent à moins de vingt mètres, je ne perçois rien  de "la vague d’infectés". Une ambulance attend coffre ouvert un malade devant un immeuble. Rien de bien spectaculaire. Le silence toujours. C’est sur les réseaux, par les récits bouleversants et les commentaires factuels, que je sens la maladie roder et s’approcher. C’est là, de plus en plus affirmé, encore contenu à des cercles pas trop proches.

Rien à même de gâcher ma course matinale, presque honteuse lorsqu'on la superpose aux témoignages des soignants et des malades. Rester prostré c’est se laisser bouffer. Courir rend euphorique. Se confiner et avoir peur, c’est la double peine. C’est à la fois subir la privation de liberté et la terreur de ne plus être prisonnier. La peur nourrit la peur. Ces escapades pour faire du sport sont essentielles. Si ce mois devait être le dernier, le mois d’incarcération qui le précèderait serait la plus médiocre des conclusions.

Un type qui fait sa gymnastique contre un lambeau de façade ensoleillé me lance un "bonjour !" souriant comme si on se connaissait depuis des années. Des petits riens réchauffent nos journées.  Il y a deux types principaux de comportements dans les rues de confinés. Ceux qui filent têtes baissées, rationalisant même leur souffle, et ceux dont les yeux pétillent en vous regardant. On passe surement chacun de l'un à l'autre au gré des jours et de nos tourments.

Au téléphone des signes de détresses intérieures à "seulement" deux semaines pour la plupart. Ce confinement nous pousse au propre comme au figuré dans nos retranchements, au bout de nos failles, de nos contradictions mais aussi de nos forces intimes, des forces peu utilisées, insoupçonnées, dans notre monde de la démonstration.

* * *

L'après-confinement m’inquiète plus que ces semaines de retraite forcée. Nous ne reprendrons pas tous, et pas tous au même moment, une vie qui mettra de toutes les façons des mois à se caler sur une routine sanitaire composée de distance et de propreté. Autant dire que la vie à Paris va non seulement être compliquée mais définitivement absurde, la ville devenant une coquille vide purement contraignante. L’après-confinement c’est aussi un pays redéfini avec des zones fermées, et des poches de disruption locale : un retour à la terre, aux initiatives artisanales, industrielles mais aussi des « Banlieues 13 ». Autant le regarder en face : les voyages à l’étranger, en Europe, en France, la plage l’été, l’après boulot en terrasse, le boulot tout court pour certains, le nouvel Iphone tous les ans, le petit ciné avec les potes, les concerts et spectacles à plus de douze dans la salle, une croisière Costa Branletta all inclusive en mer âgée avec Christophe Barbier et toute la rédaction de Valeurs Actuelles…. Tout ça c’est fini pour un moment.

L’après confinement ne s’opérera qu’à la condition de tests généralisés. Là aussi, les prêches présidentiels cachent mal l'impuissance politique et quelques règles mathématiques : ce process va prendre des mois.

Suivre les conseils de L. et ne pas se projeter. Vivre l’instant, s'enrichir d'une expérience hors d’une époque qui nous ne satisfaisait pas. C’est à nous de reprendre la main sur ce "monde d'après" dont seules les grandes lignes sécuritaires semblent pour le moment se dessiner. Je ne sais pas de quoi ce monde sera fait, je sais en revanche qu’il ne faut pas l’aborder sous l’angle de la peur. Si nous y entrons effrayés, nous aurons tout perdu.


Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18

31 mars 2020

#confinement jour 18

par
J’ai pourtant une bonne endurance dans le domaine, adolescent j’ai passé des étés entièrement seul dans une grande bâtisse loin de tout, j’ai expérimenté les joies de la retraite isolée dans un coin paumé les deux premières années de ma trentaine, j’évite le plus souvent les rassemblements de plus de trois personnes et je ne parle pas de la majeure partie de mes journées des deux dernières décennies qui ressemblent à s’y méprendre, quelques sorties pour courir en moins, à cette période de confinement. Mais ici tout à une autre saveur : celle de l’attestation, de la dérogation, de l’autorisation, du flicage, de la peur, la peur  des autres et celle construite heure après heure jour après jour en nous par nous.

Ce rythme réduit de trois jours de garde alternée est salvateur. J’ai sous-estimé la dureté de vivre, en continu avec ses enfants. Je dis "enfants", je pourrais écrire femme, homme, ami, parent n’importe quel individu. La solitude de groupe imposé est un châtiment subtil. L’enfer c’est les autres Jean-Paul a dit. Toute relation à proximité permanente d’un être pourtant adoré atteindra inévitablement un niveau d’insupportabilité. 

Au-delà du virus, cette période aura des dégâts psychologiques sur nous tous, on n’a pas fini de payer notre aveuglement. Les effets secondaires sur l’économie et notre psychisme causeront bien plus de morts que la maladie elle-même, c’est écrit mais c’est moins vendeur. A partir de combien de morts estime-t-on envisageable de ne pas se massacrer intimement de la sorte ? D’autant qu’à l’issue de la période de confinement (lointaine issue), on évoque une possibilité de prolongement « à la carte » après les tests personnalisés (encore plus lointaine issue). Certains auront des semaines de rab’ en stade aménagé ou hôtel particulier en guise de vacances, avec option mort par asphyxie.

Le temps est néanmoins parfait pour rester confiné. Soleil pour la bonne humeur et fraicheur pour décourager d’aller à l’extérieur. Depuis la chaise longue, j’observe les allers et venus de moins en moins fréquents dans le quartier. Peu ou plus d’enfants, ou alors en bas âge. Où sont les adolescents ? Enfermés depuis des jours ? Quel carnage ! Je fixe une bonne demi heure, hypnotisé, ce toit en tôles. Je sors par bribes de ma transe en BTP grâce aux claquements métalliques et aléatoires d’une barrière en fer sous la bise. Je reste là,  inconfortablement bercé par les frottements rêches des papiers gras qui tourbillonnent sur le pavé. La capitale appartient aux canards et aux papiers gras. L’astre de feu range sa superbe derrière les barres d'immeubles. Les ombres s’allongent et s’évanouissent dans le gris. La fin du jour dissous les échos déjà lointains d’un résidu d'agitation honteuse. Il n’y a plus de légèreté. J'ai un peu froid. La dix huitième journée s’achève. Le confinement va recommencer.



30 mars 2020

#confinement jour 17 : Le pic d'inutilité

par
R. me réveille à l’aube pour que nous sortions courir. Emmitouflés et à moitié endormis, nous improvisons un jogging à basse tension dans les rues aux rideaux de fers baissés. Esquiver les fraiches rafales du nord, viser la moindre rue dans l’axe du soleil.

Passage par la rue de C. qui nous salue du balcon. Les fenêtres de vie laissent échapper les échos des nécros sur la chaine d’info. Comme à chacun de mes passages matinaux, le voisin du dessus ouvre ses volets pour nous scruter. A. a une bonne foulée, R. est à la peine, mais cette sortie après deux jours d'enfermement nous fait le plus grand bien.

Le SDF, et son histoire rangée dans une succession de cartons, occupe toujours le coin de cette rue que je prends tous les matins pour aller travailler. En ce dimanche figé, il est à lui seul l’humanité.

Nous ne croisons dans le périmètre autorisé que deux policiers sans masque à l’angle de la rue anciennement commerçante. La faible présence policière constatée ici contraste totalement les contrôles sauvages et sans respect dans certains quartiers et villes de banlieue dont je lis les rapports sur les réseaux sociaux.

A bien y regarder, il y a ici moins de présence policière qu’en temps normal. Le peuple se confine, s’auto-discipline et se police tout seul. Nous devenons chinois. Je me rappelle les deux derniers mois sur le chemin du travail (dans le quartier chinois parisien) avec une baisse continue de la densité démographique. Le quartier chinois se vidait progressivement. J’ai d’abord mis ça sur le compte d’une vague phobie des parisiens alors qu’il s’agissait plus vraisemblablement d’un auto-confinement préventif des résidents bien au fait de la réalité de la crise sanitaire par-delà la muraille de la com.

Nous avons bien fait de profiter du soleil, la grisaille d’un long dimanche plombe une capitale qui passe à l’heure d’été dans l’indifférence générale.

Nous préparons notre traditionnel flan du dimanche. C’est à la fois délicieux et nourrissant, une vraie pâtisserie de crise. Je découvre un second dessin animé de Myasaki, Ponyo sur la falaise, c’est le programme parfait pour la période. Du rêve et de la couleur sans mièvrerie, et un sous-texte écologique de chaque instant. Je m’entraine à jouer le Perfect Day de Lou Reed au piano. On se plaignait de ne jamais avoir le temps de faire ceci ou de réaliser cela. D. m’envoie un message pour me supplier de ne pas sortir de chez moi. Il y a trois semaines on prenait des pots entassés en terrasse en relativisant, dans les meilleurs des cas, les drames de nos voisins qui l'avaient bien cherché. Trois semaines après, du fond de nos cellules, on se relaye par SMS la propagande d'état. Nous continuerons à sortir. Comment faire autrement ou sinon se suicider pour ne pas avoir à mourrir ?

Au téléphone, L. est en colère "contre tout ça", l'absurdité, l'impossibilité de nous retrouver pour une simple histoire de mauvaise anticipation, d’amateurisme collectif et d’incompétence au sommet. Canaliser la colère et la retourner sur l’action, agir, écrire, dessiner, aider mais aider au plus juste sans être chaperonné ou homologué par l’état soucieux désormais de surcontrôler d’une main ceux et celles qu’il a lâchés de l’autre. Certitude ancrée que rien ne pourra faire taire cette colère après, chaque jour de confinement nous confirmant un peu plus qu’ils ne sont plus rien, que nous avons les cartes entre les mains, que nous n’avons que trop contribué en spectateur-votant à l’info-feuilleton du pouvoir.

Ce moment est la plus cinglante démonstration de leur inutilité, voire pire. Le pouvoir n’est intéressé que par le pouvoir, le peuple il s’en lave les mains. On va obéir, que faire d'autre ? On va obéir, oui, mais combien de temps encore ?

Hasard ou pas, je la lisais hier, Annie Ernaux ce matin sur France interhttps://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-30-mars-2020








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