Gloire aux César qui, pour une fois, servent à quelque chose! J'ai enfin vu Intouchables. Le film qui vient de détrôner La Grande Vadrouille au box office des cartons français.
Me voilà, certes avec un peu de retard, autorisé à donner mon avis de minable sans coeur qui, tel l'Alain Minc indigné, voit de la lutte des classes à chaque coin de rue.
Je ne m'attendais pas au pire. Nakache et Toledano ne sont pas des manchots, et on ne peut pas fédérer 1 français sur 4 avec un navet. Toutefois, j'éprouve une drôle de sensation lors de la première demi-heure pas loin de me rappeler le "oui m'am Scarlett" d'Autant en emporte le vent. Mais bon, grâce au lubrifiant du ricanement[1], une fois avalé le postulat caricatural (mais "basé sur une histoire vraie" alors on ne peut rien dire) du rentier over-fortuné et bon samaritain pour le type de la té-ci (l'assisté avec casier, mais à bon fond[2] qui est progressivement extrait de sa condition), on se pique au jeu d’un buddy movie bien foutu et magistralement interprété.
Le succès du film n'est pas "un phénomène de société"[3]. 1 / C'est un bon film bien écrit qui rappelle les comédies (de crise) de Frank Capra. 2 / Dans ce pays, une fois que les 7 ou 8 millions sont dépassés, le nombre d'entrées tourne quasi systématiquement à l'exponentiel. On ne va pas voir "Intouchables" pour voir "Intouchables", on va le voir pour ne pas avoir à avouer qu'on ne l'a pas vu. Le film n'est plus un film, c'est un sujet de discussion. Peu d'oeuvres art arrivent à ce niveau: à peine quelques matchs de foot dans l'année et la finale de Masterchief.
Le tour de force est de satisfaire toutes les générations, de réunir l'humour Canal et la gériatrie apeurée de TF1 autour du plus puissant dénominateur esthétique commun: la thune.
Voyons peut-être dans ce succès la seconde lecture possible du film où le lourd handicap de François Cluzet en cache en fait un autre, plus large. Ne serait-ce pas une jolie parabole sur l'angoisse de la mort dans une société de vieux qui n'en finissent pas de vouloir jouer les jeunes avec, au premier rang, la question (de moins en moins tabou rapport qu'on se rapproche de l'échéance) de la dépendance et de l'assistance en fin de vie ?
D'un côté des vieux qui ont le pognon (ça valorise les vieux et rassure les jeunes), de l'autre une population au ban de la société, mais sympa (ça valorise les jeunes et rassure les vieux). Inutile de faire un dessin: il faut progressivement convaincre les derniers de servir les premiers, en les persuadant qu'il en va du "sens de leur vie" et que c'est là l'étape obligée d'un "ascenseur social" qui, cette-fois c'est sûr mon brave, va marcher. Ce que montre exactement le film (tout en faisant globalement l'impasse sur le quotidien des soins, comédie oblige).
En attendant, "Intouchables" oeuvre pour réhabiliter la place des handicapés (enfin surtout ceux avec du pognon) dans l'espace social et public. Et c'est déjà bien. Comparée aux pays anglosaxons, je peux vous assurer que la France (de l'urbanisme aux commerces en passant par la place en entreprise) est à la pointe de la nullité dans le domaine.
Maintenant, j'attends avec impatience la suite. Celle où le quinqua friqué de la ville va seconder en cité le jeune tétraplégique.
[1] qui, depuis dix ans, est la plaie de l'humour français.
[2] qui aime Kool and the Gang et EWF ne peut pas être un mauvais gars.
[3] Un "phénomène de société" : c'est la privatisation progressive du système de santé par exemple ou la crétinisation des masses chaque soir à la télé.








