mercredi 20 juillet 2011

Le spectacle



Dans le cadre de la série "Seb Musset découvre les valeurs de France", aujourd'hui :  Le comique qui cartonne.

Fière, Karine me confiait le dévédé comme si elle me léguait une part d'elle-même. La galette siliconée tirée à trois millions d'exemplaires, qu'elle avait payée de deux heures et demie de salaire, renfermait le condensé de trente années d'une existence, la sienne, qu'elle n'aurait pas su mieux définir.

« - Tu vas voir c’est mortel ce spectacle, Kevin et moi a bien ri ». 

Il s’agissait de la célébration audiovisuelle d’une chroniqueuse télé quelconque, devenue chroniqueuse chez Drucker, puis comique populaire, icône de la coolitude par la presse mainstream et depuis actrice de cinéma (donc bientôt réalisatrice et chanteuse). Encore quelques mois à ce rythme-là et, entre un portrait de maman épanouie dans VSD pour elle et une gerbe du bon profil sur tombes de soldats morts pour lui (ou l'inverse au point d’indécence atteint), elle recevrait la Légion d'honneur des mains de la machine de campagne qui nous servait de président. 

A la demande d'une hiérarchie d'intermédiaires ne perdant pas l'occasion de se goinfrer sur le talent des autres dans le business model aux abois de la galette surtaxée, la "comique" comme on l'appelait, au zénith de sa pertinence à singer son prochain, "organisait" un spectacle d’anniversaire en compagnie de quelques amis drôles, sept milliers de spectateurs et huit millions de français. Avant qu'elle ne gave de ses jaquettes à paillettes rayons et têtes de gondole des hypers hexagonaux, en guise de promotion la chose à rire fut télédiffusée en direct (entrecoupée de réclames pour crédits émancipateurs et colliers électriques pour gamins hyperactifs) sur les ondes d’une chaîne experte en bibelotisation des âmes et flocage des cerveaux. L’esprit en villégiature, limite camping-car, anisette et pétanque à boules de couleur, je rétorquais à Karine que "Pourquoi pas ? Quelle meilleure occasion de prendre le pouls de vous autres les Français. Déjà j’ai regardé un journal de Jean-Pierre Pernault l’autre jour, quel exotisme !"


Revenu à la caravane, me voila parti pour deux heures de sketchs avec la crème de liqueur des rigolos tricolores : le vieux beau qui joue au jeune con jouant au vieux beau, le multimillionnaire de la télé sans un gramme d'imagination qui s'obstine à s’acharne en vain à s'acheter une crédibilité d’humoriste, ainsi qu'une ribambelle de laborieux spécimens plus ou moins foirés au labo de duplication du consensus comique minimum : en deux heures d'un spectacle puant le fric, pas d'allusion à la politique du moment pas plus qu'au contexte social ou économique pourtant cocasse à mort. 

Au-delà de l’absence complète de contemporaines références risquant de craquer le rictus assaillant la salle, constatons que l’humour vario-climatisé de nos clowns nocturnes cible à la perfection les hautes aspirations de la classe-moyenne. Il est question de vacances (là où un français sur deux n’en prend pas), il est question de vêtements pas "fashion" (oh mon dieu, trop la haine, trop je suis pas libre si j'ai pas ce que les autres ont !), de stress-tests dans les magazines féminins (ou, comment, au travers d'une auto-évaluation continue de sa conformité, cerner selon des canons établis par le publicitaire à panels, son signe distinctif de marginalité). Il est question de séduction (plaire, toujours plaire, au mari, aux enfants, au patron), de divorce (obligatoire. C’est le summum de l’émancipation et le marché adore : ça lui fait gagner double), de machines à café et d’enfants accessoires (et la vache, les deux coûtent un bras à l'usage !). Il est également question de couples qui pètent à deux dans le jakuzzi (qui ont donc des baignoires et sont donc majoritairement propriétaires). Il est question d’une vie de classe moyenne rêvée (parce que quand même faut pas me faire croire que cette opulence-là, avec des couples qui restent en couple plus de deux ans pour d'autres raisons que de continuer à pouvoir payer la maison, est à la portée de tous les spectateurs d’M6 !). 


Mon sac de crêpes en plastique à la main, étalé de toute ma superbe en peignoir rose ceintré sur la banquette à fleurs de la Trigano sunshineXS, à la quête éperdue d'une vague trace de sens sur l'écran, même accidentelle, susceptible de provoquer une infime embellie de mon humeur blasée, je m'enfonçais dans le monde du ricanement sans fin, dans cette société sans perte de pouvoir d’achat, sans homme politique dangereux, égocentrique ou incompétent, sans gestion d'Etat barbare antisociale et xénophobe. Ce pays joyeux qui fait rêver les jeunes et rassure les vieux. Le chômage n'y a pas cours, pas plus que les petites pensions de retraite. Non, dans cette radieuse contrée du lol en tube, chacun même l'âgé vit entre 7 et 37 ans. Nous n'y débusquons aucun stagiaire exploité, salarié licencié, mort "carbonisé au-dehors" comme ils disent en anglais. Non, ici, le travail ne fait pas débat puisqu'il sert à acheter du dévédé caustique. 

Nous ne sommes pas ici pour réfléchir, c'est marqué sur l'emballage. Mais nous n'y sommes pas non plus pour rigoler, c'est plus fâcheux. Dans ce joli petit univers javellisé, tout en raccourcis et codes incompréhensibles pour qui n'a pas la télé, où ça pouffe compulsif parce que "les hommes mangent de la viande et des patates", Karine et les autres viennent et reviennent non pas pour rire (non ça une blague à Toto remplirait aussi bien cet office) mais parce qu'ils s'y sentent chez eux, en mieux. Croquées par les comiques du marché payés trois smics par jour pour ça, la vie quotidienne des classes broyées se transforme en monde libéral heureux, un one-monde-chouette. Logique, en est expurgé tout ce qui coince. Les seuls travers restants sont ceux de l'audience, criminalisée (mais façon soft), qui, dans une ultime pirouette au fond assez drôle, fait un triomphe à sa nullité.  

La révolution ne sera pas télévisée, le comique veille. 

Illustrations : photos tirées du film "Pays de cocagne" de Pierre Etaix. (1969). Film sans dialogues sur la France de Pompidou en vacances.

10 commentaires:

Tassin a dit…

Hihi, c'est ce que je pense devant chaque spectacle comique actuel, excepté Dieudonné même si j'ai de plus en plus de mal à mettre de côté ses affinités politiques.
Mais j'ai arrêté de critiquer du Laurence Floresti et assimilés en public, je passe pour un triste pisse-froid et après tout autant rigoler!

Lionel a dit…

Je vais quand même acheter le DVD, parce que j'en ai marre de relire Proust chaque année.

Humperdick Klatbodford a dit…

Oui mais Seb... Je sais que tout cela est triste, mais la base de toutes émissions de télé ou d'un quelconque spectacle appelé à graver un DVD est : Il ne faut pas que les gens se prennent la tête. J'ai travaillé pas mal en télé et je peux t'affirmer que toutes les propositions sont étudiées sous l'angle du divertissement. Le mêtre étalon virtuel dans ce cas est le dénominateur commun d'une population de téléspectateurs phantasmée (et méprisée). Madame Durand habitant un quartier populaire (en ville ?) rentrant de 8 heures de boulot pour émarger au SMIC + 15%, qui selon ces penseurs n'aurait pas d'autres volontés que de se divertir le soir devant sa télé, son QI ne lui permettant d'exprimer autrechose (je ne rigole pas. Donc...

Anonyme a dit…

Pour rester dans la même ambiance...
Mercredi dernier, concert Zucchero à Juan les pins.
Suite à un orage, retard de deux heures, 10 cm d'eau dans le parterre (les spectateurs étaient carrément dans la boue !), un bordel incommensurable...
En plus, une sono merdique, des places à 51 € à 80° par rapport à l'axe de la scène (c'est à dire que l'on ne voit strictement rien et on est tellement décalé par rapport à la sono que l'on entend rien !), du flic à gogo pour dissuader toute rébellion.
Pas de soucis : tous les blaireaux étaient CON TENT !
Peu de spectateurs pour demander le remboursement de cette minable prestation.
La droite de Sarkosi, Luca, Estrosi et autres ramassis fachiste à de beaux jours devant elle !
Les loups ont encore de belles réserves de moutons à dévorer.
Merci à Gérard DROUOT Productions pour ce foutage de gueule.

kaos a dit…

"Les loups ont encore de belles réserves de moutons à dévorer."

C'est pas les loups, c'est les bergers qui font des réserves de moutons. Ils ont un air sympa comme ça, à se soucier du troupeau, mais c'est pour mieux les passer à la broche, agnelets compris.

Anonyme a dit…

Dieudonné, aussi nauséabond soit-il sur ces "à côtés 'politique'", représente une bouffée d'oxygène dans le domaine de l'humour. C'est dire si le niveau est misérable.

En attendant, "le divorce de patrick" me fait toujours autant rigoler, particulièrement par la vision de dieudo sur le rapport hommes/femmes dans les sociétés occidentales, notamment celle que le franchouillard/beauf lambda a de la femme, y'a pas grand chose a envier aux talibans, et il semble m'balla m'balla l'a bien compris.

cyril a dit…

toujours aussi drôle ce genre d'article et qui résume bien l'ambiance générale.

Mire Adore a dit…

Je n'aimais pas Florence Foresti, mais sans jamais avoir analysé pourquoi...
Et, comme Tassin, je passe pour un vieil aigri en société, quand j'ouvre ma gueule.

Maintenant comprends mieux ce que je n'aime pas et j'aurais des arguments.
Merci Mr Musset.

Guyb a dit…

Très bon texte, merci !
J'aimerais avoir l'occasion de parler de cette vision pertinente du "comique" actuel avec certains de mes amis... C'est difficile mais pas impossible.

En tout cas bravo =)

Anonyme a dit…

pas de talent, bien proprette la Foresti, son sketch rassurant pour les bourgeois mais répugnant sur Amy Winehouse devrait devenir moins drôle