15 novembre 2010

L'antimatière

par
 

Défilé de rutilantes berlines aux vitres teintées dans la cour de L'Elysée comme dans le générique de "Champs-Elysées", bandeau "alerte info" pour signaler que non "Jean-Louis Borloo ne s'exprimera pas aujourd'hui", suivi en moto de cortèges ministériels coupant la circulation de Matignon au palais du Monarque (300 mètres de distance), image coupée en 4 directs comme dans "24 heures chrono" (sauf qu'ici il s'agit de 8 heures d'ennui avec de gros plans continus sur les portails dorés des différents ministères), répétitions de l'aube à la nuit de la même litanie journalistique sur l'insoutenable suspens autour du casting se décidant dans le secret des salons de la République.

La popularité du Monarque est tellement basse que celui-ci a besoin de recréer de toutes pièces l'euphorie d'un soir d’élections (gagnées) pour produire les images nécessaires à son feuilleton du pouvoir. Et de l'euphorie, sur les chaînes d'information continue, je n'en avais pas vu autant depuis le soir du 6 mai 2007. On critique souvent le JT de la première compagnie, ce n'est rien rapporté au spectacle offert par les chaines d'"information continue" en ce dimanche de "remaniement" ministériel. 
(du suspens.)

(de l'action.)

(de la tension.)

(des envoyés spéciaux de l'impossible.)

(des "cliffhangers" en série.)

Victoire dans la défaite : "il" a encore monopolisé l'espace d'information et les rédactions des chaines d’information continue. Machines à recycler l'antimatière monarchique avec symboliques images du "clinquant" et du "mouvement", avec ses "révélations" au compte-goutte estampillées "alerte" ou "exclusif" tuant l'analyse, elles ont encore brillé par leur totale soumission à l'agenda médiatique du Roi, le précédant même de plusieurs heures, esquivant pour l'occasion le reste de l'actualité mondiale, la mascarade du G20 et, plus près d'ici l'incendie meurtrier dans un foyer de travailleurs immigrés

Bien sûr, la majorité des français se contrefout de cette non-information. Au contraire elle contribue à l'écoeurer encore un peu plus de la politique, au-delà du blogueur masochiste, la clientèle visée étant le vieil électeur UMP qui en aura pour son argent. 

L’ÉLECTEUR UMP
"- T'as vu Maman, ils travaillent même le dimanche !"

Résultat de ce non-évènement : rien ne change, il ne peut en être autrement. Hormis la présence d'un troll king-size en charge d'internet et l'arrivée du storm-trooper au tourisme, le gouvernement n'a bien évidemment rien de révolutionnaire. La parité escroc / potiche est assurée.  

(20h15, diffusion du dernier épisode de la saison : la révélation.)

C'est ici que j'ai envie de citer un de nos maîtres à penser l'information qui devait rager de ne pas faire partie du ballet dominical de la communication de palais :"Quand Internet court après le buzz et que l'information officielle court après internet, le buzz devient de l'information officielle."

A demain pour de nouvelles images de la comédie du pouvoir.

9 novembre 2010

On les appelle "les Karachi"

par
« Bien sûr, tous nous ont assurés de leur soutien le plus total, y compris en ce qui concernait la recherche des auteurs de l’attentat. Michèle Alliot-Marie m’a même dit : « Si vous avez le moindre souci, si vous avez besoin de quelque chose, vous avez mon numéro » et elle est partie sans me le donner ! Je n’ai jamais eu ce numéro et, par la suite, nous avons dû nous battre, en menaçant de dénoncer notre isolement aux médias, pour parvenir à obtenir d’elle une audience.

A ce jour, Ministre de la Justice […], elle prétend pourtant, dès que l’occasion se présente, qu’elle nous a reçus à de nombreuses reprises. »

Extrait du récit "backstage" de la cérémonie officielle d'hommage aux victimes, cinq jours après l'attentat de Karachi, Cherbourg, le 13 mai 2002, in "On nous appelle les Karachi" de M.Drouet et S.Leclerc.

* * *

Pourquoi le Karachigate ne perce pas plus dans les médias mainstream ? Un journaliste d'un quotidien national m'a répondu en juin dernier :

« On a des consignes de la rédaction : pas de Karachi. »

Dans notre beau pays des lumières rétrogradant encore d'une place (44e rang) au baromètre RSF de la liberté de la presse: ça ne surprend malheureusement plus. Cette histoire, à cheval sur quatre mandatures présidentielles, gêne.

Cette "discrétion" de certains médias[1] sur les suites de l'explosion criminelle d'un bus à Karachi, ayant coûté la vie à 11 ouvriers français le 8 mai 2002, s'explique aussi par la complexité apparente de l’enquête avec sa trame de thriller (mêlant politiques français et pakistanais, services secrets et intermédiaires interlopes) et l'opacité des pratiques dans le domaine des contrats d'armement internationaux. C'est ce cocktail au chloroforme qui permettra en juin 2009 à quelque représentant de commerce, amateur de montres suisses, d'histoires belges pas drôles et de flicage des journalistes, de qualifier l'affaire de "fable".

Seulement voilà. Au fil des pièces accumulées, grâce notamment au travail d'autres journalistes d'investigation, si le sacrifice des ouvriers de la DCN doit répondre d'un genre, c'est celui de l'affaire d'État.

Depuis un an, la piste politico-financière, liée à des représailles suites au non-versement de commissions dans le cadre d'une vente de sous-marins français au Pakistan en 1994[2], devient "la seule piste crédible".

Dans "On nous appelle les Karachi", demain en librairie, Magali Drouet et Sandrine Leclerc y ajoute une dimension que les procédures et les révélations cachaient en partie : la vision, les l'émotion des familles, ainsi que leurs soupçons dès les premiers jours et durant les six années où l'instruction fut délaissée.

Elles relatent leur combat pour obtenir la vérité sur les causes de l'attentat qui leur a arraché leurs pères: une succession de rencontres dans les coulisses d'après drame, d'épisodes politiques, judiciaires et d'entreprise qui susciteront la colère chez tout lecteur normalement constitué.

La première partie du récit est proprement hallucinante quant aux agissements de la Direction des constructions navales (dépendant du Ministère de la Défense au moment de l'attentat et employeur des victimes, l'État y est toujours actionnaire à hauteur de 75%), aussi bien sur sa gestion de la sécurité avant l'attentat que dans son suivi de l'affaire, pour le moins étrange dès les premières heures, et sa volonté appuyée que les familles ne creusent pas davantage que la thèse "officielle" : c'est un attentat d'Al-Qaida (jamais revendiqué). Tout y passe : mensonges, encadrement serré en public alternant au mépris total en privé, puis l'inverse, instrumentalisation, intimidations, même une tentative pour faire interner une des veuves...

On en apprendra aussi de belles sur la première instruction d'un juge de supposé de "choc", qui fera trainer la procédure de longues années (excluant du dossier - et faisant détruire - des pièces capitales[3]), ou encore sur la batterie de représentants, de conseillers, de politiques et de leur entourage que l'acharnement des familles à connaître la vérité agace.

Même s'il n'est pas le personnage central du livre, notons une augmentation de la nervosité depuis l'arrivée d'un nouveau locataire à l'Élysée (ayant une sensibilité au terrorisme et une empathie avec les victimes à géométrie opportune) dont le nom va souvent revenir dans le dossier dès que celui-ci sera repris par le juge Trévidic.

La deuxième partie reprend les avancées de l'enquête depuis ce redémarrage, en 2008 dans la foulée des révélations de Mediapart, et permettra à ceux qui ont suivi de loin les pavés lancés en eau trouble, d'avoir une représentation claire de la chronologie des évènements révélés dans la presse, ainsi que des intimidations et des obstacles qui continuent en toile de fond.

Récit précis et sans concession des déconcertantes étapes traversées par Sandrine et Magali, où se mêlent assistants aux allures de RG et menteurs aux allures de ministres, le livre est aussi l'occasion de rendre hommage à leurs pères. Ceux dont la vie et le souvenir sont réduits au statut de "problème" par leur employeur et les autorités.

Au-delà du cas personnel, ce témoignage en dit long sur notre société : corruption à tous les étages et mépris total des petites gens.

"On nous appelle les Karachi" devrait, doit, faire du bruit et redonner de l’écho à cette affaire que certains veulent taire.

A condition, bien sûr, que tout le monde en parle.

"On nous appelle les Karachi" de M.Drouet, S.Leclerc.
ed.fleuvenoir, 250 pages, en librairie le 10 novembre.


[1] Hormis Mediapart, Guillaume Dasquié dans Libération, plusieurs papiers du Monde et du Point. A noter aussi 2 reportages en deuxième partie de soirée en 2 ans : sur Canal+ et France 2. A titre de comparaison, les Frères Bodgdanoff ont été invités à s'exprimer au sujet de "l'injustice" dont ils sont les victimes, plus de 4 heures sur le service public la semaine passée.

[2] accord passé sous le gouvernement Balladur, et cassé à l'arrivée de Jacques Chirac en 1995.

[3] Étrange monde de la justice où, d'un côté, un plaisantin demandant une « inflation » par courriel à Rachida Dati (qui n'est QUE députée européenne et maire du 7e) se prend une perquisition à l'aube, la saisie de son ordinateur et 48 heures de garde à vue, et, de l'autre, les familles de 11 ouvriers assassinés doivent attendre 6 ans, pour que l'on daigne ouvrir une instruction sérieuse.



Terminons avec celle avec qui nous commencions huit ans plus tôt :

Bernard Cazeneuve
(Député PS) vs. Michèle Alliot-Marie (Garde des Sceaux) à l'Assemblée-Nationale en octobre 2010.

8 novembre 2010

Les endettés, le nouveau livre de Seb Musset

par

D'habitude je pense longtemps au livre et je l'écris assez vite. Ce coup-ci c'est l'inverse, j'ai écrit longtemps sans y penser et puis, j'en ai fait un livre.

Tout relire, sélectionner 50 textes sur 2 ans de publication, réécrire, réagencer, rajouter, peaufiner, trouver une unité, saupoudrer d'inédits : la chose a encore débordé son créateur.

(Plan de coupe #1.
Aérodynamisme du blogueur après quelques heures de labeur.)

Voilà donc le recueil d'une sélection des publications des deux dernières années [mais pas que] qui peut se lire dans le désordre, par petits bouts, mais également comme un livre classique.

Vous y retrouverez Stéfano Plazzo à la recherche du pavillon presque parfait, Bibou et Bruno et toutes les Citropeine du monde, Dylan Latouche et ses courriels de killer, Valérienne Daubidouille et son plâtrage des cerveaux, Chou et Chaton, Pierre et Juliette, du revolving à trois coups et du TEG à 21.44%, Ricky Mazour et son spleen gaulois, la nouvelle gamme de forfaits illymintox+ à abonnements résiliables en 30 ans, Amédée et Georgette Baron, Le méchant Travail et son inséparable compagnon Le gros Chômage, Fauche-Man, Galère-Boy et leur nouvel ami Powa-Auto-entrepreneur et ses 244 euros de chiffre d'affaires annuel ainsi qu'une ribambelle de personnages tous plus dans le rouge les uns que les autres mais qui, à la fin, fauchés et sans espoir, votent pour la vie en bleu.

Bref, un trépidant tour d'horizon de la flamboyante situation sociale et économique du pays qui s'est considérablement améliorée entre 2008 et 2010 sous l'action de notre glorieux Monarque et de ses altruistes amis[2].

Le livre est disponible sur le site de l'éditeur (site sécurisé, livré sous 4-5 jours).
Les plus Heil-padés trouveront également une version téléchargeable pour leurs machines diaboliques.

(Les endettés, Seb Musset, 357 pages, Lulu ed.)

Support independent publishing: Buy this book on Lulu.

Je profite de cette odieuse page d'auto-promo pour vous remercier de votre soutien, par courriels et dans la vie réelle, qui n'en finit pas de m'étonner. Ce blog reprend une activité normale dés demain.

Illustration : Xothdesigns


* * *

[1] recherche plage de 6 mois pour se couper du monde (sans travaux autour) et finaliser le prochain opus.

[2] nous précisons aux jurés littéraires que Jean-Pierre Pernault est également évoqué dans cet ouvrage.

* * *

La shuffle play-list des "Endettés" (featuring une surprise) :


Ils en ont parlé :
Les endettés - Promo

7 novembre 2010

[video] 6 novembre, un jour gris

par

Malgré les trombes d’eaux, malgré une matinée à courir après un bus de la RATP qui n’est jamais arrivé, j'y suis retourné. A 14h30, je remonte le boulevard Beaumarchais. La manifestation est censée avoir commencer. Hormis la sono hurlante, résonnant deux fois plus faute de corps pour amortir le bruit, c’est tragiquement calme. Au point que la circulation des voitures n’est pas encore coupée. Fidèle à son gouvernement, et profondément solidaire avec les travailleurs, un chauffeur de taxi passe en force avec sa berline climatisée au travers d’un groupe de quelques syndicalistes à leur point de ralliement.

UNE DAME
Va lui péter la gueule, Raymond !

Il est déjà loin.

Il pleut de plus moche. N’allons pas faire notre Beauvau, mais force est de constater que les cortèges Place de La République sont plutôt clairsemés. Les caméras de télévision, discrètes aux précédentes mobilisations, sont venues en force. Des équipes emballées dans des K-Way géants, comme s’ils traversaient une tribu sauvage d’Amazonie, capturent en HD toutes les gueules rincées qui passent. Comme si nous étions trop nombreux, le cortège est divisé en deux parcours.


Avec sa désastreuse météo de droite, sa visibilité à trois mètres, sa procession de parapluie (que je prends systématiquement dans la tronche) et malgré l'entrainante prestation d'HK et les saltimbanks, la mobilisation ressemble à un requiem pour les retraites.

Leaders non charismatiques, slogans au marteau, aucune participation des intellectuels français, manque d’incarnation[1] : quel gâchis de bonnes volontés après deux mois d’une superbe et poignante mobilisation où nous avons croisé tant de gens exceptionnels, redonnant confiance (jusqu'aux autres pays) dans la résistance citoyenne.

La stratégie syndicale laisse perplexe. Pourquoi tant de mobilisations si proches et pas de grève générale, si ce n’est pour faire de l’accompagnement de réforme ? Pas même un referendum d'initiative populaire, comme pour La Poste. La tête syndicale a lubrifié la révolte, faisant piétiner sa base jusqu'à tant que le gouvernement puisse la prendre au piège de "la mobilisation en baisse" et que les dociles caméras puissent faire ces images que les gouvernements étrangers attendent pour déclarer que « regardez, nous devons nous réformer comme en France ! Là-bas plus personne ne va contre le progrès ».

Mais la faute est aussi en nous. Malgré notre "soutien populaire" à ce mouvement, nous avons laissé faire les autres. J'ai beaucoup entendu parler de Mai 68 depuis deux mois, comme s’il s’agissait d’une formule magique, d’une marque déposée. Ce mouvement n’a rien à voir avec 68, et aucun mouvement ne renversera quoi que ce soit, sans la contribution active de ceux qui le soutiennent virtuellement. Tandis qu’une poignée d'irréductibles bloquait les raffineries, nous continuions à pointer à nos boulots, soulagés qu'ils fassent le travail (et prennent le risque) du non-travail à notre place, réjouis du boxon tant qu'il ne nous affectait pas trop. Et puis, quand même, un peu inquiet à l’approche des congés que notre week-end prolongé chez Mamy soit un peu gâché et que notre confort moderne soit remis en question quelques journées, nous avons, à l'unisson de notre "méchant" gouvernement, sonné la fin de la récré.

Nous avons abandonné nos combattants en rase campagne.

La force d’inertie de la clique mafieuse au pouvoir, exige plus pour être déstabilisée que les renoncements quotidiens de ceux qui s'en plaignent mollement. Ces deux mois de mobilisation sont la preuve par l’exemple qu’il faut saisir ce cadre que nous offrent les syndicats mais vite le déborder.


Pourtant pour reprendre le cri de guerre des derniers courageux militants sous parapluie du jour gris, oui « ça va péter », un jour, il ne peut en être autrement. Mais il va falloir oser taper où ça fait mal, et ne pas attendre que nous soyons réduits à l'état de loques sociales, affamés, édentés avec une espérance de vie de 52 ans :

- Incarner ce mouvement. Il faut plus de leaders à la Xavier Mathieu en tête de pont, et moins de followers à la François Chérèque face à Chabot pour servir la soupe à Parisot. Nous avons besoin de raconter des histoires, des situations, des portraits. Créer du feuilleton, du "story-telling" comme ils disent là-haut. Il n'y aura même pas à forcer le trait tant les drames et les injustices s'accumulent.

- Des manifestations moins nombreuses, mais plus massives, avec une grosse démonstration de force centralisée sur Paris, dirigée vers les banques, les sièges, les lieux de pouvoir, les beaux quartiers (la manifestation dans le VIIIe avait une autre ambiance, un poil plus électrique, que les classiques défilés Repu-Nation) Le mouvement d'octobre 2010 nous aura confirmé une chose : le pouvoir tremble plus que jamais devant la rue, son mutisme au pic de la contestation était du jamais vu en trois ans.


- Le blocage de l’économie. Un mois de serrage de ceinture vaut bien la sauvegarde d’un pays et de ses générations. Et puis ça fera des souvenirs "de guerre" à raconter pour les trois prochaines générations.

Enfin bon, je m'emporte. Mais j'avais un peu le moral à zéro en rentrant hier de la manifestation parisienne, trempé de la tête au pied, alors qu'au buzzomètre du jour, je réalisai que la vidéo de la femme d'un Ministre raciste déboulant, glamour, en robe pigeonnante pour une sauterie élyséenne à la gloire du grand démocrate chinois Hu Jintao, pétait tous les scores.

Que faire maintenant ? Attendre 2012, comme je l’entends partout ? Bien sûr, mais cela ne suffit pas. Les mêmes effets reproduiront mais les causes. Si l’on reste sur la chaussée à regarder les autres passer, les mêmes gouvernements passeront et passeront encore, poursuivant leur œuvre de destruction.

Va falloir rejoindre la danse et se mêler de ces choses dont ils ne souhaitent pas que l'on s'occupe et qui, pourtant, nous affectent bien plus qu'eux.

Si cela peut vous rassurer: avec l’énergumène au pouvoir, je suis persuadé que nous aurons, avant 2012, à remontrer de quel bois nous nous chauffons.



[1] Tout a été fait du côté média pour traiter ces mobilisations avec une froideur et un recul que l’on aimerait voir sur d'autres sujets tels l'insécurité, la délinquance et le risque de terrorisme. A ce sujet, j'attends toujours un "enquête exclusive : au cœur du conflit social avec les militants de Grandpuits"

5 novembre 2010

La loi des sondages

par
Manger 5 sondages à la con par jour peut nuire à la santé de la démocratie.

"L'opinion publique n'existe pas" affirmait Bourdieu en 1972. En 2010, sur la base de l'observation de mon entourage, je peux affirmer que les Français sont convaincus à 92,7% que les sondages avec lesquels on les assomme au quotidien ne reflètent pas la réalité. A l'heure de l'infotainment et des grandes manipulations, cet outil statistique est devenu un des piliers de l'argumentation politique. Pire, l'addiction aux sondages oriente et uniformise le discours du politique, n'ayant parfois (on en connaît) que ces chiffres comme représentation du "réel".

Dispositif majeur dans la propagande gouvernementale sur la prochaine application de telle ou telle réforme, le sondage contribue également à charpenter le tempo des polémiques contrefeux sur lesquels le pouvoir souhaite que la populace se dispute. Un petit jeu qui arrange les affaires d'une presse, fainéante ou fauchée, qui a besoin d'angles forts et de feuilletoner facile.

Le sondage s'impose comme la reproduction miniature de la démocratie. La seule expression populaire efficace, synthétisée et indiscutable puisque "mathématique" et "certifiée"... Oui, mais par qui, et comment ?

La méthode d'interrogation, l'ordre des questions, la condition sociale du questionneur, la nature des commanditaires sont autant de paramètres influant sur les résultats mais qui ne sont pas précisés lors des livraisons quotidiennes de ces "enquêtes d'opinion" aux allures définitives et scientifiques. Il ne s'agit pourtant parfois que de l'avis (recueilli on ne sait comment) de 500 français (dont on ne sait pas quel degré de connaissance ils ont des sujets sur lesquels ils répondent). Sans compter qu'un sondage inverse peut être publié dès le lendemain (exemple : la destitution de nationalité pour les crimes sur policiers. Marianne ayant publié un sondage d'opinion opposé à celui du Figaro à quelques jours d'intervalle.)

Ceux qui affichent les sondages s'attardent rarement sur la qualité du panel interrogé, ni sur les conditions de la collecte des données. "L'info" s'en fout, l'opinion a tranché. Le sondage censé générer du débat, le tue d'entrée.

Nous certifions à 162% que ce quotidien a des affinités avec le suspect:
(à cliquer)

Au moment où l'on apprend que la plainte déposée par Anticor dans l'affaire des sondages élyséens est classée sans suite[1], deux sénateurs de camps opposés (Jean-Pierre Sueur, PS, et Hughes Portelli, UMP) publient un rapport d'information intitulé: "Sondages et démocratie : pour une législation plus respectueuse de la sincérité du débat démocratique."

Après audition de la fine fleure du sondage hexagonal, de chercheurs et de statisticiens, les recommandations du rapport, si elles sont suivies d'une loi (une proposition vient d'être déposée) peuvent, en partie, changer la donne:

Sont proposés :


1. L'exigence de la transparence intégrale. Que toutes les informations concernant le sondage (presse, tv, radio, internet) soient rendues publiques. Qui est le sondeur ? Qui est le commanditaire ? Qui paye, non seulement le sondage, mais aussi chaque question ? Qui les achète ? (Les "instituts" autoproclamés font souvent des enquêtes groupées "omnibus". Exemple : sur 20 questions, 12 sont pour tel journal, 4 pour tel parti politique, 3 pour une marque commerciale... ce qui influe inévitablement sur les réponses.)

2. Parallèlement à la publication, devront être accessibles à tous, la liste et l'ordre de toutes les questions posées ainsi que la méthodologie employée (où et comment sont posées les questions - en face à face, par téléphone, par internet - ainsi que la composition du panel.)

Souviens-toi l'été dernier, notre plus beau sondage (à cliquer):

3. L'obligation de la publication de la proportion des sans-réponses (les NSP). Le ratio coups de téléphone / réponses étant proche de 100 / 5, on peut imaginer qu'aux questionnaires "omnibus" répondent des procédés "TGV" et que, pour des questions de délais et de budget, les sondeurs interrogent souvent les mêmes personnes.

4. La publication systématique de la marge d'erreur des résultats publiés et des critères de redressement bruts des sondages. Avec, par exemple, 3% de marge dans un 52% / 48% et une méthode de redressement inconnue, une simulation de second tour n'a aucune valeur. Les "redressements" expliquent les sondages divergents au sujet du FN, chacun corrigeant selon sa "méthode secrète" le taux présumé d'individus qui cachent leur vote.

5. La fin de la distinction entre sondages électoraux et sondages politiques et un renforcement du dispositif à l'approche d'un scrutin. Exemple: seraient interdits les sondages de second tour, sans sondage préalable sur le premier tour. (La présence d'un Le Pen au second tour en 2002 a, un chouia, modifié le report des voix prévues pour Chirac en 2002.)

6. La qualification de ce qui est sondage et de ce qui ne l'est pas. Ça parait dingue mais la loi de 1977 sur les sondages n'en donne aucune définition. Exemple ci-dessous avec un de ces "sondages" sans aucune légitimité scientifique qui, au nom de l'interactivité skybloguesque, pullulent désormais sur tous les sites de presse prétendus "sérieux".

Exemple de la semaine passée pioché sur un joli site d'information bleue.
[NDLR : Pour l'affinage des données, j'ai rajouté une catégorie]:


7. En cas de manquement à la loi, en + des 75.000 euros d'amende pour l'éditeur, la commission des sondages se réservera le droit de faire publier à la même taille, dans le même espace, ses remarques. Je salive d'avance à l'idée d'un Figaro barré d'un "le sondage d'hier intitulé "88% des Français plébiscitent la politique de rigueur du gouvernement" vaut scientifiquement peau de balle."

Ce dernier point agace particulièrement les "instituts" (petit nom qui sonne "sérieux" pour désigner des sociétés commerciales se servant des médias pour leur promo, non seulement gratuite mais rémunérée, auprès de marques qui, dans le cadre de leurs études marketing, fournissent le gros du chiffre d'affaires des sondeurs). Vu que la préparation du rapport a plutôt "buzzé" dans le business de l'opinion, ça va jouer du lobby dans les prochains mois à l'Assemblée et au Sénat pour faire tomber ce projet de loi.

Pour JP Sueur, cette loi n'a pas vocation à interdire les sondages, pas même les sondages malhonnêtes: elle oblige juste à indiquer qu'ils le sont.

Les manipulations cesseront-elles dans ces conditions ? J'en doute. Le problème majeur n'étant pas les sondages mais l'utilisation qu'en font les médias. Vu le discount ambiant de l'info, la précarisation des rédactions et la pente sur laquelle glisse l'analyse politique dans les médias mainstream (mix de "libre antenne où tout et son contraire est bombardé suivant une trame de match de boxe, entrecoupé d'un décryptage éditorial consanguin tantôt Duhamelien, tantôt RobertMénardesque), j'imagine sans peine qu'on se mettra à publier, pour moins cher, n'importe les statistiques les plus farfelues sous une appellation autre.

La véritable avancée du projet de loi sur les sondages réside dans la modification qu'elle entrainera dans le discours des politiques.

Ceux-là devront avoir de bons biscuits statistiques, garantis sans moisissures, avant de se lancer dans une prose du "bon sens" à base de "Vous savez M'sieur Pujadas, les Français ont raison de penser que..."


[1] Convention de fourniture de sondages signée, dans la foulée du Fouquet's, entre l’Elysée et le cabinet d'un conseiller du Monarque. C'est ce que l'on appelle "un conflit d'intérêts", dans les républiques non bananières.

[update : 5/11 16.39 : A peine, ai-je fini d'écrire cet article que Le Quotidien de Serge Dassault nous pond un énième, mais brillant, exemple.]

En complément :
- Owni, petit historique des manipulations sondagières.


Illustration : Flickr / Khoz1

29 octobre 2010

[video] 28 octobre, ne pas baisser la tête

par

A 300 mètres devant le cortège, un type se défait de tout ce qui peut le faire ressembler... à un policier. Ayant aperçu son relooking, une dame rejoignant la manifestation l'interpelle en souriant:

LA MANIFESTANTE
"- Allez y mollo cette fois... ouais bon, je sais que c'est pas vous. Vous êtes des policiers bien vous..."

14h00. Malgré la désinformation, l'intoxication, les cargaisons de centenaires hyperactifs qui nous sont promis pour 2030, les raffineries ouvertes mais fermées et, malgré les vacances et la loi sur la réforme des retraites votée par nos "représentants": vous êtes toujours là.

ailleurs, ça ne veut pas faiblir.

A Paris, ne disposant que d'une poignée d'heures, ce coup-ci, je me joins à la CGT en tête de la manifestation, de République à St-Augustin. Cortège dense, poings levés, des chants , des tambours et de moins en moins de slogans. De la fatigue sûrement, mais pas de résignation. En revanche, le sentiment qu'il faut aller bien plus loin, que le blocage est la seule parade face à laquelle le Monarque reste sans voix. Constatons également que le désintéressé Guillaume de Malakoff a désormais autant de popularité que la politique sociale de son Monarque de frère.

A notre approche, les ouvriers sur les chantiers de restauration des immeubles haussmaniens (quelque chose me dit que ce n'est pas pour faire du HLM) s'arrêtent de bosser et expriment leur soutien en tapant avec leurs casques contre les échafaudages.

Après avoir traversé le quartier des banques, Place St-Augustin, deux syndiqués CGT d'une cinquantaine d'années discutent. L'un travaille dans le secteur bancaire, l'autre dans l'industrie. La militante de la banque est en colère contre les syndicats qui n'appellent pas à aller jusqu'au bout de la "grève générale".

LE SYNDIQUE
"- Ça dépend des salariés du privé maintenant.

Les deux reparlent de la triste capitulation de Chèreque chez Calvi et sont sans pitié envers les directions syndicales, même la leur. Seul Solidaires trouve grâce à leurs yeux.

LE SYNDIQUE
"- Mais qu'est-ce que tu veux... J'y crois encore, sinon je ne serais pas là."

LA SYNDIQUE
"- C'est tellement gros ce que l'on a en face de nous. Je n'ai jamais vu une telle manipulation. Il leur a juste fallu trois casseurs pour nous discréditer.... Ça me fait mal au cœur toute cette énergie méprisée. Et qu'est-ce qu'on fait maintenant ? "

LE SYNDIQUE
"- 2012. Il faudrait peut-être se mettre à voter, l'escroc et sa clique faut les foutre dehors. Point barre."


C'est à ce moment-là que le Mojito de la Cégèt (rapport qualité / prix imbattable sur Paris) commence à me taper sur la tête. Je remonte le cortège vers les grands magasins dont les vitrines sont protégées par des cordons de CRS. On y prépare déjà les décos de Noël (de ce côté là non plus, la mobilisation ne faiblit pas). Un ami syndiqué m'avoue qu'il en a plein les pattes de ce mois de marche dans la capitale et que les jours de grève commencent sérieusement à faire mal au porte-monnaie. Et non, la grève n'est pas une partie de plaisir. Ce que ne semble pas saisir une dame distinguée qui, voyant ma caméra, m'interpelle.

LA DAME PROUT-PROUT
"- Vous êtes journaliste ?"

SEB MUSSET
"- Non blogueur. C'est comme journaliste mais sans carte, sans paye et sans ordinateur volé."

LA DAME PROUT-PROUT
- Non parce qu'il y en a ras-le-bol des grèves ! Vous les journalistes, vous montrez toujours la même chose, les gauchistes et les manifestants. J'ai 68 ans et je travaille [à 16h00 avec un sac Lancel devant les Galeries Lafayette, et vu qu'elle en parait 55 ans, j'ai des doutes]. On est 65 millions contre tout ça ! Y en a assez de ces gens ! On a fait une pétition en ligne contre la grève, on est déjà 500.000 à l'avoir signée. Vous n'en parlez jamais !"

Injustice réparée Madame.

La charmante représentante de la minorité opprimée qui dirige ce pays repart vers son shopping, prenant bien garde de ne pas se frotter aux métallos hurlant. Derrière moi, deux types d'une soixantaine d'années discutent économie avec une justesse d'analyse que l'on n'entend plus sur aucun plateau télé. Il est question de la destruction de la retraite par répartition et de l'avènement programmé des complémentaires (avec argent placé sur les marchés, ça c'est de la retraite garantie... de se crasher).

UN DES DEUX EXPERTS ANONYMES
"- Tout cet argent qui va être investi sur des produits foireux, ça va encore accélérer les licenciements, alors qu'il faudrait même pas le dixième de cette somme pour régler leur soi-disant problème des retraites. C'est la dernière ligne droite. Y a plus qu'une seule logique chez eux : ils veulent se gaver jusqu'au bout avant le grand chaos."

Il est 16h30, j'apprends que la CFDT n'a toujours pas quitté la place de la République. C'est loin d'être le fiasco annoncé sur la home-page du Figaro, très loin. C'est à dire qu'à force de faire 3 millions tous les 3 jours, on se blase vite dès que l'on ne rassemble dans la rue QUE 2 millions de manifestants.

La tension est loin d'être retombée, rien ne sera oublié et, vu d'en-bas, aucune loi n'est définitive.

Quelques images - No comment - :

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