Ce soir, les pieds sur la table à journalisses, Le Monarque prend ses aises dans ton poste. Avec sa bonhomie nerveuse de la réforme responsable, il va t'expliquer la vie, espèce de feignasse d'ingrat de galérien qui bouscule le fleuve tranquille des projets Medefiens avec tes rêves de CDI, de retraite et de salaire décent.
Comme s'en soucie Les Echos ce matin, c'est le moment de peaufiner sa stratégie. Sûr qu'avec deux millions d'enfants pauvres, un chômage à 10%, un jeune sur quatre dans la misère, il est plus que nécessaire que notre sauveur renouvelle son mandat, c'est une priorité nationale dont la survie et la santé mentale du pays dépendent.
Que de temps et de pixels perdus : passons directement à 2012 !
Sa stratégie ? Elle est simple : le pouvoir à tout prix.
Partant de là, et vu l'état de désespérance et de paupérisation populaire, il faut que je partage avec cette intuition qui me taraude depuis quelques mois...
Rappelle-toi en 2007 : il était encore peu évident d’aller contre la conviction d’un peuple persuadé d’avoir trouvé son "sauveur", son "américain". Aujourd'hui, convenons qu'il est relativement facile de surfer sur l’impopularité du fossoyeur du modèle français, "l’ami des riches", "le mafieux" capable d’évoquer l’héritage du CNR sur la tombe de DeGaulle au moment où la réforme des retraites est validée. A se demander s'il n'est pas là pour être détesté. Au-delà de l'individu, il y a la politique, l'action, le projet, le programme.
Je suis récemment retombé sur la liste des promesses du candidat en 2007. Je te laisse le soin lire les 133 pages et de te faire ton idée. Pour info, le site de l’UMP vient d’effacer ce document, c’est te dire s’il est à l’aise avec son bilan et confiant sur l'embellie pour les prochaines années. Malgré les contre-vérités qu'il recèle, sa naïveté, son lexique de la win (permettant, en alignant 3 mots "liberté", "gagner" et "plus", de passer un retour au moyen âge social pour la plus grande des conquêtes républicaines), ses promesses (non tenues ou malheureusement tenues) : force est de constater que le désastre était inscrit. En s'y penchant avec un peu de sérieux, quelle que soit sa tendance politique, on pouvait être en mesure de décoder la pauvreté du programme et ses écueils, mais surtout : l’injustice sociale qu'il garantissait.
Et pourtant, le candidat a confortablement été élu. Ceci est la preuve que :
1 / Les Français ne lisent pas les programmes et qu'avec une bonne prestation télé devant 12 millions d’encanapés, une bonne soif de pouvoir, une hypocrisie à toute épreuve, des médias dans la poche et quelques boucs émissaires à désigner, on peut sortir la tête haute de tous les scrutins. Pas vrai Silvio ?
2 / Pire : ils les lisent, mais sont bien plus sensibles à la tranquillité de leur situation personnelle qu’à une quelconque harmonie de la destinée collective.
Ceci m'amène à penser que Le Monarque, en dépit de son abyssale impopularité (dont l'analyse qu'il en tire, "j’ai un super job, une superbe femme, alors forcément les Français me le font payer", est empreinte d'une profondeur d'âme, d'un lyrisme et d'un projet pour son peuple qui sont assurément la marque des grands de ce siècle), est loin d’être foutu dans l'optique de 2012.
"- Tiens, pourquoi donc?" te demandes-tu en brandissant soudain bien moins haut ta banderole "ouais, le président il est méchant !" :
1 / Même si ce n'est pas le sujet de ce billet : que se passe-t-il en face ? Entre ceux qui attendent les bras croisés que l’alternance "obligée"[1] s’opère, ceux qui fustigent les "populistes" (petit mot dont usent ceux ayant renoncé à influer sur certains domaines pour qualifier ceux qui comptent s'y attaquer), ceux qui suggèrent qu'il faut "rassurer" comme hier et ceux qui assurent qu'il faut «tout détruire» pour demain, la partie n’est pas gagnée.
2 / Ce point est le plus important car il influe sur le précédent et constitue le point de départ de mon scepticisme : avant d’être une cause, Le Monarque est un résultat. Sa vision d’une "France de propriétaires", où la "libre entreprise" deviendrait la norme, la "flexibilité" serait la composante indispensable de la croissance collective et l'étalage du fric serait l'ultime preuve de l'épanouissement individuel[2], épouse trop souvent notre renoncement au sens critique et à l’investissement politique, notre méfiance envers autrui et, globalement, notre indéfectible collaboration à l’entreprise de démolition néolibérale dont nous payons pourtant l'ardoise.
Que ce soit par l’endettement sans fin, l’appât du gain, notre passion pour les marques combinée à nos quatre heures quotidiennes devant les cochoncetés de la première compagnie, notre intoxication au people, notre boulimie de feuilletons par coffrets de 40 épisodes tandis que nos mômes pataugent dans un patois orthographique en passe de les cataloguer à vie comme "citoyens de seconde zone" avec comme seul liant la réussite en solo par l'argent : Le Monarque n’était au fond que celui le plus à même de nous fournir la matière molle dans laquelle nous aimons nous rouler en permanence, la conviction chevillée au corps que, pour la nuit des temps, la société d’abondance est le premier de nos droits.
Si en 2012, Le Monarque est le plus crédible en prose pour livrer clés en main des solutions basées sur un programme aussi idéologiquement pauvre et économiquement has-been que celui de 2007 en 2007, il remportera la mise.
Si en 2012, Le Monarque est le plus crédible en prose pour livrer clés en main des solutions basées sur un programme aussi idéologiquement pauvre et économiquement has-been que celui de 2007 en 2007, il remportera la mise.
J'en viens au volet "stratégie".
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si le peuple a de basses aspirations, le candidat alignera ses propositions. Le vrai travail du prétendant aux grandes responsabilités est "d’élever" le citoyen et, dans un second temps, de le faire rêver : la qualité du projet collectif dépendant de la maîtrise des données économiques, historiques, géopolitiques de chacun. Il n’y a aucune garantie de résultats, mais le challenge (c’en est un vrai et on peut aisément comprendre que le politique s’y attelant soit suicidaire) est bien là.
Donc, si tu suis mon raisonnement, en cas de non-amélioration de sa côte d'amour, avec une bonne grosse mesure bien démago de derrière les fagots (pouvant même passer pour du social), rasant les pâquerettes sous les pattes de ses adversaires, ciblant à la perfection les aspirations d'une tranche électorale déçue qui va lui faire défaut (sans pour autant aller voter à gauche), notre "ami des puissants" peut redorer son blason à moindres frais, d'autant qu'il dispose (tu l'auras noté) d'un peu plus de pouvoir qu'il y a trois ans.
Attention, comme l'indique l'icône, tu entres ici en mode "anticipation". Tout ce qui va suivre n'est donc que pure "fable".
Au-delà de la pérennisation du train de vie du « golden retraité »[3] (au prix du sacrifice des générations d'en dessous, dernier exemple : la réforme des retraites) qui fournit au Monarque le gros de son électorat, et au marché intérieur le gros de ses consommateurs, le "combat contre la paupérisation des classes moyennes" devrait être un des axes forts de sa campagne.
Quand bien même, avec son chouchoutage des nantis et une politique de rigueur pour les gueux qui n’en est qu’à son tour de chauffe, il aura accentué comme personne les inégalités et le décrochage de la tranche concernée : il n'est pas impossible que, quelques mois avant l'élection, notre Monarque ait "à coeur" de "viser" une partie de son peuple dans la difficulté (classe moyenne entre 30 / 40 ans, proprio à crédit ou qui cherche à l'être, avec des revenus juste assez élevés pour ne bénéficier d'aucune aide) en "l’épaulant" avec un chèque…
Youpi tralala. Au pays du manque de pouvoir d’achat et de "l'intolérable dette de l'état" pour tous, rien de tel qu’une petite enveloppe d'argent public pour t'aider à t'endetter à titre individuel.
Tu me diras :
" - Oui mais le mérite toussa, cela va froisser son électorat ?"
Et là, je te réponds qu'en cas de distribution "gratuite" d'argent, conjointement à la perte de toute rationalité économique autre qu'un "ouah, cool!", on est souvent plus indulgent envers son petit cas personnel qu'avec la morale collective.
Explications : la classe d’âge 20/45 stagne dans la merdasse sociale en partie parce que ses parents (55/75) partagent peu[4] et de moins en moins (rapport que la baisse du pouvoir d'achat est aussi une réalité pour eux, mais pas au même rythme et surtout ne partant du même point). Certains même, via leurs placements immobiliers, contribuent activement à renforcer les barbaries d'un marché du logement dont pâtissent par ricochet leurs propres enfants[5]. Dans cette optique, un État qui se substituerait aux retraités pour donner un "coup de pouce" à leurs enfants "dans la galère" (relative, on ne parle pas ici des plus pauvres) est un "bon deal" qui les sécurisera (la grande chiffonnade morale du retraité étant que ses enfants vivent moins bien que lui, cela contribuera à maintenir artificiellement le "standing dû" à sa famille). La morale des uns et des autres s’en accommodera tandis qu'elle allégera illusoirement le porte-monnaie de chacun (la mesure aurait l'avantage de soulager également les parents aidant leurs enfants).
Bien évidemment, éléments de langage obligent, cette "prime" serait accordée au "plus méritant" (méritant signifiant "endetté" ou prêt à l'être) et il est probable que le fruit de cette mesure temporaire (pour laquelle, tu verras, on trouvera miraculeusement le financement) profitera à terme à quelques établissements privés et organismes financiers (filer du pognon aux particuliers fauchés pour qu'ils le reverse aux organismes de crédit étant une manière de subventionner ces derniers avec de l'argent public), qu'elle ira de pair avec la destruction d'un budget ou d'une mesure sociale, et qu’elle aura des effets secondaires accroissant les maux qu'elle était censée corriger.
Irréaliste ? Illusoire ?
- Compte tenu de la place qu'occupe la "la consommation transgressive" (endoctrinement constaté dans mon entourage le moins fortuné et plus que jamais déterminé, entre deux parties de poker en ligne, à se rajouter un 17e crédit sur le dos pour se payer le nouvel heil-phone.
- Compte tenu du contorsionniste aux manettes, de sa volonté de pouvoir et de l'impasse dans laquelle il se trouve.
- Compte tenu de la peur liée à l’appauvrissement des classes moyennes qu'il faudra d'une façon ou d'une autre rassurer.
- Compte tenu de la propension des dirigeants à ne pas inventer de nouveaux modèles et de la facilité des dirigés à opter pour les plus éculés.
- Compte tenu du portenawak économique à la sauce injustice déjà constaté.
- Compte tenu de l'inflation annoncée par St Michel-Edouard Leclerc.
- Compte tenu que l'époque du fric-roi et de l'épargne individuelle privée comme nécessité absolue pour se prémunir (mouhahaha...) des ravages économiques à venir, est de retour:
Cette hypothèse de l'achat du vote, tout simplement, avec des p'tits sous de contribuables ne me paraît pas si dingue.
Ajoutons-y, et ce serait le pompon, que cette aide soit liée au logement, et là, je m'inclinerai devant l'incroyable talent de notre chef d'Etat.
- Compte tenu du dynamitage en cours du logement social (même plus caché par les sourires niais du ravi de la crèche).
- Compte tenu de l'avènement de la société de l'exploitation foncière des citoyens sur d'autres citoyens (qui est tout bonnement en train de remplacer l'enrichissement par le travail) depuis l'accession au trône de notre Monarque :
- Compte tenu que les primo-accedants ou aspirants proprios, se paluchant en couple sur le catalogue Ikea, triquent encore à l'idée de s'endetter sur 34 ans malgré les récentes déculottés économiques et les incertitudes conjoncturelles, voire à se ré-endetter pour ceux déjà propriétaires mais drogués au toujours "plus grand".
- Compte tenu qu'ils sont encore beaucoup à penser que la crise des subprimes est le titre du prochain Star wars:
Imagine si leur Monarque leur propose une remise de 20% chez Leroy-Malin pour toute rénovation de veranda à crédit !
Tout caïd de secteur vous le confirmera. Il a deux façons de se faire respecter : faire peur à celui qu'il rackette et de temps à autre et, en cas de remise en cause de son règne, lui graisser la patte.
Tant que les classes moyennes apeurées partagent les mêmes valeurs (désir de pognon, de rente, de privilèges et de passe-droits avec une propension à marcher sur la tête de son prochain) que celui qui les dirige (au bâton ou à la carotte, suivant la proximité de l’échéance électorale), il y a des probabilités non négligeables que les tentatives de corruption monarchique prennent vie du côté de chez toi.
[1] L'espérance des peuples n'est pas un ballon-prisonnier que l’on se jette dans une partie sécurisée entre potes. A ce petit jeu-là, face à l'accumulation des problèmes sur fond d'achat compulsif, le peuple échoue toujours vers le paquet-cadeau le plus accessible et le plus facile à déballer même si, comme en 2007, il est indiqué noir sur blanc qu'il contient une belle collection de boules puantes.
[2] alors qu'elle ne bénéficie qu'à la croissance individuelle de l'épanouissement financier d'une poignée.
[3] On va encore dire que j'agite le spectre de "la guerre des générations". 1 senior sur 10 vit en dessous du seuil de pauvreté, c'est le cas d'1 jeune sur 4. Sans le vote des seniors, le Monarque ne passait pas. Le minimum vieillesse est de 725 euros, le RSA de 465 et avant 25 ans tu ne touches simplement : rien.
[4] La suppression des droits de succession leur était évidemment destinée, face à leurs propres parents. L'âge moyen de l'héritage est de 52 ans.
[5] certains mêmes, j'en connais, sont obligés d'acheter à crédit. Même avec des revenus, personne ne veut leur louer.
"Les endettés", le nouveau livre de Seb Musset, disponible ici.






















