16 novembre 2010

2012, votes en stock

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Ce soir, les pieds sur la table à journalisses, Le Monarque prend ses aises dans ton poste. Avec  sa bonhomie nerveuse de la réforme responsable, il va t'expliquer la vie, espèce de feignasse d'ingrat de galérien qui bouscule le fleuve tranquille des projets Medefiens avec tes rêves de CDI, de retraite et de salaire décent.

Comme s'en soucie Les Echos ce matin, c'est le moment de peaufiner sa stratégie. Sûr qu'avec deux millions d'enfants pauvres, un chômage à 10%, un jeune sur quatre dans la misère, il est plus que nécessaire que notre sauveur renouvelle son mandat, c'est une priorité nationale dont la survie et la santé mentale du pays dépendent. 

Que de temps et de pixels perdus : passons directement à 2012 ! 

Sa stratégie ? Elle est simple : le pouvoir à tout prix.

Partant de là, et vu l'état de désespérance et de paupérisation populaire, il faut que je partage avec cette intuition qui me taraude depuis quelques mois...

Rappelle-toi en 2007 : il était encore peu évident d’aller contre la conviction d’un peuple persuadé d’avoir trouvé son "sauveur", son "américain". Aujourd'hui, convenons qu'il est relativement facile de surfer sur l’impopularité du fossoyeur du modèle français, "l’ami des riches", "le mafieux" capable d’évoquer l’héritage du CNR sur la tombe de DeGaulle au moment où la réforme des retraites est validée. A se demander s'il n'est pas là pour être détesté. Au-delà de l'individu, il y a la politique, l'action, le projet, le programme.

Je suis récemment retombé sur la liste des promesses du candidat en 2007Je te laisse le soin lire les 133 pages et de te faire ton idée. Pour info, le site de l’UMP vient d’effacer ce document, c’est te dire s’il est à l’aise avec son bilan et confiant sur l'embellie pour les prochaines annéesMalgré les contre-vérités qu'il recèle, sa naïveté, son lexique de la win (permettant, en alignant 3 mots "liberté", "gagner" et "plus", de passer un retour au moyen âge social pour la plus grande des conquêtes républicaines), ses promesses (non tenues ou malheureusement tenues) : force est de constater que le désastre était inscrit. En s'y penchant avec un peu de sérieux, quelle que soit sa tendance politique, on pouvait être en mesure de décoder la pauvreté du programme et ses écueils, mais surtout : l’injustice sociale qu'il garantissait.

Et pourtant, le candidat a confortablement été élu. Ceci est la preuve que :

1 / Les Français ne lisent pas les programmes et qu'avec une bonne prestation télé devant 12 millions d’encanapés, une bonne soif de pouvoir, une hypocrisie à toute épreuve, des médias dans la poche et quelques boucs émissaires à désigner, on peut sortir la tête haute de tous les scrutins. Pas vrai Silvio ?

2 / Pire : ils les lisent, mais sont bien plus sensibles à la tranquillité de leur situation personnelle qu’à une quelconque harmonie de la destinée collective.

Ceci m'amène à penser que Le Monarque, en dépit de son abyssale impopularité (dont l'analyse qu'il en tire, "j’ai un super job, une superbe femme, alors forcément les Français me le font payer", est empreinte d'une profondeur d'âme, d'un lyrisme et d'un projet pour son peuple qui sont assurément la marque des grands de ce siècle), est loin d’être foutu dans l'optique de 2012. 

"Tiens, pourquoi donc?"  te demandes-tu en brandissant soudain bien moins haut ta banderole "ouais, le président il est méchant !" :

1 / Même si ce n'est pas le sujet de ce billet : que se passe-t-il en face ? Entre ceux qui attendent les bras croisés que l’alternance "obligée"[1] s’opère, ceux qui fustigent les "populistes" (petit mot dont usent ceux ayant renoncé à influer sur certains domaines pour qualifier ceux qui comptent s'y attaquer), ceux qui suggèrent qu'il faut "rassurer" comme hier et ceux qui assurent qu'il faut «tout détruire» pour demain, la partie n’est pas gagnée.

2 / Ce point est le plus important car il influe sur le précédent et constitue le point de départ de mon scepticisme : avant d’être une cause, Le Monarque est un résultat. Sa vision d’une "France de propriétaires", où la "libre entreprise" deviendrait la norme, la "flexibilité" serait la composante indispensable de la croissance collective et l'étalage du fric serait l'ultime preuve de l'épanouissement individuel[2], épouse trop souvent notre renoncement au sens critique et à l’investissement politique, notre méfiance envers autrui et, globalement, notre indéfectible collaboration à l’entreprise de démolition néolibérale dont nous payons pourtant l'ardoise.

Que ce soit par l’endettement sans fin, l’appât du gain, notre passion pour les marques combinée à nos quatre heures quotidiennes devant les cochoncetés de la première compagnienotre intoxication au people, notre boulimie de feuilletons par coffrets de 40 épisodes tandis que nos mômes pataugent dans un patois orthographique en passe de les cataloguer à vie comme "citoyens de seconde zone" avec comme seul liant la réussite en solo par l'argent : Le Monarque n’était au fond que celui le plus à même de nous fournir la matière molle dans laquelle nous aimons nous rouler en permanence, la conviction chevillée au corps que, pour la nuit des temps, la société d’abondance est le premier de nos  droits.  

Si en 2012, Le Monarque est le plus crédible en prose pour livrer clés en main des solutions basées sur un programme aussi idéologiquement pauvre et économiquement has-been que celui de 2007 en 2007, il remportera la mise.

J'en viens au volet "stratégie".

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si le peuple a de basses aspirations, le candidat alignera ses propositions. Le vrai travail du prétendant aux grandes responsabilités est "d’élever" le citoyen et, dans un second temps, de le faire rêver : la qualité du projet collectif dépendant de la maîtrise des données économiques, historiques, géopolitiques de chacun. Il n’y a aucune garantie de résultats, mais le challenge (c’en est un vrai et on peut aisément comprendre que le politique s’y attelant soit suicidaire) est bien là.

Donc, si tu suis mon raisonnement, en cas de non-amélioration de sa côte d'amour, avec une bonne grosse mesure bien démago de derrière les fagots (pouvant même passer pour du social),  rasant les pâquerettes sous les pattes de ses adversaires, ciblant à la perfection les aspirations d'une tranche  électorale déçue qui va lui faire défaut (sans pour autant aller voter à gauche), notre "ami des puissants" peut redorer son blason à moindres frais, d'autant qu'il dispose (tu l'auras noté) d'un peu plus de pouvoir qu'il y a trois ans.

Attention, comme l'indique l'icône, tu entres ici en mode "anticipation". Tout ce qui va suivre n'est donc que pure "fable".


Au-delà de la pérennisation du train de vie du « golden retraité »[3]  (au prix du sacrifice des générations d'en dessous, dernier exemple : la réforme des retraites) qui fournit au Monarque le gros de son électorat, et au marché intérieur le gros de ses consommateurs, le "combat contre la paupérisation des classes moyennes" devrait être un des axes forts de sa campagne.

Quand bien même, avec son chouchoutage des nantis et une politique de rigueur pour les gueux qui n’en est qu’à son tour de chauffe, il aura accentué comme personne les inégalités et le décrochage de la tranche concernée : il n'est pas impossible que, quelques mois avant l'élection, notre Monarque ait "à coeur" de "viser" une partie de son peuple dans la difficulté (classe moyenne entre 30 / 40 ans, proprio à crédit ou qui cherche à l'être, avec des revenus juste assez élevés pour ne bénéficier d'aucune aide) en "l’épaulant" avec un chèque… 

Youpi tralala. Au pays du manque de pouvoir d’achat et de "l'intolérable dette de l'état" pour tous, rien de tel qu’une petite enveloppe d'argent public pour t'aider à t'endetter à titre individuel.

Tu me diras :

" - Oui mais le mérite toussa, cela va froisser son électorat ?"

Et là, je te réponds qu'en cas de distribution "gratuite" d'argent, conjointement à la perte de toute rationalité économique autre qu'un "ouah, cool!", on est souvent plus indulgent envers son petit cas personnel qu'avec la morale collective.

Explications : la classe d’âge 20/45 stagne dans la merdasse sociale en partie parce que ses parents (55/75) partagent peu[4] et de moins en moins (rapport que la baisse du pouvoir d'achat est aussi une réalité pour eux, mais pas au même rythme et surtout ne partant du même point). Certains même, via leurs placements immobiliers, contribuent activement à renforcer les barbaries d'un marché du logement dont pâtissent par ricochet leurs propres enfants[5].  Dans cette optique, un État qui se substituerait aux retraités pour donner un "coup de pouce" à leurs enfants "dans la galère" (relative, on ne parle pas ici des plus pauvres) est un "bon deal" qui les sécurisera  (la grande chiffonnade morale du retraité étant que ses enfants vivent moins bien que lui, cela contribuera à maintenir artificiellement le "standing dû" à sa famille). La morale des uns et des autres s’en accommodera tandis qu'elle allégera illusoirement le porte-monnaie de chacun (la mesure aurait l'avantage de soulager également les parents aidant leurs enfants).

Bien évidemment, éléments de langage obligent, cette "prime" serait accordée au "plus méritant" (méritant signifiant "endetté" ou prêt à l'être) et il est probable que le fruit de cette mesure temporaire (pour laquelle, tu verras, on trouvera miraculeusement le financement) profitera à terme à quelques établissements privés et organismes financiers (filer du pognon aux particuliers fauchés pour qu'ils le reverse aux organismes de crédit étant une manière de subventionner ces derniers avec de l'argent public), qu'elle ira de pair avec la destruction d'un budget ou d'une mesure sociale, et qu’elle aura des effets secondaires accroissant les maux qu'elle était censée corriger.

Irréaliste ? Illusoire ?

- Compte tenu de la place qu'occupe la "la consommation transgressive" (endoctrinement constaté dans mon entourage le moins fortuné et plus que jamais déterminé, entre deux parties de poker en ligne, à se rajouter un 17e crédit sur le dos pour se payer le nouvel heil-phone.

- Compte tenu du contorsionniste aux manettes, de sa volonté de pouvoir et de l'impasse dans laquelle il se trouve.

- Compte tenu de la peur liée à l’appauvrissement des classes moyennes qu'il faudra d'une façon ou d'une autre rassurer.

- Compte tenu de la propension des dirigeants à ne pas inventer de nouveaux modèles et de la facilité des dirigés à opter pour les plus éculés.

- Compte tenu du portenawak économique à la sauce injustice déjà constaté.

- Compte tenu de l'inflation annoncée par St Michel-Edouard Leclerc.

- Compte tenu que l'époque du fric-roi et de l'épargne individuelle privée comme nécessité absolue pour se prémunir (mouhahaha...) des ravages économiques à venir, est de retour:

Cette hypothèse de l'achat du vote, tout simplement, avec des p'tits sous de contribuables ne me paraît pas si dingue.

Ajoutons-y, et ce serait le pompon, que cette aide soit liée au logement, et là, je m'inclinerai devant l'incroyable talent de notre chef d'Etat.

- Compte tenu du dynamitage en cours du logement social (même plus caché par les sourires niais du ravi de la crèche).

- Compte tenu de l'avènement de la société de l'exploitation foncière des citoyens sur d'autres citoyens (qui est tout bonnement en train de remplacer l'enrichissement par le travail) depuis l'accession au trône de notre Monarque  :

- Compte tenu que les primo-accedants  ou aspirants proprios, se paluchant en couple sur le catalogue Ikea,  triquent encore à l'idée de s'endetter sur 34 ans malgré les récentes déculottés économiques et les incertitudes conjoncturelles, voire à se ré-endetter pour ceux déjà propriétaires mais drogués au toujours "plus grand". 

- Compte tenu qu'ils sont encore beaucoup à penser que la crise des subprimes est le titre du prochain Star wars

Imagine si leur Monarque leur propose une remise de 20% chez Leroy-Malin pour toute rénovation de veranda à crédit !

Tout caïd de secteur vous le confirmera. Il a deux façons de se faire respecter : faire peur à celui qu'il rackette et de temps à autre et, en cas de remise en cause de son règne, lui graisser la patte.

Tant que les classes moyennes apeurées partagent les mêmes valeurs (désir de pognon, de rente, de privilèges et de passe-droits avec une propension à marcher sur la tête de son prochain) que celui qui les dirige (au bâton ou à la carotte, suivant la proximité de l’échéance électorale), il y a des probabilités non négligeables que les tentatives de corruption monarchique prennent vie du côté de chez toi.


[1] L'espérance des peuples n'est pas un ballon-prisonnier que l’on se jette dans une partie sécurisée entre potes. A ce petit jeu-là, face à l'accumulation des problèmes sur fond d'achat compulsif, le peuple échoue toujours vers le paquet-cadeau le plus accessible et le plus facile à déballer même si, comme en 2007, il est indiqué noir sur blanc qu'il contient une belle collection de boules puantes.

[2] alors qu'elle ne bénéficie qu'à la croissance individuelle de l'épanouissement financier d'une poignée.

[3] On va encore dire que j'agite le spectre de "la guerre des générations". 1 senior sur 10 vit en dessous du seuil de pauvreté, c'est le cas d'1 jeune sur 4. Sans le vote des seniors, le Monarque ne passait pas. Le minimum vieillesse est de 725 euros, le RSA de 465 et avant 25 ans tu ne touches simplement : rien.

[4] La suppression des droits de succession leur était évidemment destinée, face à leurs propres parents. L'âge moyen de l'héritage est de 52 ans. 

[5] certains mêmes, j'en connais, sont obligés d'acheter à crédit. Même avec des revenus, personne ne veut leur louer.

"Les endettés", le nouveau livre de Seb Musset, disponible ici.

15 novembre 2010

L'antimatière

par
 

Défilé de rutilantes berlines aux vitres teintées dans la cour de L'Elysée comme dans le générique de "Champs-Elysées", bandeau "alerte info" pour signaler que non "Jean-Louis Borloo ne s'exprimera pas aujourd'hui", suivi en moto de cortèges ministériels coupant la circulation de Matignon au palais du Monarque (300 mètres de distance), image coupée en 4 directs comme dans "24 heures chrono" (sauf qu'ici il s'agit de 8 heures d'ennui avec de gros plans continus sur les portails dorés des différents ministères), répétitions de l'aube à la nuit de la même litanie journalistique sur l'insoutenable suspens autour du casting se décidant dans le secret des salons de la République.

La popularité du Monarque est tellement basse que celui-ci a besoin de recréer de toutes pièces l'euphorie d'un soir d’élections (gagnées) pour produire les images nécessaires à son feuilleton du pouvoir. Et de l'euphorie, sur les chaînes d'information continue, je n'en avais pas vu autant depuis le soir du 6 mai 2007. On critique souvent le JT de la première compagnie, ce n'est rien rapporté au spectacle offert par les chaines d'"information continue" en ce dimanche de "remaniement" ministériel. 
(du suspens.)

(de l'action.)

(de la tension.)

(des envoyés spéciaux de l'impossible.)

(des "cliffhangers" en série.)

Victoire dans la défaite : "il" a encore monopolisé l'espace d'information et les rédactions des chaines d’information continue. Machines à recycler l'antimatière monarchique avec symboliques images du "clinquant" et du "mouvement", avec ses "révélations" au compte-goutte estampillées "alerte" ou "exclusif" tuant l'analyse, elles ont encore brillé par leur totale soumission à l'agenda médiatique du Roi, le précédant même de plusieurs heures, esquivant pour l'occasion le reste de l'actualité mondiale, la mascarade du G20 et, plus près d'ici l'incendie meurtrier dans un foyer de travailleurs immigrés

Bien sûr, la majorité des français se contrefout de cette non-information. Au contraire elle contribue à l'écoeurer encore un peu plus de la politique, au-delà du blogueur masochiste, la clientèle visée étant le vieil électeur UMP qui en aura pour son argent. 

L’ÉLECTEUR UMP
"- T'as vu Maman, ils travaillent même le dimanche !"

Résultat de ce non-évènement : rien ne change, il ne peut en être autrement. Hormis la présence d'un troll king-size en charge d'internet et l'arrivée du storm-trooper au tourisme, le gouvernement n'a bien évidemment rien de révolutionnaire. La parité escroc / potiche est assurée.  

(20h15, diffusion du dernier épisode de la saison : la révélation.)

C'est ici que j'ai envie de citer un de nos maîtres à penser l'information qui devait rager de ne pas faire partie du ballet dominical de la communication de palais :"Quand Internet court après le buzz et que l'information officielle court après internet, le buzz devient de l'information officielle."

A demain pour de nouvelles images de la comédie du pouvoir.

9 novembre 2010

On les appelle "les Karachi"

par
« Bien sûr, tous nous ont assurés de leur soutien le plus total, y compris en ce qui concernait la recherche des auteurs de l’attentat. Michèle Alliot-Marie m’a même dit : « Si vous avez le moindre souci, si vous avez besoin de quelque chose, vous avez mon numéro » et elle est partie sans me le donner ! Je n’ai jamais eu ce numéro et, par la suite, nous avons dû nous battre, en menaçant de dénoncer notre isolement aux médias, pour parvenir à obtenir d’elle une audience.

A ce jour, Ministre de la Justice […], elle prétend pourtant, dès que l’occasion se présente, qu’elle nous a reçus à de nombreuses reprises. »

Extrait du récit "backstage" de la cérémonie officielle d'hommage aux victimes, cinq jours après l'attentat de Karachi, Cherbourg, le 13 mai 2002, in "On nous appelle les Karachi" de M.Drouet et S.Leclerc.

* * *

Pourquoi le Karachigate ne perce pas plus dans les médias mainstream ? Un journaliste d'un quotidien national m'a répondu en juin dernier :

« On a des consignes de la rédaction : pas de Karachi. »

Dans notre beau pays des lumières rétrogradant encore d'une place (44e rang) au baromètre RSF de la liberté de la presse: ça ne surprend malheureusement plus. Cette histoire, à cheval sur quatre mandatures présidentielles, gêne.

Cette "discrétion" de certains médias[1] sur les suites de l'explosion criminelle d'un bus à Karachi, ayant coûté la vie à 11 ouvriers français le 8 mai 2002, s'explique aussi par la complexité apparente de l’enquête avec sa trame de thriller (mêlant politiques français et pakistanais, services secrets et intermédiaires interlopes) et l'opacité des pratiques dans le domaine des contrats d'armement internationaux. C'est ce cocktail au chloroforme qui permettra en juin 2009 à quelque représentant de commerce, amateur de montres suisses, d'histoires belges pas drôles et de flicage des journalistes, de qualifier l'affaire de "fable".

Seulement voilà. Au fil des pièces accumulées, grâce notamment au travail d'autres journalistes d'investigation, si le sacrifice des ouvriers de la DCN doit répondre d'un genre, c'est celui de l'affaire d'État.

Depuis un an, la piste politico-financière, liée à des représailles suites au non-versement de commissions dans le cadre d'une vente de sous-marins français au Pakistan en 1994[2], devient "la seule piste crédible".

Dans "On nous appelle les Karachi", demain en librairie, Magali Drouet et Sandrine Leclerc y ajoute une dimension que les procédures et les révélations cachaient en partie : la vision, les l'émotion des familles, ainsi que leurs soupçons dès les premiers jours et durant les six années où l'instruction fut délaissée.

Elles relatent leur combat pour obtenir la vérité sur les causes de l'attentat qui leur a arraché leurs pères: une succession de rencontres dans les coulisses d'après drame, d'épisodes politiques, judiciaires et d'entreprise qui susciteront la colère chez tout lecteur normalement constitué.

La première partie du récit est proprement hallucinante quant aux agissements de la Direction des constructions navales (dépendant du Ministère de la Défense au moment de l'attentat et employeur des victimes, l'État y est toujours actionnaire à hauteur de 75%), aussi bien sur sa gestion de la sécurité avant l'attentat que dans son suivi de l'affaire, pour le moins étrange dès les premières heures, et sa volonté appuyée que les familles ne creusent pas davantage que la thèse "officielle" : c'est un attentat d'Al-Qaida (jamais revendiqué). Tout y passe : mensonges, encadrement serré en public alternant au mépris total en privé, puis l'inverse, instrumentalisation, intimidations, même une tentative pour faire interner une des veuves...

On en apprendra aussi de belles sur la première instruction d'un juge de supposé de "choc", qui fera trainer la procédure de longues années (excluant du dossier - et faisant détruire - des pièces capitales[3]), ou encore sur la batterie de représentants, de conseillers, de politiques et de leur entourage que l'acharnement des familles à connaître la vérité agace.

Même s'il n'est pas le personnage central du livre, notons une augmentation de la nervosité depuis l'arrivée d'un nouveau locataire à l'Élysée (ayant une sensibilité au terrorisme et une empathie avec les victimes à géométrie opportune) dont le nom va souvent revenir dans le dossier dès que celui-ci sera repris par le juge Trévidic.

La deuxième partie reprend les avancées de l'enquête depuis ce redémarrage, en 2008 dans la foulée des révélations de Mediapart, et permettra à ceux qui ont suivi de loin les pavés lancés en eau trouble, d'avoir une représentation claire de la chronologie des évènements révélés dans la presse, ainsi que des intimidations et des obstacles qui continuent en toile de fond.

Récit précis et sans concession des déconcertantes étapes traversées par Sandrine et Magali, où se mêlent assistants aux allures de RG et menteurs aux allures de ministres, le livre est aussi l'occasion de rendre hommage à leurs pères. Ceux dont la vie et le souvenir sont réduits au statut de "problème" par leur employeur et les autorités.

Au-delà du cas personnel, ce témoignage en dit long sur notre société : corruption à tous les étages et mépris total des petites gens.

"On nous appelle les Karachi" devrait, doit, faire du bruit et redonner de l’écho à cette affaire que certains veulent taire.

A condition, bien sûr, que tout le monde en parle.

"On nous appelle les Karachi" de M.Drouet, S.Leclerc.
ed.fleuvenoir, 250 pages, en librairie le 10 novembre.


[1] Hormis Mediapart, Guillaume Dasquié dans Libération, plusieurs papiers du Monde et du Point. A noter aussi 2 reportages en deuxième partie de soirée en 2 ans : sur Canal+ et France 2. A titre de comparaison, les Frères Bodgdanoff ont été invités à s'exprimer au sujet de "l'injustice" dont ils sont les victimes, plus de 4 heures sur le service public la semaine passée.

[2] accord passé sous le gouvernement Balladur, et cassé à l'arrivée de Jacques Chirac en 1995.

[3] Étrange monde de la justice où, d'un côté, un plaisantin demandant une « inflation » par courriel à Rachida Dati (qui n'est QUE députée européenne et maire du 7e) se prend une perquisition à l'aube, la saisie de son ordinateur et 48 heures de garde à vue, et, de l'autre, les familles de 11 ouvriers assassinés doivent attendre 6 ans, pour que l'on daigne ouvrir une instruction sérieuse.



Terminons avec celle avec qui nous commencions huit ans plus tôt :

Bernard Cazeneuve
(Député PS) vs. Michèle Alliot-Marie (Garde des Sceaux) à l'Assemblée-Nationale en octobre 2010.

8 novembre 2010

Les endettés, le nouveau livre de Seb Musset

par

D'habitude je pense longtemps au livre et je l'écris assez vite. Ce coup-ci c'est l'inverse, j'ai écrit longtemps sans y penser et puis, j'en ai fait un livre.

Tout relire, sélectionner 50 textes sur 2 ans de publication, réécrire, réagencer, rajouter, peaufiner, trouver une unité, saupoudrer d'inédits : la chose a encore débordé son créateur.

(Plan de coupe #1.
Aérodynamisme du blogueur après quelques heures de labeur.)

Voilà donc le recueil d'une sélection des publications des deux dernières années [mais pas que] qui peut se lire dans le désordre, par petits bouts, mais également comme un livre classique.

Vous y retrouverez Stéfano Plazzo à la recherche du pavillon presque parfait, Bibou et Bruno et toutes les Citropeine du monde, Dylan Latouche et ses courriels de killer, Valérienne Daubidouille et son plâtrage des cerveaux, Chou et Chaton, Pierre et Juliette, du revolving à trois coups et du TEG à 21.44%, Ricky Mazour et son spleen gaulois, la nouvelle gamme de forfaits illymintox+ à abonnements résiliables en 30 ans, Amédée et Georgette Baron, Le méchant Travail et son inséparable compagnon Le gros Chômage, Fauche-Man, Galère-Boy et leur nouvel ami Powa-Auto-entrepreneur et ses 244 euros de chiffre d'affaires annuel ainsi qu'une ribambelle de personnages tous plus dans le rouge les uns que les autres mais qui, à la fin, fauchés et sans espoir, votent pour la vie en bleu.

Bref, un trépidant tour d'horizon de la flamboyante situation sociale et économique du pays qui s'est considérablement améliorée entre 2008 et 2010 sous l'action de notre glorieux Monarque et de ses altruistes amis[2].

Le livre est disponible sur le site de l'éditeur (site sécurisé, livré sous 4-5 jours).
Les plus Heil-padés trouveront également une version téléchargeable pour leurs machines diaboliques.

(Les endettés, Seb Musset, 357 pages, Lulu ed.)

Support independent publishing: Buy this book on Lulu.

Je profite de cette odieuse page d'auto-promo pour vous remercier de votre soutien, par courriels et dans la vie réelle, qui n'en finit pas de m'étonner. Ce blog reprend une activité normale dés demain.

Illustration : Xothdesigns


* * *

[1] recherche plage de 6 mois pour se couper du monde (sans travaux autour) et finaliser le prochain opus.

[2] nous précisons aux jurés littéraires que Jean-Pierre Pernault est également évoqué dans cet ouvrage.

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La shuffle play-list des "Endettés" (featuring une surprise) :


Ils en ont parlé :
Les endettés - Promo

7 novembre 2010

[video] 6 novembre, un jour gris

par

Malgré les trombes d’eaux, malgré une matinée à courir après un bus de la RATP qui n’est jamais arrivé, j'y suis retourné. A 14h30, je remonte le boulevard Beaumarchais. La manifestation est censée avoir commencer. Hormis la sono hurlante, résonnant deux fois plus faute de corps pour amortir le bruit, c’est tragiquement calme. Au point que la circulation des voitures n’est pas encore coupée. Fidèle à son gouvernement, et profondément solidaire avec les travailleurs, un chauffeur de taxi passe en force avec sa berline climatisée au travers d’un groupe de quelques syndicalistes à leur point de ralliement.

UNE DAME
Va lui péter la gueule, Raymond !

Il est déjà loin.

Il pleut de plus moche. N’allons pas faire notre Beauvau, mais force est de constater que les cortèges Place de La République sont plutôt clairsemés. Les caméras de télévision, discrètes aux précédentes mobilisations, sont venues en force. Des équipes emballées dans des K-Way géants, comme s’ils traversaient une tribu sauvage d’Amazonie, capturent en HD toutes les gueules rincées qui passent. Comme si nous étions trop nombreux, le cortège est divisé en deux parcours.


Avec sa désastreuse météo de droite, sa visibilité à trois mètres, sa procession de parapluie (que je prends systématiquement dans la tronche) et malgré l'entrainante prestation d'HK et les saltimbanks, la mobilisation ressemble à un requiem pour les retraites.

Leaders non charismatiques, slogans au marteau, aucune participation des intellectuels français, manque d’incarnation[1] : quel gâchis de bonnes volontés après deux mois d’une superbe et poignante mobilisation où nous avons croisé tant de gens exceptionnels, redonnant confiance (jusqu'aux autres pays) dans la résistance citoyenne.

La stratégie syndicale laisse perplexe. Pourquoi tant de mobilisations si proches et pas de grève générale, si ce n’est pour faire de l’accompagnement de réforme ? Pas même un referendum d'initiative populaire, comme pour La Poste. La tête syndicale a lubrifié la révolte, faisant piétiner sa base jusqu'à tant que le gouvernement puisse la prendre au piège de "la mobilisation en baisse" et que les dociles caméras puissent faire ces images que les gouvernements étrangers attendent pour déclarer que « regardez, nous devons nous réformer comme en France ! Là-bas plus personne ne va contre le progrès ».

Mais la faute est aussi en nous. Malgré notre "soutien populaire" à ce mouvement, nous avons laissé faire les autres. J'ai beaucoup entendu parler de Mai 68 depuis deux mois, comme s’il s’agissait d’une formule magique, d’une marque déposée. Ce mouvement n’a rien à voir avec 68, et aucun mouvement ne renversera quoi que ce soit, sans la contribution active de ceux qui le soutiennent virtuellement. Tandis qu’une poignée d'irréductibles bloquait les raffineries, nous continuions à pointer à nos boulots, soulagés qu'ils fassent le travail (et prennent le risque) du non-travail à notre place, réjouis du boxon tant qu'il ne nous affectait pas trop. Et puis, quand même, un peu inquiet à l’approche des congés que notre week-end prolongé chez Mamy soit un peu gâché et que notre confort moderne soit remis en question quelques journées, nous avons, à l'unisson de notre "méchant" gouvernement, sonné la fin de la récré.

Nous avons abandonné nos combattants en rase campagne.

La force d’inertie de la clique mafieuse au pouvoir, exige plus pour être déstabilisée que les renoncements quotidiens de ceux qui s'en plaignent mollement. Ces deux mois de mobilisation sont la preuve par l’exemple qu’il faut saisir ce cadre que nous offrent les syndicats mais vite le déborder.


Pourtant pour reprendre le cri de guerre des derniers courageux militants sous parapluie du jour gris, oui « ça va péter », un jour, il ne peut en être autrement. Mais il va falloir oser taper où ça fait mal, et ne pas attendre que nous soyons réduits à l'état de loques sociales, affamés, édentés avec une espérance de vie de 52 ans :

- Incarner ce mouvement. Il faut plus de leaders à la Xavier Mathieu en tête de pont, et moins de followers à la François Chérèque face à Chabot pour servir la soupe à Parisot. Nous avons besoin de raconter des histoires, des situations, des portraits. Créer du feuilleton, du "story-telling" comme ils disent là-haut. Il n'y aura même pas à forcer le trait tant les drames et les injustices s'accumulent.

- Des manifestations moins nombreuses, mais plus massives, avec une grosse démonstration de force centralisée sur Paris, dirigée vers les banques, les sièges, les lieux de pouvoir, les beaux quartiers (la manifestation dans le VIIIe avait une autre ambiance, un poil plus électrique, que les classiques défilés Repu-Nation) Le mouvement d'octobre 2010 nous aura confirmé une chose : le pouvoir tremble plus que jamais devant la rue, son mutisme au pic de la contestation était du jamais vu en trois ans.


- Le blocage de l’économie. Un mois de serrage de ceinture vaut bien la sauvegarde d’un pays et de ses générations. Et puis ça fera des souvenirs "de guerre" à raconter pour les trois prochaines générations.

Enfin bon, je m'emporte. Mais j'avais un peu le moral à zéro en rentrant hier de la manifestation parisienne, trempé de la tête au pied, alors qu'au buzzomètre du jour, je réalisai que la vidéo de la femme d'un Ministre raciste déboulant, glamour, en robe pigeonnante pour une sauterie élyséenne à la gloire du grand démocrate chinois Hu Jintao, pétait tous les scores.

Que faire maintenant ? Attendre 2012, comme je l’entends partout ? Bien sûr, mais cela ne suffit pas. Les mêmes effets reproduiront mais les causes. Si l’on reste sur la chaussée à regarder les autres passer, les mêmes gouvernements passeront et passeront encore, poursuivant leur œuvre de destruction.

Va falloir rejoindre la danse et se mêler de ces choses dont ils ne souhaitent pas que l'on s'occupe et qui, pourtant, nous affectent bien plus qu'eux.

Si cela peut vous rassurer: avec l’énergumène au pouvoir, je suis persuadé que nous aurons, avant 2012, à remontrer de quel bois nous nous chauffons.



[1] Tout a été fait du côté média pour traiter ces mobilisations avec une froideur et un recul que l’on aimerait voir sur d'autres sujets tels l'insécurité, la délinquance et le risque de terrorisme. A ce sujet, j'attends toujours un "enquête exclusive : au cœur du conflit social avec les militants de Grandpuits"

5 novembre 2010

La loi des sondages

par
Manger 5 sondages à la con par jour peut nuire à la santé de la démocratie.

"L'opinion publique n'existe pas" affirmait Bourdieu en 1972. En 2010, sur la base de l'observation de mon entourage, je peux affirmer que les Français sont convaincus à 92,7% que les sondages avec lesquels on les assomme au quotidien ne reflètent pas la réalité. A l'heure de l'infotainment et des grandes manipulations, cet outil statistique est devenu un des piliers de l'argumentation politique. Pire, l'addiction aux sondages oriente et uniformise le discours du politique, n'ayant parfois (on en connaît) que ces chiffres comme représentation du "réel".

Dispositif majeur dans la propagande gouvernementale sur la prochaine application de telle ou telle réforme, le sondage contribue également à charpenter le tempo des polémiques contrefeux sur lesquels le pouvoir souhaite que la populace se dispute. Un petit jeu qui arrange les affaires d'une presse, fainéante ou fauchée, qui a besoin d'angles forts et de feuilletoner facile.

Le sondage s'impose comme la reproduction miniature de la démocratie. La seule expression populaire efficace, synthétisée et indiscutable puisque "mathématique" et "certifiée"... Oui, mais par qui, et comment ?

La méthode d'interrogation, l'ordre des questions, la condition sociale du questionneur, la nature des commanditaires sont autant de paramètres influant sur les résultats mais qui ne sont pas précisés lors des livraisons quotidiennes de ces "enquêtes d'opinion" aux allures définitives et scientifiques. Il ne s'agit pourtant parfois que de l'avis (recueilli on ne sait comment) de 500 français (dont on ne sait pas quel degré de connaissance ils ont des sujets sur lesquels ils répondent). Sans compter qu'un sondage inverse peut être publié dès le lendemain (exemple : la destitution de nationalité pour les crimes sur policiers. Marianne ayant publié un sondage d'opinion opposé à celui du Figaro à quelques jours d'intervalle.)

Ceux qui affichent les sondages s'attardent rarement sur la qualité du panel interrogé, ni sur les conditions de la collecte des données. "L'info" s'en fout, l'opinion a tranché. Le sondage censé générer du débat, le tue d'entrée.

Nous certifions à 162% que ce quotidien a des affinités avec le suspect:
(à cliquer)

Au moment où l'on apprend que la plainte déposée par Anticor dans l'affaire des sondages élyséens est classée sans suite[1], deux sénateurs de camps opposés (Jean-Pierre Sueur, PS, et Hughes Portelli, UMP) publient un rapport d'information intitulé: "Sondages et démocratie : pour une législation plus respectueuse de la sincérité du débat démocratique."

Après audition de la fine fleure du sondage hexagonal, de chercheurs et de statisticiens, les recommandations du rapport, si elles sont suivies d'une loi (une proposition vient d'être déposée) peuvent, en partie, changer la donne:

Sont proposés :


1. L'exigence de la transparence intégrale. Que toutes les informations concernant le sondage (presse, tv, radio, internet) soient rendues publiques. Qui est le sondeur ? Qui est le commanditaire ? Qui paye, non seulement le sondage, mais aussi chaque question ? Qui les achète ? (Les "instituts" autoproclamés font souvent des enquêtes groupées "omnibus". Exemple : sur 20 questions, 12 sont pour tel journal, 4 pour tel parti politique, 3 pour une marque commerciale... ce qui influe inévitablement sur les réponses.)

2. Parallèlement à la publication, devront être accessibles à tous, la liste et l'ordre de toutes les questions posées ainsi que la méthodologie employée (où et comment sont posées les questions - en face à face, par téléphone, par internet - ainsi que la composition du panel.)

Souviens-toi l'été dernier, notre plus beau sondage (à cliquer):

3. L'obligation de la publication de la proportion des sans-réponses (les NSP). Le ratio coups de téléphone / réponses étant proche de 100 / 5, on peut imaginer qu'aux questionnaires "omnibus" répondent des procédés "TGV" et que, pour des questions de délais et de budget, les sondeurs interrogent souvent les mêmes personnes.

4. La publication systématique de la marge d'erreur des résultats publiés et des critères de redressement bruts des sondages. Avec, par exemple, 3% de marge dans un 52% / 48% et une méthode de redressement inconnue, une simulation de second tour n'a aucune valeur. Les "redressements" expliquent les sondages divergents au sujet du FN, chacun corrigeant selon sa "méthode secrète" le taux présumé d'individus qui cachent leur vote.

5. La fin de la distinction entre sondages électoraux et sondages politiques et un renforcement du dispositif à l'approche d'un scrutin. Exemple: seraient interdits les sondages de second tour, sans sondage préalable sur le premier tour. (La présence d'un Le Pen au second tour en 2002 a, un chouia, modifié le report des voix prévues pour Chirac en 2002.)

6. La qualification de ce qui est sondage et de ce qui ne l'est pas. Ça parait dingue mais la loi de 1977 sur les sondages n'en donne aucune définition. Exemple ci-dessous avec un de ces "sondages" sans aucune légitimité scientifique qui, au nom de l'interactivité skybloguesque, pullulent désormais sur tous les sites de presse prétendus "sérieux".

Exemple de la semaine passée pioché sur un joli site d'information bleue.
[NDLR : Pour l'affinage des données, j'ai rajouté une catégorie]:


7. En cas de manquement à la loi, en + des 75.000 euros d'amende pour l'éditeur, la commission des sondages se réservera le droit de faire publier à la même taille, dans le même espace, ses remarques. Je salive d'avance à l'idée d'un Figaro barré d'un "le sondage d'hier intitulé "88% des Français plébiscitent la politique de rigueur du gouvernement" vaut scientifiquement peau de balle."

Ce dernier point agace particulièrement les "instituts" (petit nom qui sonne "sérieux" pour désigner des sociétés commerciales se servant des médias pour leur promo, non seulement gratuite mais rémunérée, auprès de marques qui, dans le cadre de leurs études marketing, fournissent le gros du chiffre d'affaires des sondeurs). Vu que la préparation du rapport a plutôt "buzzé" dans le business de l'opinion, ça va jouer du lobby dans les prochains mois à l'Assemblée et au Sénat pour faire tomber ce projet de loi.

Pour JP Sueur, cette loi n'a pas vocation à interdire les sondages, pas même les sondages malhonnêtes: elle oblige juste à indiquer qu'ils le sont.

Les manipulations cesseront-elles dans ces conditions ? J'en doute. Le problème majeur n'étant pas les sondages mais l'utilisation qu'en font les médias. Vu le discount ambiant de l'info, la précarisation des rédactions et la pente sur laquelle glisse l'analyse politique dans les médias mainstream (mix de "libre antenne où tout et son contraire est bombardé suivant une trame de match de boxe, entrecoupé d'un décryptage éditorial consanguin tantôt Duhamelien, tantôt RobertMénardesque), j'imagine sans peine qu'on se mettra à publier, pour moins cher, n'importe les statistiques les plus farfelues sous une appellation autre.

La véritable avancée du projet de loi sur les sondages réside dans la modification qu'elle entrainera dans le discours des politiques.

Ceux-là devront avoir de bons biscuits statistiques, garantis sans moisissures, avant de se lancer dans une prose du "bon sens" à base de "Vous savez M'sieur Pujadas, les Français ont raison de penser que..."


[1] Convention de fourniture de sondages signée, dans la foulée du Fouquet's, entre l’Elysée et le cabinet d'un conseiller du Monarque. C'est ce que l'on appelle "un conflit d'intérêts", dans les républiques non bananières.

[update : 5/11 16.39 : A peine, ai-je fini d'écrire cet article que Le Quotidien de Serge Dassault nous pond un énième, mais brillant, exemple.]

En complément :
- Owni, petit historique des manipulations sondagières.


Illustration : Flickr / Khoz1

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