mardi 9 novembre 2010

On les appelle "les Karachi"

« Bien sûr, tous nous ont assurés de leur soutien le plus total, y compris en ce qui concernait la recherche des auteurs de l’attentat. Michèle Alliot-Marie m’a même dit : « Si vous avez le moindre souci, si vous avez besoin de quelque chose, vous avez mon numéro » et elle est partie sans me le donner ! Je n’ai jamais eu ce numéro et, par la suite, nous avons dû nous battre, en menaçant de dénoncer notre isolement aux médias, pour parvenir à obtenir d’elle une audience.

A ce jour, Ministre de la Justice […], elle prétend pourtant, dès que l’occasion se présente, qu’elle nous a reçus à de nombreuses reprises. »

Extrait du récit "backstage" de la cérémonie officielle d'hommage aux victimes, cinq jours après l'attentat de Karachi, Cherbourg, le 13 mai 2002, in "On nous appelle les Karachi" de M.Drouet et S.Leclerc.

* * *

Pourquoi le Karachigate ne perce pas plus dans les médias mainstream ? Un journaliste d'un quotidien national m'a répondu en juin dernier :

« On a des consignes de la rédaction : pas de Karachi. »

Dans notre beau pays des lumières rétrogradant encore d'une place (44e rang) au baromètre RSF de la liberté de la presse: ça ne surprend malheureusement plus. Cette histoire, à cheval sur quatre mandatures présidentielles, gêne.

Cette "discrétion" de certains médias[1] sur les suites de l'explosion criminelle d'un bus à Karachi, ayant coûté la vie à 11 ouvriers français le 8 mai 2002, s'explique aussi par la complexité apparente de l’enquête avec sa trame de thriller (mêlant politiques français et pakistanais, services secrets et intermédiaires interlopes) et l'opacité des pratiques dans le domaine des contrats d'armement internationaux. C'est ce cocktail au chloroforme qui permettra en juin 2009 à quelque représentant de commerce, amateur de montres suisses, d'histoires belges pas drôles et de flicage des journalistes, de qualifier l'affaire de "fable".

Seulement voilà. Au fil des pièces accumulées, grâce notamment au travail d'autres journalistes d'investigation, si le sacrifice des ouvriers de la DCN doit répondre d'un genre, c'est celui de l'affaire d'État.

Depuis un an, la piste politico-financière, liée à des représailles suites au non-versement de commissions dans le cadre d'une vente de sous-marins français au Pakistan en 1994[2], devient "la seule piste crédible".

Dans "On nous appelle les Karachi", demain en librairie, Magali Drouet et Sandrine Leclerc y ajoute une dimension que les procédures et les révélations cachaient en partie : la vision, les l'émotion des familles, ainsi que leurs soupçons dès les premiers jours et durant les six années où l'instruction fut délaissée.

Elles relatent leur combat pour obtenir la vérité sur les causes de l'attentat qui leur a arraché leurs pères: une succession de rencontres dans les coulisses d'après drame, d'épisodes politiques, judiciaires et d'entreprise qui susciteront la colère chez tout lecteur normalement constitué.

La première partie du récit est proprement hallucinante quant aux agissements de la Direction des constructions navales (dépendant du Ministère de la Défense au moment de l'attentat et employeur des victimes, l'État y est toujours actionnaire à hauteur de 75%), aussi bien sur sa gestion de la sécurité avant l'attentat que dans son suivi de l'affaire, pour le moins étrange dès les premières heures, et sa volonté appuyée que les familles ne creusent pas davantage que la thèse "officielle" : c'est un attentat d'Al-Qaida (jamais revendiqué). Tout y passe : mensonges, encadrement serré en public alternant au mépris total en privé, puis l'inverse, instrumentalisation, intimidations, même une tentative pour faire interner une des veuves...

On en apprendra aussi de belles sur la première instruction d'un juge de supposé de "choc", qui fera trainer la procédure de longues années (excluant du dossier - et faisant détruire - des pièces capitales[3]), ou encore sur la batterie de représentants, de conseillers, de politiques et de leur entourage que l'acharnement des familles à connaître la vérité agace.

Même s'il n'est pas le personnage central du livre, notons une augmentation de la nervosité depuis l'arrivée d'un nouveau locataire à l'Élysée (ayant une sensibilité au terrorisme et une empathie avec les victimes à géométrie opportune) dont le nom va souvent revenir dans le dossier dès que celui-ci sera repris par le juge Trévidic.

La deuxième partie reprend les avancées de l'enquête depuis ce redémarrage, en 2008 dans la foulée des révélations de Mediapart, et permettra à ceux qui ont suivi de loin les pavés lancés en eau trouble, d'avoir une représentation claire de la chronologie des évènements révélés dans la presse, ainsi que des intimidations et des obstacles qui continuent en toile de fond.

Récit précis et sans concession des déconcertantes étapes traversées par Sandrine et Magali, où se mêlent assistants aux allures de RG et menteurs aux allures de ministres, le livre est aussi l'occasion de rendre hommage à leurs pères. Ceux dont la vie et le souvenir sont réduits au statut de "problème" par leur employeur et les autorités.

Au-delà du cas personnel, ce témoignage en dit long sur notre société : corruption à tous les étages et mépris total des petites gens.

"On nous appelle les Karachi" devrait, doit, faire du bruit et redonner de l’écho à cette affaire que certains veulent taire.

A condition, bien sûr, que tout le monde en parle.

"On nous appelle les Karachi" de M.Drouet, S.Leclerc.
ed.fleuvenoir, 250 pages, en librairie le 10 novembre.


[1] Hormis Mediapart, Guillaume Dasquié dans Libération, plusieurs papiers du Monde et du Point. A noter aussi 2 reportages en deuxième partie de soirée en 2 ans : sur Canal+ et France 2. A titre de comparaison, les Frères Bodgdanoff ont été invités à s'exprimer au sujet de "l'injustice" dont ils sont les victimes, plus de 4 heures sur le service public la semaine passée.

[2] accord passé sous le gouvernement Balladur, et cassé à l'arrivée de Jacques Chirac en 1995.

[3] Étrange monde de la justice où, d'un côté, un plaisantin demandant une « inflation » par courriel à Rachida Dati (qui n'est QUE députée européenne et maire du 7e) se prend une perquisition à l'aube, la saisie de son ordinateur et 48 heures de garde à vue, et, de l'autre, les familles de 11 ouvriers assassinés doivent attendre 6 ans, pour que l'on daigne ouvrir une instruction sérieuse.



Terminons avec celle avec qui nous commencions huit ans plus tôt :

Bernard Cazeneuve
(Député PS) vs. Michèle Alliot-Marie (Garde des Sceaux) à l'Assemblée-Nationale en octobre 2010.

9 commentaires:

Anonyme a dit…

BRAVO A SES 2 JEUNES FEMME DE TENIR TETE A DES VOYOUS EN COL BLANC QUI A DETRUIT LEUR VIE ET CELLE DE LEUR MERE IL FAUT LES SOUTENIRS DANS LEUR COMBAT POUR QUE SE CRIME NE RESTE PAS IMPUNIT

Anonyme a dit…

C'EST PAS BEAU DE MENTIR MmE la ministre de l'INJUCTICE !!!!!

BA a dit…

Attentat de Karachi : Accoyer bloque des documents.

Le président de l'Assemblée nationale Bernard Accoyer a écrit au juge enquêtant sur l'attentat de Karachi pour lui annoncer qu'il refusait de lui communiquer les auditions d'une soixantaine de personnes entendues par la mission parlementaire consacrée à cette affaire, affirme Le Parisien dans son édition d'aujourd'hui.

Les travaux de la mission d'information sur l'attentat du 8 mai 2002 contre des salariés de la Direction des constructions navales (15 morts dont 11 salariés français de la DCN) ne seront pas transmis au juge Marc Trévidic pour "des raisons constitutionnelles", au nom du "principe de la séparation des pouvoirs", assure M. Accoyer dans une lettre que Aujourd'hui en France/Le Parisien s'est procurée.

Selon le président de l'Assemblée, l'ensemble des documents, audiovisuels ou écrits, produits ou recueillis dans le cadre des travaux de la mission "doivent être considérés comme des documents internes non accessibles à des tiers" et seront donc versés aux Archives "d'où ils ne peuvent sortir qu'en vertu d'une décision du Bureau ou de l'Assemblée".

Une éventuelle réquisition judiciaire du juge, qui s'est déjà vu refuser par deux fois l'accès à ces documents par le président de la commission Défense de l'Assemblée nationale, Guy Tessier, porterait "atteinte au principe constitutionnel de séparation des pouvoirs", n'hésite pas à affirmer M. Accoyer.

La mission d'information parlementaire avait été mise en place le 7 octobre 2009 alors que l'enquête judiciaire était ouverte depuis sept ans sur l'attentat de Karachi (sud du Pakistan).

"A-t-on quelque chose à cacher ?", s'interroge Bernard Cazeneuve, député PS de la Manche, rapporteur de la commission parlementaire sur Karachi. "Afin que les personnes entendues nous parlent en toute confiance, nous nous étions engagés à ne pas rendre publiques leurs auditions. Mais les transmettre au juge, dans le cadre d'une enquête couverte par le secret de l'instruction, ce n'est pas les rendre publiques".

Parmi les personnes auditionnées figuraient notamment l'ancien Premier ministre Edouard Balladur et plusieurs anciens ministres de la Défense.

Après avoir privilégié la piste islamiste, l'enquête s'est orientée vers l'hypothèse de représailles pakistanaises après l'arrêt des versements de commissions sur la vente de sous-marins, décidé par Jacques Chirac après son accession à l'Elysée en 1995.

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/11/10/97001-20101110FILWWW00414-karachi-accoyer-bloque-des-documents.php

laetitia a dit…

hallucinant et insupportable...

BA a dit…

Attentat de Karachi : des parties civiles veulent porter plainte contre Bernard Accoyer.

La décision de Bernard Accoyer de ne pas transmettre à la justice les auditions de la mission parlementaire sur l'attentat de Karachi n'est pas du goût des parties civiles dans ce dossier.

Selon Maître Olivier Morice, qui défend des familles de victimes de l'attentat, "le président de l'Assemblée nationale protège un certain nombre d'hommes politiques des investigations du juge Trévidic".

L'avocat annonce qu'il va porter plainte contre Bernard Accoyer pour "entrave à la justice".

http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/france/karachi-des-parties-civiles-veulent-porter-plainte-contre-bernard-accoyer-10-11-2010-1111660.php

Stéphane Laborde a dit…

Et si au lieu d'un avocat habitué à défendre des intérêts individuels, nous élisions un JUGE comme président de cette république ?

turandot a dit…

Vol d'ordi il y a 1 an : c'est très mode :http://bellaciao.org/fr/spip.php?article110349

Merci pour rappeler cette affaire d'Etat régulièrement . Bien à vous !

Anonyme a dit…

A croire qu'être une parfaite ordure est condition sin-equa-non pour réussir en politique.

A titre individuel le meilleur conseil est de ne plus se rendre, professionnellement, dans des pays à risque quand le business en jeu est lié à la defense (ou plus généralement à l'état): On y est à la merci d'une sombre douleureuse, visiblement détournée vers une campagne présidentielle, tout en offrant comme des pigeons à la foire l'objet humain de la vengeance par les négligences de protection dans ces riants pays.

Très bon pour la présence internationale d'un pays... ex grand pays qui rapetisse vitesse grand V à la hauteur de son actuel locataire de l'Elysée: Un nain physique, ce qui n'est pas tant un problème, mais également politique.

Mongénéral a du se retourner dans sa tombe de voir une raclure pareille faire la nécro de son cinquantenaire: Fils spirituel (et sans esprit!) de Balladur, le probable financé dans le sang. Ca ne s'invente pas...

Association de défense a dit…

L'attentat de Karachi, c'est 14 morts dont 11 Français, martyrs de la politique du profit à tout prix, victimes innocentes de la "raison d'Etat" et de son droit régalien au mépris d'autrui. Oui, le député Bernard Cazeneuve, maire de Cherbourg, a raison, il est absolument nécessaire de relancer la mission d'enquête parlementaire sur cette lugubre et bien sordide affaire d'Etat. Qui furent les bénéficiaires des commissions ? Les destinataires ultimes d'éventuelles rétrocomissions ? On veut savoir qui et combien. Non seulement les familles des victimes, mais tous les citoyens ont un droit on ne peut plus légitime à connaître la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Et c'est pourquoi nul n'est interdit de l'exiger haut et fort des pouvoirs publics comme des représentants du Peuple. Merci de votre témoignage, Magali et Sandrine. Et surtout courage: tous les démocrates épris de justice vous accorderont un soutien sans faille.