La criseTM : redoutable concept marketing consistant à requalifier les causes en conséquences et les coupables en victimes[1].
La criseTM est repartie pour un tour.
Cette fois, ce n'est plus la crise des banques, mais la crise des banques + celle des Etats. Bref, l'occident va exploser en millions de morceaux de pauvres.
L'évènement est à la hauteur des mesures prises : le Monarque
fait un saut de jet à Paris depuis le Cap Négre pour faire la photo au JT et puis s'en va, tandis qu'il laisse Happy Baroin
menacer de son verbe mou les méchants marchés. Alain Minc propose l'organisation d'urgence d'
un scrutin démocratique pour que les dirigeants s'élisent de nouveaux peuples (plus solvables cette fois). L'AMF suspend
les ventes à découvert sur le secteur bancaire...
pour 15 jours en août ! Le service public inonde ses antennes avec
son nounours anti-marasme, Elie Cohen. Tandis que la journaliste (et ex de Happy Baroin...
it's a small small world) lui demande chaque soir, avec l'intonation inquiète des nuits de
Téléthon,
"quand les marchés seront-ils sauvés ?", l'expert du canon à guimauve valiomise les petits épargnants pour désamorcer tout risque de bankrun : les banques françaises, jusqu'au cou dans la fosse septique des dettes souveraines, perdant tout crédit.
Le spectacle, son et image, "
peur sur les marchés" de la semaine passée se résume ainsi :
pour sauver le système,
remboursons nos dettes d'états. Et plus vite que ça.
Pour éviter l'apocalypse d'un système pourtant en échec continu, L'Etat va taxer.
On te l'a répété sans nuance avec force images de courbes en plongeon, de traders stressés, d'analystes économiques en pleurs dans la salle du casino boursier, en pleurs parce que "
le politique se mêle de finance" :
tu dois te responsabiliser. Avec un peu d'effort sur 10 ans, tout va rentrer
dans l'ordre.
Le président va se représidentialiser, le capitalisme se remoraliser et John Lennon entamer une tournée best-of à la rentrée avec Grégory Lemarchal au kazou et FX de
Secret Story à la cithare.
Nous trouverons une solution, semble vouloir confusément exprimer un Monarque muet. Réfléchissons. Et reprenons la pensée de ce qui se fait de mieux sur le marché de la dégustation de
Perrier rondelle dans les conseils d'administration et les cafétérias climatisées des puissants : Alain Minc.
La solution à la crise c'est la guerre ou l'inflation.
Et l'inflation, c'est hors de question, les créanciers auraient bien trop à perdre. Donc pas d'inflation. Enfin, pas d'inflation générale. Puisque l'inflation des coûts est déjà bien effective pour la tranche la plus faible de la population, tandis que la plus aisée en bénéficie via, par exemple, l'immobilier.
Tout augmente sauf tes revenus. L'ai-je déjà dit ?
Dans le doute, j'insiste : le capitalisme c'est génial. Elie Cohen, lui, propose de mutualiser les dettes européennes et de fédéraliser les budgets des pays de la zone, pour en faire... des Etats-Unis. Ça marche tellement bien. (Et ce sera "l'éclate totale", quand il n'y aura plus que
l'Allemagne et La France pour rembourser toutes les autres dettes des pays européens en défaut).
Retour à la case départ :
on va taxer. A défaut d'interdire pour stopper l'hémorragie (une piste aussi simple, tu n'y penses pas ?) les CDS, ventes à découverts, paris sur dettes souveraines à la baisse et autres sophistications boursières qui ne produisent rien si ce n'est d'extrêmes nuisances sur les peuples (oui mais pour Elie Cohen, taxer les transactions c'est pas bien, ça les ferait disparaître. Zut alors),
pourrait-on au moins taxer la salle des jeux pour spéculateurs, les transactions à la nanoseconde, les flux incessants de pognon virtuel ? Avec les milliards brassés à l'heure, il y aurait là pour les états de quoi se refaire la cerise.
Penses-tu, l'évocation d'une taxe 0.1% est déjà une antique légende urbaine prompte à terrifier les gourous du meilleur des systèmes. Quand
le type au RSA, ce criminel à qui notre
gouvernement de la justice sociale promet un fichage de délinquant, qui consacre 100% de ses revenus à sa survie immédiate, est taxé à 19.6% sur ces 400 euros mensuels via
le plus injuste des impôts promis à être augmenté et nommé TVA[2],
le spéculateur, lui, n'est pas taxé. Quant au riche, il l'est proportionnellement peu. Taxé j'entends, car spéculateur il l'est souvent : vu qu'il est riche et que son désir de survie à lui, se résume à cette insatiable urgence de ne pas avoir moins donc d'amasser toujours plus.
Comment reconnaître un spéculateur ? Simple : dans la confusion et la panique des marchés,
le politique et son relais journalistique l'appellent "investisseur". Il est de la même famille que cet autre "
investisseur" :
le très riche. Lui, il ne faut pas le faire fuir du pays, parce que sans lui ce serait "
un coup dur pour l'économie"[3]. Il parait. Le très riche, on lui aménage des boucliers fiscaux, des niches à gogo, des allègements d'impôts, des suppressions de droits de succession.
Même que ça creuse grave le déficit de l'Etat (celui qui a explosé comme jamais depuis 2007). Alors, pour combler le trou béant, le politique lui re-emprunte, avec intérêts, cet argent dont il lui a fait cadeau en arrivant au pouvoir au nom de la stimulation d'une croissance censée résorber la dette, mais qui ne l'aura qu'aggravée (vu qu'on lui a fait plein de cadeaux à "
l'investisseur", tu suis ?). Là, ou ça devient vraiment
fun c'est que, concentration des richesses oblige, ces deux "
investisseurs" (qui, cumulant cadeau sur cadeau de l'Etat, ont quand même de belles tronches d'"
assistés") sont parfois les mêmes et
qu'ils n'investissent au final que dans le cadre d'un enrichissement personnel toujours plus indécent, et dans les multiples sophistications pour s'éviter d'en rétrocéder le moindre dividende à la collectivité.
Certes, il n'y a pas que des très riches et des types au RSA dans ce pays. Il y a entre les deux, une classe moyenne (tu ne crois pas que tu allais t'en tirer à si bon compte):
-
Avec son niveau supérieur, dévoué à singer les riches. On reconnait souvent la classe moyenne supérieure à ce qu'elle se plaint de payer trop d'impôts, ou,
du fond de sa retraite, que "
La France" ne travaille pas assez. C'est elle qui spécule dans du Scellier et pleure à l'arnaque trois ans après accusant la gauche (et les "autres") de tous les maux de la société. On y retrouve beaucoup d'électeurs de notre Monarque.
-
Avec son niveau inférieur. La classe moyenne inférieure n'est en fait pas assez riche pour prétendre vraiment à l’appellation de classe moyenne.
Elle n'est moyenne que par son nombre et l'uniformisation de ses ambitions, dictées par les Minc à la petite semaine qui trustent les écrans entre deux publicités pour le nouveau 4X4 à 30 euros par mois :
rejoindre la classe moyenne supérieure, sinon c'est le
"déclassement". Le Monarque a bien compris l'intérêt de
séduire ses rangs, par la promesse de "
plus de pognon" (arnaque 2007) ou la stigmatisation des "
assistés qui vous ont volé tout le pognon que je vous avais promis" (arnaque 2011). Cette chair à canon est essentielle dans le conflit (la guerre antipeuple) qui nous occupe :
c'est la variable d'ajustement locale de l'anarchie financière mondialisée. Volontaire, formée à la soumission, prête à mal manger, à rentrer en compétition, à vivre loin d'un lieu de travail où elle est traitée avec moins de respect que la machine à café (qui a également plus de perspectives de progression professionnelle), elle continuera à tout sacrifier pour ne pas décrocher du seul système d'exploitation qu'on lui vend depuis la naissance :
le capitalisme "triomphant".
Il suffira aux
associate-managers du peuple (le gouvernement) d'associer la "
peur de perdre" du particulier à la "
responsabilité économique pour tous"
pour faire consentir une classe déjà mal menée à encore plus de "rigueur". J'écris "
déjà" car, le processus est bien entamé : stagnation du SMIC, hausse des frais de santé, des déremboursements, hausses des taxes énergétiques, fermetures de services publics, hausse des frais de justice, des prud’hommes....
La "crise"TM et ses répliques exponentielles donnent de bonnes excuses aux politiques pour l'amplifier.
Mais pourquoi donc, malgré l'imminence du moyen-âge, la proximité des injustices les plus violentes et quelques indignés ici ou là,
la situation reste stable ? Simple. Pour pérenniser les injustices d'en haut, rien de tel que corrompre le petit personnel.
La surendettement est là pour ça. La classe moyenne devient, via le crédit, avec le pognon qu'elle n'a pas encore généré, complice d'oppresseurs qu'elle enrichit et renforce. Le surendettement des petits et des moyens : carburant de l'arnaque, garantie de leur docilité. Noyés dans les traites, papa et maman s'indignent contre le système
en achetant à moitié prix de la camelote à logo sur
ventes-privées, tandis que leur gamin rêve tellement d'
Heil-phone qu'il finira par le voler
s'ils ne lui achètent pas dans la minute.
Les cadors appelant aujourd'hui à la rigueur pour tous, sont les mêmes qui nous encouragent depuis vingt ans à nous endetter et nous surendetter à titre perso pour se gaver de
consommation transgressive et de maisons à 30 fois le prix que nous n'aurons pas assez de sept vies de salaire
pour rembourser.
La perversité du crédit fou comme modèle de croissance, hérésie fondamentale et cause des pathologies de la société, trouve un jour sa limite mathématique. Pousser les individus à s'endetter au-delà de leurs capacités de revenus, spécialement lorsqu'ils entrent sur "
le marché du travail" de plus en plus tard, pour le quitter de plus en plus tôt en étant rémunérés à la baisse au gré d'un parcours constitué de ruptures,
n'est pas un modèle pérenne. Mais pourtant, tout le monde (nous synthétisons) du plus pauvre au plus riche plaide par défaut pour sa continuité. Dès lors,
qu'il s'agit de modifier SES pratiques, à savoir arrêter de croire que l'on peut et doit tout avoir, et plus encore, avant de payer (exactement ce que l'on reproche à "la grande finance" sauf qu'elle ne paye jamais),
la chanson du changement n'est que très discrètement sifflée.
On l'a vu en 2008/2009 aux Etats-Unis :
toute bulle du crédit finit par claquer... pour certains. Les plus insolvables partent alors les premiers camper dans leur voiture, en attendant que d'autres compagnons d'hypothèques foireuses les rejoignent au gré des déconvenues, désormais
systémiques, du marché. Les autres, apeurés par la crise
TM, continuent à résister au front du pouvoir d'achat.
Le drame de l'époque : c'est que le riche ne fait toujours pas peur à la classe moyenne, elle le hait autant qu'elle l'admire. Le pauvre, lui, dégoûte. Nous ferons tout ce qui est en autre pouvoir (notre maigre paye et ce généreux crédit que la banque nous octroie) pour nous en éloigner. Dans ce dispositif ou chacun devient "
l'investisseur" de sa vie, avec de solides et redondants relais médiatiques, il est aisé de propager dans les classes moyennes
la conviction que l'impôt c'est mal. Ce qui permet aux riches de s'en exonérer sans provoquer d'émeutes sociales. Alors que la forte taxation des riches avec réinvestissement public est une autre clé pour sortir de l'impasse.
C'est le modèle anglais[4] sans autre finalité d'enrichir les riches en corrompant les pauvres (mix des époques Thatcher puis Blair)
que nous adoptons progressivement en France (malgré les déconvenues, accroché à son idéologie, ce gouvernement persiste). Il s'articule depuis des années sur une
casse sociale sans précédent, l'individualisation et
la fin des droits du travailleur, des
louanges continues envers les super-riches présentés comme indispensables, une
sur-représentation de la financiarisation (encensée quand elle va bien, dramatisée quand elle va mal),
l'encouragement d'Etat (avec financement sur fonds public) de
l'endettement immobilier privé comme
seul moteur d'enrichissement populaire et
la criminalisation de la misère croissante générée par cette mécanique. Le tout est noyé en amont dans le ressac média des
mythes et totems libéraux au sujet du "
seul système ayant prouvé son efficacité" tandis qu'
un flicage de la société se déploie pour répondre aux émeutes que ses échecs répétés doivent, devraient, théoriquement entraîner.
Pourtant,
les insurrections anglaises des enfants du système, conséquences
des carences politiques et des coupes budgétaires, expriment moins le désir de
changer les choses que la rage de ne pas en
posséder plus.
Résumons.
Il est urgent de changer "le système", mais :
- Le politique est soumis à la finance.
- La finance démondialisée n'a jamais fait autant de pognon.
- Les très riches ne veulent pas que ça change.
- Ça ruisselle juste assez sur les classes moyennes supérieures pour les convaincre d'en vouloir encore plus.
- Les classes populaires veulent rejoindre la classe du dessus et plébisciteront le politique le plus convaincant à la leur promettre.
Il parait improbable que ce "système", et son aboutissement ultime, la financiarisation mondialisée déconnectée de l'humain, s'améliorent miraculeusement si chacun d'entre nous n'agit pas dans son quotidien pour les contrer. Même si nous nous confortons à penser que nous en sommes les victimes dépossédées,
le "système" c'est nous. Nous sommes le seul antidote, à condition de développer les anti-corps
avant que la fièvre ne se déclare. Il est certain que toute amorce de contre-proposition est médiatiquement ridiculisée ou atomisée, et rien n'est mis en place (la preuve cette semaine) pour relever le niveau du
spectateur-consommateur. Nous ne passons pourtant pas tous notre vie devant la télé, nous avons chacun un cerveau et un instinct de survie, nous avons des amis, des collègues, des voisins, de la famille à qui parler, que l'on peut influer, avec qui l'on peut se coordonner, avec qui l'on peut commencer à sortir
du modèle unique qui nous mène au mur. Sommes-nous chacun condamnés à photocopier nos soumissions de crise
TM en rigueur
TM ? Devrons-nous attendre que
les apologistes du "meilleur des systèmes" envoient l'armée négocier au lance-flammes les clauses de notre douloureux désabonnement à l’opulence pour nous faire entendre ?
Il sera trop tard pour protester, boycotter, menacer, revendiquer, hurler. Consacrés qu'ils seront au soft-
asservissement d'autres bassins d'exploitation jadis nommés peuples, notre colère ne les atteindra plus.
[1] La criseTM, rappel des fondamentaux :
[2] "L'Europe dans la tourmente a cette force : elle peut augmenter sa TVA." Lu dans un journal sérieux cette semaine.
[3]
variante "grand patron" ou "capitaine d'industrie". Ce type coopté dont la valeur se juge souvent à sa capacité de licencier, que le monde est censé nous envier et qu'à ce titre on est capable de rémunérer 100 smics par jour jusqu'à la fin de ses jours.
[4]
abordé dans
Perverse Road.