En toute circonstance, ne pas tant s'interroger sur ce que les médias nous cachent que sur ce qu'ils s'acharnent à nous montrer.
Coincé à domicile pour cause de nurserie, je me perds dans l'inutilité UMP-HD du PAF (paysage abrutissant français) avec son accompagnement de texte gouvernemental permanent (Jego-Wauquiez-Lefebvre aux trois huit sur les plateaux pour réaffirmer qui c'est le plus beau et qui c'est la plus conne), avec ses polémiques stériles (poupées vaudou, conseils de DSK pour dégrafer virilement les Wonder-bra et autres comptes présidentiels prétendument "visités") le tout entre deux spots publicitaires pour Renault (le premier constructeur français de chômage technique) destinés à occuper du temps de cerveau, d'information et d'analyse que l'on aurait pu, par exemple, consacrer à cette casse massive d'effectifs qui passe comme une lettre à, feu, la poste.
Nostalgie grande bretonne. Je me rabats donc sur la chaine anglaise Sky News dont je n'aurai jamais cru dire un jour qu'au même titre qu'Al-Jazeera international, elle constituerait une relative bulle d'air audiovisuelle au-dessus de l'océan conformiste des émissions françaises en plateau qui n'ont même plus besoin d'apposer des rires en boite là où leurs chroniqueurs crétinisés ont quotidiennement des pelletées de quidams en chair et en os pour applaudir à leur moindre pet.
Que titre donc Sky News, première chaine britannique de breaking news, en pleine crise économique mondiale, à six jours de l'élection présidentielle de la plus grande puissance (pas pour longtemps) du monde ? Grand scandale, grande indignation, grosse affaire : Deux figures emblématiques "tendance caustique" de la radio et de la télé anglaise, Russell Brand (mix d'Edouard Baer et Johnny Rotten) et Jonathan Ross (l’Ardisson local) sont congédiés par leur employeur, la BBC (média public) au terme d’une polémique montée en mayonnaise par la chaine elle-même.
Voici le portrait robot des coupables :
(no comment.)18 jours après leur farce téléphonique d’ados attardés (un appel anonyme et salasse auprès d'une veille star anglaise consensuelle de type Foucault/Drucker) faite sur les ondes de la radio BBC 2, les larrons qui faisaient tant rire la nation sont médiatiquement conspués sur la base de 10.000 plaintes d'auditeurs déposées (dont on peut se demander d’où elles sortent vu que l’émission passait à un horaire tardif et qu’elle n’a entrainé aucune protestation dans les jours qui suivirent, restant même disponible sur le site de la BBC près d'une semaine), Russell et Jonathan deviennent ainsi les proies d'un pays, de leurs propres employeurs et du premier ministre anglais Gordon Brown qui, depuis le pavillon de la lanterne à Versailles (accompagné de son ami Sauveur Sarkozy) et après avoir brièvement évoqué les 20 milliards supplémentaires qui seront versés de nos poches européennes pour "soutenir un certain nombre d'état" (comprendre les banques), s'insurge que l'on gaspille de l'argent public pour de tels outrages, exige qu'une enquête soit ouverte et que des têtes tombent.
Entre deux annonces de la remontée du chômage en Angleterre, d'une précarisation sévère du marché de l'emploi (même les traders tirent la tronche) à base de coups de pieds au cul, d'un effondrement du marché immobilier sans précédent (la frénésie d'achat ayant été envenimée depuis 10 ans par des médias lobbyistes du bâtiment à faire passer Stéphane Plaza pour un éducateur social), sont désormais étalés dans la presse tabloïd et les journaux télévisés les salaires de Brand et Ross. Salaires indécents mais dans la moyenne leurs homologues d’avant et de ceux plus "politiquement corrects" qui sont encore dans la place.
Loin de moi l’idée de défendre ces représentants anglais de "la nouvelle aristocratie" médiatique (dont une description est faite dans ce merveilleux livre que l’on appelle "Perverse Road" et qui a désormais tout d'un classique) mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu'il s'agit ici d'un parfait exemple de sacrifice, à haute valeur symbolique ajoutée (ils touchaient chacun un million d'euros par mois), favorisé par l'élite pour dégorger un peu de la rage populaire et faire passer la pilule sociale du "sauvetage des banques".
En France, dans un registre similaire mais moins rock n'roll, les médias ne prennent même plus de gants pour tirer (à base de brèves en boulets de canon) sur le nouveau "trader fou" de La Caisse d’épargne mis en examen pour avoir "perdu" 700 millions d’euros en pleine chute des marchés.
Par définition, un trader joue, il "trade". Au casino comme au marché, il faut que certains perdent pour que d'autres gagnent. Le trader ne fait pas exception, il gagne ou il perd, c'est juste une question de timing, de nerfs et surtout de chance. Pas de martingale. Quand le trader gagne, son patron affiche des dividendes juteux à l’assemblée des actionnaires, quand le trader perd, surtout en période de serrage de vis, son patron le dénonce et l'employé devient justiciable, direction la case prison. Dans les deux cas, il a scrupuleusement appliqué les règles d'un métier auxquelles, ni son patron à parachute doré, ni les bonnes consciences médiatiques à salaires épais, ni leurs gentils téléspectateurs apeurés ne comprennent grand chose.
Loin de moi également l’idée de défendre les traders, disciples cafeinés et robotisés de l’idéologie du toujours plus guidant l'humain dans le mur, mais comment ne pas voir dans ce lynchage comme dans celui de Kerviel, les boucs-émissaires qu'ils incarnent et qui permettent à d'autres de garder les mains propres ?
Le système néolibéral franchit donc de nouvelles étapes : Avec l'aide de ses médias affiliés, il n'hésite plus à livrer certains de ses disciples (stars TV, traders zélés, capitaines d’industrie célébrés décrétés bandits amoraux) à la vindicte populaire pour apaiser les rancœurs de celle-ci.
Signes de fébrilité d’un système ou processus standard de décompression en période de crise ?
L’avenir proche nous le dira.
