jeudi 9 décembre 2010

La révolution intérieure


L’appel du site bankrun2010, suite à la déclaration d’Eric Cantona appelant les particuliers à vider leurs comptes pour un effondrement de système vraiment plus efficace que ...pfff... une vulgaire manifestation de 3 millions de personnes, se traduit, selon la stricte grille d’analyse comptable du système qu'elle dénonce, en un "flop".

Pourtant, l'initiative aura eu ce double mérite de remonter un débat sur la place publique et de nous questionner, par l'exemple, sur nos aptitudes à "la révolution citoyenne".


1 / L'indispensable besoin d'icônes pour faire passer les messages.
Cet "appel" de Cantona a maintes fois été lancé par d'autres sur internet les dernières années, avant même "la crise"TM. Ce n'est pas le net qui a fait le "buzz" du King Eric mais bien les médias qui ont, cette fois, décidé de ne pas passer à côté en soufflant dedans.
Évoquant l'écume via la star, ils ont esquivé le plus souvent la vraie question de fond qui aurait pourtant pu se résumer au JT en un "les banques ne peuvent pas vivre sans hommes, les hommes peuvent vivre sans banques, alors pourquoi continuer à se laisser marcher sur les pieds ?"

Malgré son "échec" (si l'on consi
dère toutefois que l'opération doit strictement s'en tenir au 7 décembre), cette campagne de promotion pour la remise en cause par le citoyen de la suprématie bancaire aura fait débat, ouvrant des perspectives, générant d'autres initiatives, provoquant l'outre-réaction de quelques spécimens sous bocal à thunes de la classe dirigeante. Et tout cela grâce à une phrase d'Eric Cantona ! Que les syndicats méditent là-dessus. Quelle que soit la cause, vu l'époque, il faut mettre un peu de people dans son vin. C'est précisément ce qui a manqué à un moment donné pour que la superbe mobilisation d'octobre sur les retraites sorte de ses gonds et change la donne.

A propos...

L’angle mort de l'analyse de Cantona (autre que d'avoir pris comme exemple Spaggiari qui est le braqueur bling-bling par excellence) est d’avoir opposé contestation physique pour la défense de droits et "soucis de rentabilité" dans la seule optique de détruire un système. Question de statut social et de niveau de finances personnelles peut-être. On peut défiler pour défendre ses retraites et vider son compte. En raison de quoi une méthode dévaluerait-elle l'autre ?
Les luttes ne s'annulent pas : elles s'additionnent.

Une petite note à ce sujet : je suis à peu près persuadé que si Cantona n'avait prioritairement pas dénigré le mouvement social [l'enregistrement date de "la bataille des retraites", début octobre], la vidéo n'aurait pas été autant reprise à la télévision.


2 / L'image de la banque en a encore pris un coup.
Il est désormais ancré chez toi que le banquier est non seulement malfaisant, mais qu'il l'est avec ton pognon et que, comble de l'arnaque, il te fait payer la note en bout de course (mais le rapport est plus complexe que cela et j’y reviendrais). On peut donc s'attendre à une débauche de guimauve "sociale" et "éthique" dans les prochaines publicités bancaires.

Sur le fond. Quitte à me répéter : au sujet des banques, nous avons passé le stade de "la raison" et de "la responsabilité" depuis longtemps. Ce n’est plus "une généralité" mais un euphémisme d’affirmer que, avec la complicité de l'état, les banques escroquent leurs clients les plus pauvres. De là à vouloir détruire les établissements en question, ce n’est pas le genre de la maison. D'autant que bon, si tu veux entreprendre quelque chose avec un peu d'envergure, elles se révèlent, pour le moment, indispensables.
J'ai encore la naïveté de croire que les choses peuvent être régulées (elles le sont bien dans d'autres domaines) à condition de mettre les bonnes personnes en place et de placer la charge législative adéquate. Comme le dit Frédéric Lordon, il faut prioritairement que le métier de banquier redevienne un métier terne et rébarbatif. Il est urgent de séparer les banques de dépôt des activités de casino boursier et, dans ce domaine, certains pratiques (style vente à découvert ou paris à la baisse...) doivent être interdites et les autres lourdement taxées.

En attendant, à titre individuel, pour le fauché, quelques règles de base s'imposent...


3 / La fatalité bancaire ?
Quitte à endosser l’habit d’un odieux libéral quelques instants, j'en appelle dans ce domaine à la responsabilité individuelle. En gros, n'attends pas que TF1 te répète que Canto a dit qu'il fallait retirer ton argent de la banque le 7 décembre (ce qu'il n'a pas dit d'ailleurs) pour la remettre en cause et te soustraire de son emprise le plus possible.
Si tu ne veux pas que la banque spécule à mauvais escient avec ton pognon, stocke-le ailleurs, sous une autre forme, dans l'or ou sous ton matelas, investis-le dans des initiatives, dépose-le dans des établissements plus "éthiques" ou, plus révolutionnaire encore, partage-le[1].
Bien entendu, le chaos commençant ici : refuse systématiquement tout crédit. Avec lui, tu amorces débonnaire des désordres, d'où résultent les inégalités et les injustices que tu dénonces, outré, en bout de chaîne.


4 / La révolution DIY ou, comme disait l’autre : incarne d'abord ce changement que tu souhaites pour les autres.
Avant de vouloir tout foutre par terre pour tous sous l'effet de la colère, il faut d'abord tout entreprendre individuellement pour accorder ton quotidien avec la société telle que tu l'idéalises. Ainsi tu entres dans un processus concret de changement et non d'aspiration à un changement aussi idéalisé que flou.

Tu veux lutter contre les abus de la consommation ? Commence par ne plus rien acheter à Noël.

QUESTION
"- Ah oui, mais je vais avoir l'air d'un nase ?"

RÉPONSE
"- Il y a d'autres moyens de montrer son affection que par l'achat d'un téléphone à la durée de vie de 6 mois."

Tu veux lutter contre les abus de ton patron ? Dis-lui au lieu de te bourrer d'antidépresseurs en chialant dans le métro ou de nettoyer de ses "mauvaises ondes" ton espace intérieur Made in M6 à coup de Fung-shi à 1000 euros le quart d’heure.

QUESTION
"- Ah bah oui, mais je vais me faire virer."

RÉPONSE
"- Alors arrête de gueuler sur les autres qui manifestent pour défendre leurs droits simplement parce que toi tu n'as pas le courage de faire pareil. "

Tu en assez des banques ? Débrouille-toi pour moins en dépendre.

QUESTION
"- Ah oui mais c'est compliqué, parce que ma paye elle arrive sur mon compte."

RÉPONSE
"- Et bah retire là aussi sec. Et laisse juste de quoi payer les factures. "

QUESTION
" - Ah bah oui mais j'ai beaucoup d'abonnements."

RÉPONSE
" - Bon alors écoute Question, mets-y un peu du tien, sinon tu ne vas jamais en sortir de ce système qui te plait pas !"

La "révolution" se commence à un. Agir ainsi te permets 1 / et ce n’est pas rien, de te sentir apaisé, 2 / d'influencer d'autres (qui à leur tour vont se sentir plus apaisés et qui, du coup, vont moins me casser les pieds, tu vois ?). Rien de tel que la force de l'exemple. En revanche il vaut mieux susciter l'envie que la peur.

Cantona a tort sur ce point : il n'y a pas de force du "système". Le "système" ne tient que par la croyance que tu places en lui. D'où son insistance, via ses sbires et ses attachés de presse, accusateurs et railleurs, à te rappeler à ta moindre incartade idéologique qu'il est le seul et l'unique et que tous les autres sont criminels, voués à l'échec et n'émanent que d'esprits tordus[2].

Ce "système" où l’individu s'exproprie de sa propre vie au profit d'un idéal générique (de moins en moins accessible) est le résultat de l’accumulation de nos renoncements. En gros, il nous a corrompus jusqu'à l'intime[3]. Il ne s'agit donc pas de "détruire un système", on sombrerait probablement avec, mais de "transformer ses composants" et, consécutivement, un par un, de modifier la base de ce qui "fait société". C’est à toi, à ton échelle, par tes actes quotidiens et le remise en question de tes aspirations, de rendre obsolète ce "système" qui te débecte. Ce qui n’empêche pas, au contraire, quelques coups de force collectifs (mais là pareil, faut se bouger au lieu de le regarder à la télé).

Si changement il y a, il sera le fruit d'une propagation de nouveaux comportements au sein de la société contredisant par l'exemple les préceptes claironnés d'en haut. Tendre à s'affranchir de la banque (telle qu'elle est aujourd'hui) est un élément, important, mais loin d'être le seul.

Affirmons donc sans peur du jugement, un fier et convaincu : non. Même si je le subis, puisque en tant qu'un individu dans une société où la majorité se soumet à ses codes, ce "système" basé sur le renoncement à agir, le nivellement uniforme des ambitions au profit de la rente toujours plus sophistiquée, reposant sur la poursuite infinie de la surconsommation et de l'endettement à outrance des individus, n'est pas le mien.

Ce n’est pas parce que l'entreprise te semble insurmontable ou que tu t’imagines seul (là, Canto ou pas, internet a cet avantage de te confirmer quotidiennement que ce n’est pas le cas) qu’il faut baisser les armes avant d'entreprendre la bataille.

Car, ne pas se cacher derrière son écran et les appels des uns et des autres : se désintoxiquer personnellement est la plus grande des batailles[4].


[1] J'apprends que les Français n'ont plus confiance dans les placements boursiers. Bien. Je rappelle juste que ce n'était pas absolument pas le cas, il y a à peine 10 ans. La preuve qu'il faut se prendre une bonne ratatouille pour comprendre la leçon. Manque de bol, ils remettent ça avec l'immobilier. Hier, pour se "garantir" une bonne retraite, ils accentuaient les licenciements des autres pour gonfler leurs dividendes, aujourd'hui en investissant dans la pierre pour les mêmes raisons, ils contribuent activement au mal-logement pour les autres et prennent le risque personnel de finir sans rien.

[2] Vu les forces médiatiques en place (et leur mode de financement), il est peu probable que soit véhiculée, avant au moins une sévère contamination populaire, une quelconque apologie de l'alternative par la sous-consommation, la banque locale, l'échange ou que sais-je encore. Une fois encore, Internet est là. Non pour générer des évènements qui ont de grandes chances de rester virtuels mais pour encourager et promouvoir des mouvements et relier des initiatives concrètes.

[3] Au fond, je n’aurais rien contre "le système" si l’individu s’en contentait et que cela le rendait heureux. C'est malheureusement l'inverse qui se constate. L'individu étant assujetti à des comportements contraignants, l’éloignant d’équilibres internes fondamentaux, le conduisant à la névrose (effet secondaire majeur constaté de la course à l’opulence surtout lorsque cette dernière s’articule sur une soumission horaire et mal rémunérée à une fonction peu gratifiante) et à la violence avec son entourage. Comme je fais partie de cet entourage, ses désordres deviennent les miens.

[4] C’est un peu à l’image d’un régime alimentaire. Tu sais que si tu veux perdre du poids, tu ne peux pas grignoter à toute heure n’importe comment, ne serait-ce qu’une poignée de cacahuètes. Changer la société en changeant son quotidien, c’est un peu la même chose. Cela demande d’entrée un code de conduite intérieure, tant l'offre de junk-food abonde et les tentations sont grandes de céder.

Illustration : flickr / mictlan74

16 commentaires:

Ju a dit…

question : qu'en est il du crédit de coopération ou coopératif, je ne sais plus, qui proposait de reverser de l'argent à des assoss de ton choix quand tu plaçais chez eux ?
ça exite toujours ?... ça pourrait être une alternative, non ?

lesinfosparlimage a dit…

Le paradoxe est bien là pour beaucoup (certains l'ont d'ailleurs bien reproché avec fiel à "l'ancien footballeur"), on peut critiquer la situation actuelle mais être tellement impliqué dedans qu'on a l'impression de ne pas pouvoir en sortir.
Comme souvent, le premier pas est le plus difficile. Mais aujourd'hui les possibilités sont bien là, entre la finance solidaire et l'alter-consommation il y a pas mal de pistes pour commencer à changer ce monde en commençant dans sa vie quotidienne.

lesinfosparlimage a dit…

Ju,
tu parles du crédit coopératif, c'est une bonne piste pour commencer.

cultive ton jardin a dit…

Ya aussi La Nef, Finansol, Terre de Liens. Explorer attentivement pour voir si ça correspond à ce qu'on cherche. Ne plus faire confiance à priori.

Anonyme a dit…

Seb a écrit : "2 / L'image de la banque en a encore pris un coup.
Il est désormais encré..."

Je crois bien que cela s'écrit plutôt "ancré"... (ce qui voudrait dire que cela est bien attaché en toi).

A moins que ce ne soit une sorte de néologisme sebmussetien... comme le "Heil-phone" ou "carrouf"

Cordialement,

Chris17

seb musset a dit…

@chris17 > noir c'est noir. Merci pour la correction.

tassin a dit…

"Il faut décoloniser notre imaginaire"
Serge Latouche.

Je sais pas si vous avez vu le discours de Mélenchon lors d'un colloque avec Paul Ariès, c'est diablement intéressant :

http://www.dailymotion.com/video/xfw3h2_ateliers-de-la-planification-ecologique-jean-luc-melenchon_news

tolbiac a dit…

je suis le seul à avoir un problème avec tes notes de bas de page? faut systématiquement partir en bas de l'article puis remonter... bon, c'est pas la fin du monde, je te l'accorde, mais enfin pour le coup j'ai tendance à les lire à la fin de l'article, et ça n'a plus aucun sens.

gpas2pseudos a dit…

@tolbiac : chuis d'accord, c'est chiant comme la pluie.

Sinon, excellent les Questions/réponses.

kaos a dit…

moi aussi, tolbiac. On fait avec, mais c'est vrai que c'est pas très pratique. J'ai tendance à scroller en cours de lecture pour que ça garde son sens, mais je perds parfois le fil du coup.

Franck a dit…

pour les notes.. ouvrez un deuxième onglet avec l'article, calé sur celles ci.
ça resout pas le problème, mais ça évite de scroller

Pour l'article, toujours un plaisir (enfin, j'sais pas si on peut parler de plaisir, en fait) à lire.. mais le souci, c'est que ceux qui lisent ce genre de chose sont déjà plus ou moins lucides sur ce qui est exposé. Reste du chemin avant que gens "en moyenne" soient au courant ou en prennent conscience, sans compter que d'en avoir conscience ne signifie vraiment pas d'agir en conséquence.

Sinon, Seb, y'a pas moyen de te commander ton bouquin en direct, faut absolument passer par le site de vente ?

Anonyme a dit…

Même question que Franck sur le bouquin : y a pas moyen de le consommer différemment ? C'est que j'ai un besoin urgent de l'acheter (à crédit) pour l'offrir à Noël...

seb musset a dit…

@Franck @anonyme > Pour le livre, tant que je n'ai pas de place pour stocker, impossible de gérer moi-même. Bon en même temps, Lulu te le postera assez vite (généralement 5 jours) et avec le code en haut, t'as les frais de port gratuit.
> Pour les notes de bas de pages, on va penser à un truc. J'ai de plus en plus de problème de mise en page avec cette plateforme...

ficelle a dit…

Je lis ce texte juste après avoir publié le mien…
"Les grands esprits se rencontrent" dit-on, en l'occurrence ici (je ne sais pas si nous sommes de grands esprits…)nous partageons quelques interrogation (ce n'est pas la première fois que je le remarque, sinon je ne viendrais pas lire ici régulièrement) mais là c'est amusant.
Bonne continuation !

Rafo a dit…

@Tassin : en général je trouve les discours de Mélanchon assez intéressant, mais j'avoue que son silence, ainsi que celui de Besancenot (comment ça s'appelle déjà son parti ? un trucmachin Anticapitaliste, je crois) sur la question du bankrun, qui aurait pu être pour eux un formidable tremplin, ils pouvaient appuyer où ça fait mal, me gène tout particulièrement et je ne sais plus trop quoi penser de tout cela. J'ai bien l'impression que le seul qui garde un semblant de crédibilité dans tout ce petit monde des "petits candidats", c'est Dupont-Aignan. Quant à Marine (c'est marrant, quand c'est une femme on se contente toujours de dire le prénom, curieux, non ?), j'en dirai pas grand chose, si ce n'est que lors d'un débat, elle commence à avoir une verve, néanmoins bien plus posée que son père, et quelques arguments pour bouffer tout cru n'importe quel adversaire, et il est fort probable que ce qui va se passer pour les mois à venir donne raison à tout ce petit monde : l'euro est condamné. C'était une hérésie dès le départ de toute façon. On pourra écrire sur sa tombe : L'article 104 du traîté de Maastricht "m'a tuer".

Anonyme a dit…

Bonjour rafo.
Le facteur et Mélanchon n'ont aucune crédibilité à mes yeux. Mélanchon a l'étiquette socialiste, ce qui est suffisant pour le disqualifier, quant au facteur, le petit révolutionnaire de Neuilly, je le trouve bien falot mais je n'en suis pas surpris. Ne tuons pas l'euro trop vite. Les financiers et politiciens ne nous laisseront pas faire aussi facilement. Aucun ne veut l'effondrement du système dont il tire profit et ils iront jusqu'au bout de leur fanatisme quitte à sacrifier les populations comme c'est toujours le cas et comme nous l'observons actuellement.