6 juin 2010

Ipad et conséquences

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Jacques aime le grand air. Il n’aime pas attendre aux caisses, il a peu d’amis, déteste les grands magasins, abhorre l'Heil-pad [1] et crache sur les crédits. C’est par solidarité avec son pote Billy, modeste salarié désirant se procurer en plusieurs mensualités la dernier "meustave" d’Apeule, que nous le retrouvons au beau milieu de cette belle et chaude journée de début juin poireautant à l’espace "paiement privilège" (a.k.a zone à crédit pour sans épargne fixe) d'un magasin d'Ailletèque.

Climatisé, avec sa vue sur bac à plantes exotiques, baignant dans un jus sonore à base de Barry Manilow contrefait coupé par les sensuelles annonces d'une voix féminine experte en cotonneuses allitérations telles "la liberté de payer sans frais ça n'a pas de prix" et "beau, bien et blindé parce que je m'abonne comme les autres pour payer quand ça me plait", l'oasis de l'achat vaseliné contraste avec la moiteur des rayons du pandémonium des possédés de la possession.

KEVIN"- Ho dis-donc Chouchoute t'as vu la télé 3D ?"

BRENDA"- Elle est à peine à 1300 euros pièce, c'est 20 euros moins cher que sur Ventepasprivées.fr mais 30 de plus qu'au quart d'heure de folie de CKKdiscount.com !"

Les suées familiales sillonnant hystériques les allées du désir frustré débordant d'addictives superficialités asiatiques, troublent de leurs lointains échos adipeux, l'envoutante mélopée du faux Manilow parfumant à la fleur de lotus musicale la zone aseptisée.

SHRECK
"- Putain Papa prends en 4 !"

BRENDA
" - On a qu'à l'acheter pour les un an de Rihanna. Déjà qu'on lui a rien offert à sa fête je culpabilise. "

Sifflotant "copacabana" en tong et short hawaïen, détendu comme un Finkelkraut qui improviserait une partie de foot avec des imams lors d'un apéro géant organisé sur facebook, Jacques savoure la beauté de l'instant. Ça sert aussi à cela les amis : vous faire partager des expériences intenses où la banalité le dispute à la paresse de l'imagination, au milieu desquelles la soumission aux impératifs hiérarchiques des uns épousant la faible capacité de résistance des autres aux mouvements de mode offrent à l'observateur blasé une énième variation du ballet moderne du transit de pognon et des intérêts à l'exclusif bénéfice des dominants.

Tandis que l'euro s'écroule et que l'envie d'une bière fraîche commence à cruellement se faire ressentir chez nos deux fauchés, la frêle petite blonde à blouse verte termine énervée la saisie d'un dossier.

BRIGITTE
"- C'est le rush depuis une semaine, tout le monde veut une carte."

Billy veut également souscrire à la carte "Fnuck me I want be famous". "C'est pas pour consommer" assure t-il à Jacques "mais juste pour acheter un Heil-pad."

Dans sa grande générosité, en adhérant à sa carte, et à partir de 500 euros, l'enseigne propose au client payer en cinq fois sans frais. Sachant que le premier prix de la table des lois de Jobs, commercialisée le même jour que l’offre, est de 499 euros, la clientèle visée par ce magasin parisien (conceptualisé lors de ces lointaines années de croissance nationale à deux chiffres pour les cadres à fort pouvoir d'achat) ne trompe plus personne :

- Le revenu à peine supérieur au Smic qui veut se la péter comme l'élite télé mais qui a les yeux plus gros que le ventre parce que la feuille de papier numérique, même au plus bas des offres, c’est encore 40% de son salaire.

Jacques ne dit rien à Billy qui caracolerait encore sur ses grands chevaux pour clamer un Guévaresque "- Tu crois vraiment que j'ai le choix, c'est la crise Man !".


Billy répond à l’interrogatoire en profondeur de la belle verte qui arrose de données sa base devant le faux ficus : Nom, prénom, adresse, revenus, prix du loyer, montant de la caution, nom de l'employeur, fréquence et durée des rapports sexuels... Les formalités s'accumulant, la file d'attente d'acheteurs d'Heil-Pad s'épaissit à l'entrée de l'espace "paiement privilège ".

A l'ouverture d'un autre poste, deux clients déboulent au bureau de Blanche, l'autre préposée, avec cette noblesse d'esprit qui est l'apanage du consommateur stressé :

AMÉDÉE
- Vous croyez que je n'ai pas vu votre petit manège!

JM

- Va te faire niquer j'étais là le premier !

Pendant que Billy poursuit sans complexe son striptease social, Jacques compulse le fascicule couleur lingot d'or accompagnant la carte et intitulé "Passionnément fidèle à la Fnuck."

Jacques y comprend deux ou trois choses :

- La compagnie lui prélève d'emblée 12 euros d'adhésion, toujours ça de pris. C'est la facturation standard parisienne pour apprécier 10 minutes de Barry Manilow sur chaise en plastique qui colle au cul.

- La rubrique « facilités de paiement » propose de différer gratuitement de 40 jours le remboursement du gros objet ailletèque qui contente temporairement l'appétit de possession mais qui coûte bonbon. Comme disent les experts de la vente à découvert : "- Si t'achètes et que tu ne payes pas, c'est plus sympa."

Il est précisé, en petit, qu’au-delà de 1500 euros d'achat sera demandé une preuve de revenus (ce que Jacques peinera toujours à comprendre puisque si tu payes en différé, c’est précisément que tu n'as pas les revenus suffisants) puis, en microscopique au recto par obligation législative, qu'un crédit engage celui qui y souscrit et qu'il faut regarder ses capacités de remboursement avant de s'y lier.

- La rubrique "paiement échelonnés" où tu as la possibilité de régler par « petites mensualités » tes paiements avec un TEG annuel "révisable en fonction du solde de 21.44%".

A ces taux là faudrait vraiment être con… pour refuser de t’inciter à prendre une carte d’arnaque à la consommation, spécialement si tu as des difficultés à payer.

BRIGITTE TOUT SOURIRE
"- Hi, hi surtout dépassez pas... sinon ça se transforme en revolving."

Ce serait dommage d'autant qu'à l'évidence, la carte est conçue pour ça.

Jacques n'a malheureusement pas accès à la paperasserie contractuelle de 16 pages scellant le destin financier de Billy au dealer de came à Mac que la gentille blonde tamponne de si bon cœur qu'elle doit au moins toucher 50 centimes de prime par pignouf piégé.

Au bureau d'à côté, la bataille des clients s''emballe alors que Blanche la débutante s'enfonce dans son siège :

AMÉDÉE
"- Je suis à la retraite moi !"

JM
"- Et moi au chômage ! "

La coupe à cons déborde. La conciliante rabatteuse à contrat se lève de son siège et, se métamorphose en maître-chien, pointant du doigt les enragés de la conso contrariée le combiné de téléphone dans l'autre main, tout en meuglant un bovin :

BRIGITTE :
" - Bon vous la fermez tous les deux, où j'appelle la sécurité et je vous fais sortir. Ça va bien maintenant !"

Le stage maison "saisie informatique et nunchaku " n'a pas été vain. Les belligérants se taisent et Blanche s'enquiert de leurs revendications syndicales :

JM
"- Moi je suis là pour un Heil-Pad en cinq fois sans frais."
AMÉDÉE
"- Moi je veux qu'on me rembourse 2264 euros indument prélevés !"

Brigitte retourne à sa tâche en marmonnant :

BRIGITTE
" - Y a de ces chiants..."

BILLY timide
" - Euh… c'est bon mon dossier est accepté ?"


BRIGITTE s'offrant une nouvelle tamponnade interloquant nos deux héros.
" - Oh oui, c'est bon. "

Observant Amédée qui tourne à l'écarlate tandis que Blanche se déclare incompétente à lui rembourser le moindre euro, Billy interroge Brigitte : " - Et si je veux me désabonner de la carte une fois que le paiement est complet ?"

BRIGITTE
"- Oh bah…c’est simple vous appelez la Finimal, l’organisme qui s’occupe de votre dossier, et vous demandez d’annuler."

Répond-elle avec une simplicité donnant à n'importe quel objecteur de croissance l'envie de lui prendre sauvagement, là tout de suite sur le bureau, 10 autres crédits à la conso.
Et puis, tous les candidats à la résiliation de quoi que ce soit par hot-line délocalisée au Bangladesh vous le confirmeront : Le bonheur c'est simple comme un coup de fil.

BILLY
"- Ah bon ? je croyais que c’était la Fnuck qui s'occupait du crédit ?"

BRIGITTE avec l'assurance d'un Marc Touati face à Yves Calvi crédule.
" - Ah non nous notre métier c'est de vendre."

A peine sa phrase terminée, Amédée tape du point sur la table en exigeant que Blanche appelle son supérieur hiérarchique (ce qui est impossible étant donné le programme de réduction des coûts. Gérant 17 boutiques à la fois notre homme est à 610 kilomètres de son poste et un point de tension de l'AVC).

Brigitte décroche le combiné :

BRIGITTE
" - Ahmed, Idriss, Jean-Blaise. Espace paiement privilège. Code 22."

Boulevard, 10 minutes plus tard....
Billy déambule sous un soleil de plomb, éreinté par ces 20 minutes perdues à économiser en temps de paiement puis, par la sortie musclée d'un septuagénaire chevrotant par 3 cerbères peu diserts. Il est moralement épaulé par son fidèle et fataliste Jacques qui consigne les évènements sur son petit carnet sans batterie payé cash 1 euro chez l'épicier :

JACQUES
" - Pauvre Billy. C'est ton premier crédit hein ? Bienvenue dans un monde de subordination aux petits bourreaux interchangeables commissionnés par des établissements externes se rachetant les uns et les autres, où tu n'as d'autre valeur que celle des échéances dont tu es redevable, où l'on attend de toi que tu sois en faute afin de mieux te contraindre à un perpétuel remboursement. Enfin, c'est pas grave. T'es un homme heureux maintenant : t'as ton Heil-pad... Bah tiens d'ailleurs où est-il ton Heil-pad ?

BILLY
" - Oh bordel de bite à merde sapristi, JE L'AI LAISSE LA-BAS !"

88 secondes après....
Nos compères arrivent le souffle coupé (pas facile de courir en tongs) à l'espace "paiement privilège", juste à temps pour constater que l'objet restant à régler n'y est plus.

Alors que Billy laisse enfin entendre sa grosse voix d'insurgé face à ce "système d'enculés vraiment trop injuste", Brigitte saisissant les données d'un autre candidat à l'Heil-pad en 5 fois sans frais, se montre vaguement coopérative :

BRIGITTE
"- C'est le rush depuis une semaine, tout le monde veut une carte."

Devant l'agressivité montant crescendo d'un Billy catalogué débiteur, ralentissant de surcroit sa productivité, Brigitte décroche le combiné :

BRIGITTE
" - Ahmed, Idriss, Jean-Blaise. Espace paiement privilège. Code 22."

La bruyante affaire maitrisée par les molosses (des noms d'oiseaux furent échangés, des baffes distribuées et des tongs s'envolèrent), Brigitte soupire et se passe une main sur le front laissant apparaitre à Blanche ses aisselles suintantes :

"- Dure journée, le client est difficile."

Puis, les ouvrières du crédit reprennent leur travail à la chaine.

* * *

[1] Ipad, n.m : Objet cher et révolutionnaire qui permet de lire la presse onéreuse faisant des publi-reportages sur le prochain Ipad qui va vraiment tout révolutionner et sauver la presse onéreuse. Souvent utilisé dans la phrase : "T'as vu, j'ai un Ipad !"Synonymes : drogue dure, télécran, piège à cons. Thématiques proches : crime écologique, sweat-shops, triste à pleurer de rire de voir de farouches athées anti-capitalistes vouer un culte fanatique à une marque américaine fabriquée en Asie.

* * *

Articles connexes :
- J'ai testé L'AïPu
- Le vent de la liberté (saveur pomme)
- Tarte ta thune (à la mode de Paris)

2 juin 2010

Crimes et délits du banquier

par

"La banque de détail a représenté près de 65% du Produit Net Bancaire total des banques françaises. "

C'est sur ce constat, qui devrait faire prendre conscience au client que c'est lui le patron, que débute le dernier rapport de l'UFC-Que Choisir sur l'explosion des frais bancaires dont le client est le dindon.

Un rapport qui donne envie de faire du pâté de banquier à la machette : Abus de la fragilité financière des clients, arnaques sur tarifs opaques, création de produits délirants, frais de découvert dépassant le taux d'usure et au mépris de la loi...

Comme dirait notre monarque : il faut en finir avec cette racaille qui prospère en faisant ses petits business en marge du droit et en toute impunité.

Nous avons à faire a un réseau de délinquants de grande envergure bien implanté dans nos villes et nos villages. Jugez plutôt....


1 / les classiques de l'escroquerie :

- Le rapport affiche une augmentation arbitraire des frais d'opération de paiement (+ 13% en moyenne pour le client alors que le coût technique pour la banque a baissé de 9% depuis 2004.) L'automatisation devrait profiter au client : Pas chez les maquereaux du DAB.

- Des brochures tarifaires lourdes et illisibles, empêchant la comparaison et contenant pour certaines banques jusqu'à 300 tarifs différents répondant à des libellés incompréhensibles quand ils ne sont pas mensongers.

- Création de "packages" prétendument "indispensables" : +25% pour le client. (services souvent inutiles : 3 chèques de banque gratuits par an - au cas où tu achèterais 3 maisons dans l'année - , abonnement aux revues publicitaires, alertes SMS pour te prévenir que ton espace internet va t'avertir que tu vas recevoir un SMS...)

- Facturations aussi limpides que celle de ton opérateur téléphonique...
Notons d'ailleurs une certaine similitude d'action entre les deux en cas de découvert. C'est bénéfique pour l'un et l'autre puisque la banque ET l'opérateur téléphonique facturent des frais pour le même rejet de paiement (mais qui passe quand même car ils ont le cœur sur la main).
Chez le pauvre, le découvert non autorisé commence à - 1 euro. On comprend dès lors pourquoi ils insistent tant pour fonctionner avec des RIB : Avec un rejet de paiement de 30 euros, la banque et l'opérateur téléphonique se partagent la somme équivalente en taxes, en mode automatique. Encore mieux que le dépassement de forfait ! Al Capone avait plus d'éthique.


2 / Le gros du business de la raclure bancaire se fait sur le dos des fauchés :

- Le rapport constate une augmentation de 28% des frais de sanction depuis 2004.

- Les banques ont détourné à leur profit le plafond règlementaire des frais d'incidents de paiement chèque pour accroître leur montant de 26% . Comprendre, ils ont regardé le moyen de paiement le plus souvent rejeté et ont spécifiquement augmenté les frais subséquents.

- Sur les découverts non-autorisés, les banques bafouent en toute impunité la jurisprudence de la Cour de Cassation en n'intégrant pas "les commissions d'intervention" (entre 8 et 18 euros) dans le calcul du TEG. En clair, elles pratiquent un taux d'usure, ILLÉGAL, sur les découverts non-autorisés.
Les "commissions d'interventions" peuvent monter jusqu'à 1000 euros mensuels pour un client en difficulté, ce qui n'en doutons point, arrangera son insolvabilité, à son tour taxée. 1000 euros par mois ? pourquoi pas 2000 ? Parce que 1000 euros correspond à un SMIC et que c'est la clientèle visée.

(ci-dessous, le portrait robot d'un client de banque à découvert)

Rien n'est laissé au hasard : il s'agit ici de politiques bancaires. Le "faucheman" est un client en plein essor par météo de crise avec giboulées de rigueur. Il est d'autant plus intéressant qu'il est affaibli et culpabilisé, peu conscient de ses droits. Les actions judiciaires collectives n'étant toujours pas autorisées en France pourquoi les banques en position ultra-dominante et bénéficiant de toutes les faveurs gouvernementales se généraient-elles ?

- Encore plus beau : -100.000 euros ou -30 euros entrainent les même frais de "commissions d'intervention". En décodé : Plus t'es pauvre, plus tu payes.

Pour un découvert de 30 euros, le TEG (en intégrant les frais de commissions) avoisine les 50% !!!

( - et dire que tout ça a commencé avec un futile prélèvement pour " frais de commission d'intervention en cas d'opération entrainant une irrégularité de fonctionnement du compte et nécessitant un traitement particulier"...)

3 / Petites violences et faits-divers...

- Le rapport déplore également l'explosion des tarifs sur les incidents quotidiens (exemple : +92% pour un remplacement de carte bleue avant échéance).

- Doublement des frais de transfert de PEL (spéciale dédicace à nos amis primos-accédants).

- Facturation progressive de tout ce qui était gratuit. A défaut d'avoir des comptes rémunérés, nous avons des comptes payants. Aboutissement ultime du capitalisme financier : Le client paye un loyer à sa banque pour qu'elle garde un argent dont elle usera contre lui.

- Invention pure et simple de frais. Des lettres d'information coûtant un euro, facturées 50 au client ou, plus fort, des frais de "non-opération" (oui tu as bien lu, t'es dans le vert mais tu n'utilises pas assez ton compte !) de 123 euros. Tout cela bien sur en sus de "l'abonnement".

C'est un peu comme si, déjà abonné à Canal+, on te facturait un surcout au film, à la page de publicité, à la rediffusion ou, encore mieux, parce que tu ne regardes pas assez la télévision.

Alors tu me diras : "oui mais ça coute cher tout ce personnel bancaire" (+8% en 5 ans) "...

Oui. Sauf que le nombre des conseillers particuliers a diminué de 10% en 5 ans tandis que dans le même temps celui des traders a bondi de 58% et celui des chargés de communication de 109% !.

Bref, ton pognon va dans la publicité pour attirer d'autres truffes comme toi et dans la spéculation pour mieux les tondre.

Et oui, mon con, en plus de te faire payer ton argent, de te pomper ta thune à toutes les étapes, tu as désormais face à toi au guichet de plus en plus souvent des machines. Vu ton niveau d'énervement théorique à ce stade de taxation, c'est plus prudent : ça pourrait virer au médiéval !

A ce stade, je sens un léger et légitime énervement chez toi.

Alors... que choisir ?

L'UFC fait sept propositions à Sainte-Lagarde pour "en finir avec les excès tarifaires", je te les laisse découvrir en fin de rapport ci-dessous :

Rapport UFC Que chosir sur les frais bancaires

Pour ma part, n'ayant qu'une confiance limitée dans notre ministre des finances (du culte du CAC et des incantations de croissance) ainsi qu'une défiance définitive envers les bandits mafieux, j'en reviens à mes deux propositions, garantie de santé financière et morale :

1 / Tu quittes ta banque.

2 / Mieux, tu vides ton compte. En prenant soin de ne jamais, jamais, être à découvert. Il est clairement fait état dans ce rapport qu'une minime incartade peut entrainer une cascade d'autres frais.

Si les banques font 65% de leur chiffre national sur l'activité de détail, celle-ci est composée à 40% des frais perçus sur le client.

Conclusion : Tes fins de mois dans le rouge financent 30% des revenus des banques.

Où sont les vrais délinquants ?

29 mai 2010

La bulle immobilière revient ?

par
Depuis quelques jours souffle un vent de folie immobilière dans les médias. C'est "la reprise de l'immobilier", les prix s'envolent à nouveau, + 3.8% sur le trimestre en île de France. Et le reste du pays suivrait. "C'est le moment d'acheter" dit le notaire.

Comment dire... Moi si un notaire, cerise à 7% sur la pièce montée, saveur banane, du bonneteau des blousés (composé pour mémoire de l'escroc banquier, de son parasite l'agent immobilier et de son indispensable farce le blousé) me répète sur toutes les chaînes que c'est le moment d'acheter : je me méfie.

En version décodée : Il y a eu méchante baisse des transactions et donc des prix en 2008 et 2009. Elle a déjà bénéficié en toute logique à ceux disposant, sur le champ, de blé : d'où "reprise".

Elle est visible à Paris, le cas me préoccupant, au fil d'une balade en son centre. On y constate depuis le début du printemps un total contraste avec la situation d'il y a un an :

- Les pancartes "A vendre" sont remplacées par "A été vendu par".

- L'explosion des ouvertures de commerces à la con, sans études de marché, et de bars "branchés" jusque dans des coins sans habitants (le quartier cher et désert étant une spécialité parisienne). Point positif : vu l'augmentation délirante de la concurrence des troquets, le cours intramuros de la chopine de Pelforth va baisser.

- Une multiplication des travaux de rénovation ou d'agrandissement de petites surfaces (investissements locatifs visant les étudiants dorés ou touristes thunés [1]) et de moyennes passant à grandes (jouissance personnelle du CSP+ ou golden-retraité requinqué et conquérant que la crise, le chômage ou même "la réforme des retraites" n'auront que marginalement affecté).
Alors qu'ils devraient être taxés pour interminable pollution sonore, ces chantiers bénéficient d'une réduction de TVA à 5.5% et leurs instigateurs, "La France des propriétaires", d'une ribambelle de défiscalisations carabinées. [2]

- Les investissements étrangers de type "pied à terre". Brésil, Russie, États-Unis. Avec la baisse de l'Euro, cette tendance devrait se renforcer.[3]

L'humilité des agents immobiliers aura donc été de courte durée. De novembre 2008 à juin 2009 pour être précis. Une époque durant laquelle, à peine le fangeux candidat à la location franchissait-il le seuil de l'officine bardée d'offres en souffrance que l'agent immobilier, surpris en plein solitaire sur son LCD ou comptant pour la troisième fois ses post-it à proximité des postes abandonnés de ses collègues licenciés, lui serrait la main avec un sourire niais avant de lui offrir un presnesso et d'ajouter :

"Je suis d’accord avec vous : On a vraiment abusé ces dernières années mais on n'y est pour rien, c'est le marché. "

Résumons...

Un gel des transactions l'année passée sur fond de crise puis le retour des investisseurs et des riches qui ont fait leur marché "à la baisse", puis celui du haut des classes moyennes qui ont investi dans l'immobilier "par sécurité" en bénéficiant d'une cascade d'exonérations fiscales (voir le schéma des investissements Scellier ci-dessous) et enfin une saupoudrée d'acheteurs étrangers : voilà donc sur quels fondements déconnectés de la réalité des revenus réels de l'écrasante majorité des français s'explique la "reprise" du marché de l'immobilier parisien[4] et, dans des dosages différents, national.

(Capture par Esprit-riche.)

Maintenant que les bonnes affaires sont faites, "la reprise" est aujourd'hui annoncée par des notaires dans une presse où l'on retrouve en tête des annonceurs banquiers et agents immobiliers bien décidés à ré-endetter, avec la carotte du "taux d'intérêt historiquement bas", leur fond de roulement traditionnel : les classes moyennes qui moulinent, assoiffées de standing.

Si 2009 fut effectivement une bonne période pour celui qui alignait le cash sans sourciller, celui qui en a un peu, voire beaucoup, moins en 2010 veut aussi en croquer, comprendre "acheter plus grand" (N.B et c'est important : cette histoire concerne essentiellement ceux qui possèdent déjà un logement dont le remboursement n'est pas terminé.)

D'après quelques observations de terrain, je constate que les barrières anti-baratin sont à nouveau grandes levées :

BARBACREDULE
- "tu te rends compte chéri c'est une bonne affaire"

BARBABOURGETTE
- "C'est clair."

Toutes ces pubs à la télé et Papamaman qui jouissent de leur(s) bien(s) immobilier(s) dont ils se sont acquittés sans douleur grâce à l'inflation des salaires dans les années 70 : ça stimule l'appât du luxe et d'émancipation (par le crédit sur fond de "PV garantie") de leurs enfants fauchés, désespérés, soumis et frustrés déclassés.

Les charges explosent ? Pas grave. L'inflation promise mais mon salaire qui stagne ? Sans Souci. Le chômage parti pour accélérer sa "tendance à la stabilisation" et son corollaire, le chantage à la productivité ? Don't worry. Ça va durer 10 ans, je m'endette sur 20 et je paye d'abord les intérêts ? Be happy. Les taux vont remonter (et donc.... les prix des biens baisser) ? No problemo. L'augmentation des impôts (on ne t'as pas dit, IL va mentir sur ça aussi). T'es négatif ! Les golden-retraités ne sont pas éternels et masses de biens vont se retrouver sur un marché des prochaines années dont j'ai du mal à concevoir qu'il s'oriente alors à la hausse. Peu importe...

les voisins sont à la fête : la bulle immobilière revient !


Articles connexes :
- Stiglitz, la crise et les bulles
- La triplette de belle-vie
- Elle avait les yeux revolving
- De plumeur à plumé



[1] De plus en plus d'agences immobilières organisent ce commerce en coulisses via une offre sur internet exclusivement tournée vers la clientèle étrangère. Ça réduit les frais : pas de visites. Ça réduit les risques : tout est payé à l'avance. Ça maintient la côte à la hausse : A 100 ou 150 euros la journée à tarif "hôtel", on explique mieux les 2000 euros / mensuels affichés à la location pour un 30m2 dans certains quartiers.

[2] Aucune pitié pour les gouvernements successifs qui ont laissé s’installer par clientélisme, les aides aux proprios renforçant les inégalités au détriment des revenus les plus modestes.

[3] pas étonnant dans une ville qui mise tout sur son rayonnement international en piétinant les réalités de ses habitants et de sa main d'œuvre qui vient quotidiennement, en RER tape-cul aromatisé à l'aisselle tiède, des coins de plus en plus reculés de l'Ile-de-France.

[4] J'espère que, dans cette période de taux bas, La Mairie de Paris aura massivement acheté de l'immeuble pour en faire du logement social. Ce n''est pas avec une piste cyclable sur les voies sur berges que l'on va faire revenir les familles et les classes moyennes dans la ville musée.

26 mai 2010

Les retraîtres

par

Au petit bonheur le bulldozer. Tel est le rythme du gouvernement pour faire rentrer dans la tête du client à bulletin de vote que les jours heureux de la grosse glande socialo-bolchévique sont finis et qu'il n'y a pas d'autres options que de bosser bien au delà des 60 ans.

Christophe sur Peuples.net [1] dit 70. Veinard va. Allons plus loin. Au regard de la tronche du marché du travail depuis 30 années, avec nette décrépitude les trois dernières, au regard de ma petite expérience qui dure, n'ayant jamais cumulé plus de deux mois au même poste, de celle de mon entourage balloté de stages en piges obscures, je crains que l'échéance ne soit encore plus éloignée.[2]


Jour après jour, l'Union des Marteaux Pilon réitère ses assauts même désordonnés de sa rhétorique sans retour avec atomisation d’alternative par soupir incorporé, histoire de bien modeler entre deux épisodes des experts le fatalisme des "classes moyennes" de 30 à 55 ans (dont la docile soumission - voire l'active collaboration - est le véritable enjeu de l'histoire).

Le vrai débat à avoir n'est pas sur les retraites de demain mais sur le travail d'aujourd'hui : sa disparition, la dégradation de ses conditions internes, la précarisation devenant son corollaire. Mais notre gouvernement ne s'attarde pas dans un domaine où il est éminemment mauvais. Ce n'est pas avec des chômeurs, fussent-ils 5 millions, que l'on engraissera les caisses des assureurs privés et que l'on rassurera "lémarché".

"Le problème des retraites" n'est pas une question d'argent : "Il y en a".

- suppression de la dizaine de milliards d'exonération de cotisations sociales aux entreprises.
- rééquilibrage de la part des profits qui a glissé du salarié aux actionnaires (120 à 170 milliards par an)
- taxation des flux financiers, stock-options, retraites chapeau, l'intéressement. (on doit bien pouvoir sortir quelques milliards là non ?)
- fin des niches fiscales représentant 70 milliards de manque à gagner par an.

Nous en avons parlé ici et . Dans l'esprit des néo-cons qui veulent "sauver les retraites", elles doivent disparaitre.

Simplement, on ne peut pas faire comme ça, il faut y aller par pallier. L'électorat gériatrique favorisé à retraites épaisses, nains de jardin et discours culpabilisant sur ceux qui ne travaillent pas assez s'affolerait.

Notre gouvernement a une mission, nom de code Retraites2010, consistant à persuader le client à bulletin de vote :

- qu'il y a un problème des retraites.
- que la solution c'est de prendre sur lui (on l'assomme de statistiques sur l'espérance de vie prévue en 2050, calculée sur des constations de 2000, conséquences de l'abaissement de l'âge de la retraite à 60 ans décidé en 1983.[3])
- que de toutes les façons, comme il est intrinsèquement feignant, même avec une réforme "courageuse et responsable" cela ne suffira pas.

...tout cela afin que le client songe [de lui-même parce qu'il a fait l'académie de l'imagination section Vu à la télé] à cotiser à une complémentaire privée qui va vite devenir principale. Vous savez de celles dont les publicités s'intercalent à chaque page des dossiers "réformes des retraites, ce qui va changer" qui pullulent ces jours-ci dans les magazines d'eco et de société.

Ici, valeurs actuelles de mars dernier, nous touchons au sublime : Pour assurer leur retraite (c'est le thème du dossier) ll est conseillé aux jeunes actifs d'investir dans le secteur du "vieux", c'est juteux.

Changements notables depuis deux mois :

- L'intensification des saillies verbales de l'état-major d'un monarque misant des masses sur "succès" de la réforme contre son peuple qu'il croit bon pour sa réélection jusqu'à la mise à mort d'hier par le fossoyeur en chef.

- L'austérité sur les lèvres de chaque européen. Rigueur effective ou anticipée qui, terrorise, et joue finalement pour le camp de ceux qui veulent nos biens.

- La contribution renforcée des médias à la propagande du bon sens près de vos sous [4]. Même que l'UMP "brise le tabou" de demander aux plus riches de participer (lesquels ? comment ? combien ? combien de temps ? Nul ne sait.)

(ceci n'est pas une publicité.)

Il s'agit de nous faire renoncer. C'est ainsi, pas autrement : La terre est plate, la poule fait l'œuf, la droite pond le progrès. Le reste n'est que broderie, soliloques pour saouler les loques avec minuteur calé sur les résultats des bleus à la world cup histoire que l'empapaoutage général des travailleurs isolés se dissipe dans la moiteur au Co2 des départs en congés payés.

- "Tiens d'ailleurs Grand-Papa, kikiles a décroché les congés payés ?"

- "Ta gueule Mafalda et remet le CD de Johnny de mon super auto-radio-gps-boiteàviagra-lecteur dvd payé cash avec les loyers perçus de la studette que j'loue au prix du caviar à du jeune précaire.
"

La fin des retraites n'est qu'une étape. Suivent santé, éducation... bref tout ce qui de près ou de loin une "charge" pour l'état, qui lui permet de mettre la main sur vos derniers sous en souvenir d'une "solidarité" dont il a racheté pas cher la concession collective sur fond d'individualisations de vos intérêts (à 4,2% sur trente ans, hors assurance). Les acquis du CNR (votés alors que La France était dans un état bien pire qu’aujourd’hui) entravent honteusement la bonne jouissance de ceux qui possèdent presque tout et qui veulent encore.

Tablant sur la peur et piétinant l'espoir, les traitres à leur service opèrent avec constance et réactivité, tournant la moindre déconvenue à leur avantage en accablant la crise, l'opposition ou la faute à pas de chance.

Naomi Klein en avait parlé. Dommage que le client à bulletin de vote lui préfère les jeux de télé réalité où il est question de sacrifice et d'humiliation pour gagner du blé.

Là-dessus, plus de dilemme, pas d'équivoque : la démocratie leur a servi de marchepied pour nous dépouiller.


* * *

[1] Je te conseille les articles de Christophe sur peuples.net qui n'a pas ménagé ses efforts pour décortiquer la prose éreintante du gouvernement (élu par et) visant à l’usure des cerveaux.

[2] A vrai dire, si je poursuis la dynamique professionnelle actuelle à orbite marginalo-stationnaire, je toucherai mon premier solde à l'orée de mes 147 printemps. Mais j'espère bien que d'ici là, la solidarité aura pris le pas sur le chacun pour soi. Comme disait, feu, J.Marseille injustement tombé avant la retraite : "que vive l'utopie ...sinon tant pis !"

[3] A ce sujet, je te renvoie à cette intervention filmée de Gérard Filoche sur la réforme des retraites.

[4] Un jour de la semaine dernière, flânant sur le boulevard en sifflotant du Nana Mouskouri, je tombais nez à nez sur la publicité pour l'édition quotidienne du Monde placardée contre un kiosque. Ne disposant d'aucun gadget de prise de vue portatif, je ne peux que t'en faire le descriptif : En haut de la page A4, c'était marqué Le Monde. Sur les trois quart restants, était inscrit en polices grasses un imposant "Réforme des retraites : TRAVAILLER PLUS". Le Monde progresse : ainsi synthétisés, ces editos gagnent en clarté.

...et le pearltree sur "la bataille des retraites 2010" :


illustration : Diego_3336 / flickr

24 mai 2010

A bas les blogueurs !

par
Après l'apéro qui fait peur aux trop poussièreux pour être honnêtes, voici la nouvelle tentative d’intox législative pour brider la liberté d'expression en ligne : Le projet de loi Masson sur l’anonymat des blogueurs.

Authueil souligne que le sénateur est "habité" mais 2012 approche et ce projet ne dissone pas dans la ritournelle sans imagination d'une majorité présidentielle plus trop populaire, tendant à contraindre tout ce qui la contredit.

Selon le projet de loi de JL Masson, le blogueur devrait publier sur son site son identité, son adresse et son numéro de téléphone. Le régime juridique du directeur de la publication lui serait appliqué avec responsabilité pénale identique à celle des pros de l'info (mais pas avec le même budget pour se défendre) etc… C’est la mise à mort théorique de la plupart des blogueurs ayant choisi de s'exprimer sous pseudo pour des raisons professionnelles, souvent justifiées, le bloguage (euh...bloguing) ne nourrissant pas son homme [1].

Théorique seulement… Bon courage au Masson de la toile d’un pays B pour agir sur un hébergeur basé dans un pays C utilisé par un rédacteur postant ses billets depuis une boite mail située dans un continent D.

Plus inquiétant, cette constance crasse de nos élus dans la méfiance envers internet. Quelle étape franchiront nos "progressistes" lorsqu'ils réaliseront, pour ce type de loi ou la risible Hadopi, que leurs pataquès à fliquer internet sont inefficaces ? La descente de police pour que l'internaute présente les papiers du film qu'il visionne ? Le flag' de bloguing (euh... bloguage) anti-monarque ? Le couvre-feu des sites ? Le code du surf ? Un réseau social à points ? La ré-instauration du minitel ?

J’imagine que si cette loi ou une autre est votée, quelques blogueurs seront jetés en pâture pénale pour des broutilles par des seconds couteaux en service commandé. La justice n'est souvent pas une question de cause mais de porte-monnaie [2]. Le prétexte importe peu et tout procès est possible pour celui qui veut nuire et intimider, et qui dispose du budget pour faire durer.

Ne serait-il pas temps que les blogueurs se fédèrent pour assurer leur défense l'heure venue ?

Car, avec ces "progressistes" et le machin à pondre des lois dont on leur a confié les clefs dans un moment de paresse, l'heure viendra.


A consulter : droits et devoir du blogueur par Reporters Sans Frontières

[Update : L'interview de JL Masson sur le blog de JCDR.]

ci-dessous : le pearltree de Yann Savidan sur le sujet :



[1] ce sont les blogueurs qui devraient être protégés par la loi et rémunérés pour leurs analyses surnageant pour certaines dans l'océan du consensus. Ce ne sera visiblement pas sous cette législature là.

[2] voir mon [1]

22 mai 2010

Attention... ça tourne

par

"- Tu comprends JM la sécurité c'est une question d'ambiance, pas de sécurité. "

Malgré leur absence de badge et les portiques magnéto 7500 pour entrer et sortir du QG de Kleenapur, Fred (l'assistant-réalisateur) et JM (l'assistant de l'assistant), affectés par restriction budgétaire au colportage du matériel de tournage, s'infiltrent à trois reprises dans les étages climatisés et silencieux du building aux vitres teintées, en passant le plus simplement du monde par la zone de livraison des porteurs d'eau, dépanneurs de photocopieuses et autre petit personnel de la rue de derrière.

Au siège de la multinationale tentaculaire qui de la poubelle à la chasse d'eau contrôle flux collectes et tarifs dans ses concessions d'état, le sous-effectif aussi est roi. : Des vigiles, quelques cadres échelon Mariton, des cheftaines et des exécutantes qui courent dans les étages en serrant des dossiers via les escaliers en marbre ou les ascenseurs dorés qui fredonnent du Stevie Wonder à la flute de pan, le balais incessant des techniciens de surface et opérateurs de sanitaires, blasés en blouses bleues qui briquent pour les barons. A ce niveau de rémunérations, l'étage aux king de la grande aseptisation mondiale qui font la une des magazines d'eco, faut que ça bling.

Dans une salle du level "privilèges" avec domination sur la capitale, Fred règle la caméra mp7 très-très-haute-définition. "C'est pour mieux faire capturer l'émotion" blague Tony, réalisateur en auto-entreprise, alors qu'il termine son Presnesso puisé à la source d'une de ces machines à arabica encapsulé s'intercalant tous les dix mètres dans les couloirs entre les affiches déclinant le concept phare de la maison mère suivant la culture des peuplades locales :

"Lessiver la planète est la plus limpide des entreprises."

Fred aménage la salle 41 en plateau de tournage. Il tend l'austère teinture beige en guise de décor et dispose les nombreux éclairages pour justifier du budget.

Les 2 caméras TTHD sont équipées d'un petit filtre ambré, mode éclairage à la bougie. Sur les consignes de Tony, Fred ordonne à JM de disposer une boite de mouchoirs, estampillés Kleenapur, à portée de main des interviewés.

Six assistantes de direction et chargées de communication, Rebecca, Brigitte, Eva, Caroline, Natalhie et Sophie, superviseront les interventions des I.T.V (intervenant témoins vérité). La progression de carrière du pack des six belles se joue en partie sur le retentissement de l'opération "Gare à nos gars".

Tourner au siège est un choix de production. Cela restreint les fuites et renforce le sentiment chez l'I.T.V qu'on lui fait confiance, qu'il est de la famille.

Telles furent les consignes de Rebecca au dernier brainstorming : « Nous avons encore bien trop de morts et d’accidents graves. On est dans les clous selon les directives européennes et en plus des amendes, c'est fâcheux en interne pour le moral des salariés. C'est un facteur de désordre et, nous l'avons constaté dans chacune des unités affectées, de baisse de rendement dans les jours suivant l'accident. Sans évoquer l'image désastreuse pour Kleenapur en cas de médiatisation. Ce film de sensibilisation à la sécurité, tout en insistant sur le côté maternel de Kleenapur doit responsabiliser le salarié dans le cadre du renforcement de nos procédures."
Pour Tony le tournage est un petit à côté bien juteux entre deux saisons de Supplice Story, la real-tv qui défie tout sur la TNT. Et puis surtout "je me sens bien dans cet environnement féminin" songeait-il en matant les courbes arrières de la chef de projet alors qu'elle balançait sur le tableau tactile les statistiques des mutilations pour août 2011 :

" - Décapitations + 12%. Même si le nombre d’accidents a diminué. Ils sont de plus en plus violents. "

Retour Salle 41. Le plan de tournage du matin est simple : Récupérer à la pelle à pleurs les confessions d’une sélection européenne d'éclopés des filiales de la compagnie qui arrose et récupère.

Tout l’organigramme de Kleenapur passera au confessionnal vidéo comme dans le show de Tony : Des I.T.V arrivés de tous les coins d'Europe avec deux heures d'avance pour témoigner de leur tragédie au discours "nous sommes tous frères et partenaires mais chacun son salaire" du PDG, arrivé en parachute à lingots avec une heure de retard du bureau d'à côté, en passant par le sempiternel panachage des tonalités compassionnelles et sur-jouées des bourreaux-suce-derche du management.

Faites entrer l' I.T.V .

Denis de Dieppe, 45 ans et 22 ans de boite, pénètre ému sur le plateau généreusement garni en éclairages . Sophie, l'une des six femmes, l'accompagne en lui tenant jusqu'au tabouret, cible des caméras.

Après l'avoir questionné au 800 watts dans la tronche sur sa fonction à l'usine de retraitement des déchets de Pave-les-Coquelicots, Tony resserre son sujet :

TONY
" - Alors Denis que s'est-il passé ce 13 mars 2002 à 16h12 ?"

DENIS
" - J'ai merdé. Tout ça, c'est de ma faute.... J'étais pressé, j'ai fait ce geste que je fais tous les jours. Ça s'est joué à une demi-seconde. Je n'ai pas attendu que le plateau soit complètement redescendu dans le chaudron. J'ai trébuché et j'ai repris mon équilibre sauf que mon pied était entrain de fondre dans le four à 3000 degrés. La douleur, je vous en parle pas. Ma botte s'est mélangée avec la peau. Mais j'ai eu du bol. Un collègue m'a sorti de là et les urgences ont vraiment été efficaces. Kleenapur à toujours été là pour moi. Au bout de 18 mois de convalescence, ils m'ont repris. Maintenant, je travaille à la supervision des gars comme moi."

Jusque là tout va bien. Le script est respecté.


Au même moment, sur les lieux de l'accident est tournée une reconstitution avec, dans le rôle de Denis, un comédien du cours Ronflant. Idem pour chaque ITV. Tony voulait de la 3D comme dans Avatar mais Rebecca lui a dit qu'il avait tort : "- Tony j'te rappelle qu'il ne s'agit pas de publicité, le film n'est destiné qu'aux employés." Ce à quoi il a répondu dans sa tête : " - Toi, Tony t'aura avant la fin du tournage."

Perdu dans ses fantasmes Rebeccien avec I-god et fouet, Tony laisse dévier Denis qui lâche un indésirable :

DENIS
" - A mes collègues : Si les consignes de sécurité vous semblent suspectes, refusez de travailler !"

Silence sur le plateau. Denis réalise l'hérésie des propos anticorpo. Retour au sentier balisé du script suggéré.

TONY
" - Bon Denis... quelle leçon tirez-vous de votre accident ?"

DENIS
" - Faut faire attention à chaque seconde, être bien concentré sur sa mission."

TONY
"- Merci Denis."

Confession captée, Denis souffle. " - c'était pas si compliqué." Maintenant le réconfort. En échange de sa collaboration et de l'abandon de son droit à l'image, Kleenapur lui a payé une nuit à l’hôtel, une journée à la grande ville, trois tickets resto défiscalisé et une enveloppe de 300 euros. Un taxi est appelé. D'un doigt, on lui indique la sortie.

Suivant.

Vincent de Brest n’a pas trente ans, déjà dix ans de boite et une bonne connaissance des shows de télé-réalité et de Supplice Story. La caméra ne l'impressionne pas Il cherche son meilleur profil sur l'écran LCD.

VINCENT
« - Ah non, moi je ne suis pas une victime. Par contre, j’ai vu une collègue se faire écrasée par un trans-palettes en sortie d’entrepôt qui n'a pas respecté les consignes de conduite sur site. Il l’a heurté sur le flanc et il lui est passé sur les jambes. Crac, comme une noix. Croyez-moi, quand vous entendez le bruit des os broyés et les cris, ça vous fait quelque chose."

TONY
" - Et le conducteur ne s’est pas arrêté ?"

VINCENT
" - Il ne s’en est même pas rendu compte. "

TONY
" - Et la collègue qu’est-elle devenue ?"

VINCENT
" - Kleenapur répare, Kleenapur reclasse : dédommagement et euh... enfin bref, elle a manqué de rien. Elle a été déclarée inapte à la tâche et ils l'ont reclassé dans une filiale comptabilité dans une autre région je crois… A vrai dire, personne n'a de nouvelles."

TONY
" - Et si vous aviez une conclusion pour vos collègues ?"

VINCENT
" -Soyez vigilants. Respectez-les consignes. Votre travail c’est important. Moi ça me fait mal au cœur de voir des types qui prennent tout ça par dessus la jambe."
Vincent hésite un instant.
VINCENT
"- Par contre ce que je vous ai pas dit, c'est que le conducteur il n'était pas salarié à ce poste normalement. Il faisait un remplacement de dernière minute avec des contraintes de stock à faire transiter dans l'heure. Et puis personne ne l'avait briefé sur les procédures, rapport que le type en charge de ça était remplaçait lui-même quelqu'un au service compactage."


" - Merci Denis, c'était important de le souligner." Conclut Tony classant automatiquement la conclusion à la corbeille du montage final.

Candidat suivant. Nathalie tient le bras du quinqua massif et claudiquant.

Le souffle court, usé par des années d'usine et à quelques années de la retraite - si la réforme Fillon 4 n'est pas à nouveau modifiée avant la fin du mois - , Roger aux yeux baissés, s'installe comme il peut sur le tabouret des aveux. Il narre dans le détail sa glissade sur carbone-epoxy sulfaté en salle de décontamination qui lui vaudra six mois d’hôpital à 40 ans et de ressasser à perpétuité la chronologie de ses peines.

ROGER
" - Tout cela est de ma faute. J'ai pas mis mes gants antidérapants. Vous savez, on fait un métier pendant quinze ans et puis on se prend pour le roi. Alors on respecte moins les règles élémentaires de sécurité. Moi j'ai pas mis mes gants... et voila. Zip sur la rembarde. Je suis resté paralysé deux ans. Je ne pouvais même plus parler. Ah, je m'en veux, je m'en veux... surtout pour le mal que j'ai causé à mes gosses..."

Roger serre le poing : la chambre d'hôpital à l'odeur de formol, les pronostics glauques des médecins tentant de relativiser les séquelles, la découverte à l'occasion d'un méchant diabète, les regards désolés des collègues aux boites de chocolat plein les bras, la famille au chevet le dimanche et, lui, prisonnier muet d'un plâtre géant, les mois de rééducation qui suivirent : tout revient.

La société du spectacle prévaut. Tony chope le talkie et chuchote à Fred en charge de la caméra 2.

TONY à FRED
" - Gros plan sur les yeux, il va chialer."

ROGER
" - .... je m'en veux, je m'en veux... "

TONY
" - Et comment Kleenapur vous a aidé après l'accident ?"

ROGER
" - Ils ont été correc' chez Kleenapur. Franchement où j'en serais sans eux ? "

Silence sur le plateau. Les complices de com' de la compagnie colossale attendent le krach humain, caméras calées sur les sanglots que Roger, débordé, lâche enfin.

Il ne le sait pas mais tandis que Roger revit le drame, ses larmes générées en moins de dix minutes offrent à Tony un diner avec Rebecca parié le matin : une table au chien qui croque, étape décisive du contre la montre "Paris-mabraguette" avec Eristoff et Durex.

TONY
" - Hmm, hmm... Roger, si vous aviez un dernier conseil à donner à vos collègues ? "

ROGER écarlate, défait, quasi suffocant, fixe l'objectif.
" - Les gants, les gants ! N'agrippez pas les rembardes des salles de décontamination sans vos gants. Faites attention : Les gants c'est important..."

TONY
" - Coupez !"

Caroline coche le script : Roger c'est fait. La séquence est tellement puissante que la belle équipe en revisionne le best-of sur le lcd.

TONY
" - Avec un petit adagio, libre de droit, en bande-son, elle va glisser toute seule la belle histoire !"

Avant la pause déjeuner, entrée du quatrième ITV. Rupert arrive en béquilles de sa déchetterie hollandaise rachetée par la multinationale, une jambe en moins.

Brigitte assure en anglais la communication entre le réal et Rupert.

BRIGITTE
"- Alors Rupert, quel drame s'est déroulé ce 7 mai 2007 ?"

Trois heures déjà que les projecteurs chauffent le petit plateau. La sueur perle du front de l'ITV hollandais, mal à l'aise devant le dispositif inquisiteur des caméras et l'assemblée des jambes croisées de cheftaines qui dépassent de la pénombre.

RUPERT en anglais
" - Je lavais les cuves du ventri-broyeur, je n'ai pas respecté le code. Le turbo-souffleur s'est déclenché. Ma jambe a été arrachée."
BRIGITTE en anglais
" - Quelle leçon tirez-vous de cet accident ?"
RUPERT en anglais
" - Je lavais les cuves du ventri-broyeur, je n'ai pas respecté le code. Le turbo-souffleur s'est déclenché. Ma jambe a été arrachée."
Nouveau silence. Tony demande à Brigitte de réitérer la question à Rupert qui réitère sa réponse.

Deux minutes. Tony, énervé par ses douze presnesso en deux heures, s'agace devant le manque ostensible de coopération publicitaire d'un homme de terrain aussi marqué qu'impassible.

TONY à REBECCA à voix haute cette fois puisque, après tout, Rupert ne comprend pas.
" - C'est dommage, c'est le meilleur pitch ! ... Bon Rebecca, qu'est-ce qu'on a sur lui ?"

REBECCA
" - Neuf mois après l'accident, il a été reclassé dans un de nos centres de SAV téléphonique en banlieue d'Utrecht. Il a fait une dépression, une tentative de suicide. Quelques mois après, sa femme l'a quitté avec ses deux enfants."

TONY
" - Brigitte... parle-lui de sa femme et de ses enfants. Elles sont parties à cause de l'accident non ? "

Brigitte questionne. Rien. Enfin, presque. Rupert ne papillonne plus du regard. On lui a parlé de ses gamins. Il cible Tony et les tailleurs.

BRIGITTE
" - Mon anglais est parfait pourtant."

TONY
" - Chier.... mais il va parler !"

Pas fiers d'être complices, Fred et JM se dissimulent derrière l'excès de zèle.

JM
" - heu...Tu me dis si son front brille trop, je sors ma poudre, hein Fred... "

FRED
" - OK JM, mais là ça va."


JM
" - Ok alors tout va bien."

TONY à BRIGITTE
" - Demande lui de nous décrire ses gosses."

BRIGITTE demande. Nouveau silence. Puis, Rupert plisse le front, maitrisant sa peine par la haine et sa haine par la conviction qu'à cet instant il passe de victime à bourreau. La vengeance est aussi courte que froide mais c'est la seule abordable, il a signé un abandon de poursuite judiciaire contre rémunération. Il n'avait pas le choix, il était parti pour des années de procès, et qui pour payer l'avocat ? Et dire qu'il ne devait pas venir travailler ce dimanche-là...

RUPERT en anglais
" - Je lavais les cuves du ventri-broyeur, je n'ai pas respecté le code. Le turbo-souffleur s'est déclenché. Ma jambe a été arrachée."

L'unijambiste bedonnant venu de loin, auquel personne n'avait prêté attention, était arrivé le premier ce matin. Assis sur le canapé près de la machine à presnesso, il scrutait le va et vient des intervenants combustibles de la propagande interne, accompagnés de ces conciliantes assistantes et chefs de projet, d'abord détendues et uniquement concentrées sur le rendu du LCD à la fin.

Sans comprendre les mots, Rupert a perçu la déception contenue de ses partenaires européens, le sentiment de trahison et de gâchis, imperceptible pour les autres, dissimulé derrière leurs rictus figés ou leurs soupirs de soulagement de rentrer plus tôt que prévu à la maison, des accidentés du travail sortant du peloton de communication.

Rupert se fout des conséquences. Depuis que sa vie est partie sur une jambe, il est un poil suicidaire.

Alors l'ITV répète le texte convenu. Il harponne l'objectif de ses yeux noirs. Plus Rupert est calme et plus Tony s'énerve. Lui qui rêvait de signer l'A bout de souffle du film instit' il se retrouve avec une bataille d'Alger à la Pontecorvo sur les bras.
TONY
" - On ne pourra jamais diffuser ça."


Dans le monde des apparences, qui contrôle son image est roi. Pour la première fois de sa vie, pour quelques secondes, Rupert est le héros.

Pour la première fois depuis trois heures, Tony se tait.

Une des exécutantes rompt enfin le silence et désamorce la tension.

CAROLINE
"- Vous voyez bien qu'on n'en tirera rien."

TONY
"- Ouaip, c'est vrai.. .et puis j'ai faim. Fred, on ferme."

Tandis qu'à l'open-space des carrefours du goût, la cantoche quoi, Tony se vante auprès des deux intermittents de son aller-retour du week-end sur l'action Roumanie, introduite cette semaine au Landex, l'indice boursier des nations, Rebecca prend deux décisions :

1 / Elle flouterait le visage de Rupert et ferait rejouer ses propos par un acteur du cours Ronflant dont la voix serait grossièrement modifiée. Quelques jours plus tôt, Tony lui avait évoqué le fameux paradoxe "de la caméra cachée" : "A l'écran quand c'est flou, mal filmé et que le son est mauvais, dans la tête du mec qui regarde ça veut dire que c'est vrai. "

2 / Dès qu'il aurait fini son flan coco, elle congédierait Tony, trop trash pour kleenapur. Puis, pour un salaire divisé par deux en accord avec la V3 du plan de rigueur "cohésion patriotique" voté par l'assemblée début janvier, elle engagerait Fred, plus diplomate et dans la dèche donc modulable à souhait, pour achever la réalisation des entretiens du projet " gare à nos gars".

Dérapages et erreurs de manipulation sont impardonnables à ce niveau de production.

Pour que Kleenapur dure, Rebecca rebondit. Rupert n'aura pas sa peau et Tony pas son cul.

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