jeudi 18 février 2010

Pas de retraite dans ta tête

Banale entourloupe en une des quotidiens et des journaux télévisés de mardi :

« Réforme des retraites, cette fois c’est parti (mais en douceur). »

Le monarque, magnanime, ne "passera pas en force" et reporte à la rentrée un débat déjà tranché sur "l'épineuse question" des retraites. A 39% de popularité et quatre semaines de régionales, "l'urgence" peut attendre six mois.

Pour l'occasion, lundi soir sur les plateaux des JT fut encore joué le concert télévisé du "bon sens" réduisant à une seule les modalités de l'inévitable sauvetage : L'allongement de la durée de cotisation.

- Oh tu nous saoules avec tes histoires de retraite ! Nous on y aura pas de droit de toutes les façons ! Me lance Yolanda sur un smash hargneux à la Monica Seles.

Dans le salon bonbonnière, nous attendons notre copain commun, Thibaut dit Cochonou, besognant à 2 heures de RER de là. Yolanda, plus préoccupée par sa dépense de calories que par l'accumulation de ses points retraite, dispute un 8e de finale à Flushing Meadows sur Wii-Fit tandis que sur l'autre écran plasma[1], je me concentre sur les tableaux à gros chiffres du présentateur de JT synthétisant l'apocalypse des retraites. Le gendre parfait m'explique comment et pourquoi il est bon de se faire piétiner par le patronat au prétexte que d'autres pays en font leur priorité.

"- Tu crois que les gens vont accepter sans rien faire ?" Volleye l'effarée manquant de balancer le joystick dans l'écran pour le deuxième fois de l'année.

"- Son problème à lui c'est la pyramide des âges. Pas celle de 2050 mais celle d'aujourd'hui. "

"- Et quelle est-elle ?" Ne me demande pas Yolanda rapport qu'elle a la capacité de concentration du pétoncle et qu'au milieu de ma réponse elle est partie dans le boudoir, des cacahuètes plein la gueule, se commander une pizza sur le net.

Les catégories (telles que mises en concurrence par le marché) les voici quand même :

- Les plus de 60 ans déjà à la retraite votant à plus de 60% pour qui on sait et disposant jusqu'à présent d'un pouvoir d'achat globalement plus élevé que les autres (cadençant ainsi la société au gré de leur consommation, de leurs demandes de services, de leurs névroses ou de leurs placements immobiliers.)
Mais, double problème monarchique, la partie basse d'entre eux vit de plus en plus mal (on la travaille à l'idée que la retraite est le moment idéal pour se remettre à bosser) et une "réforme des retraites" peut effrayer ceux qui n'ont pourtant rien à en craindre (comme souvent).

- Les 40 /60 ans : catégorie en expansion des sous-seniors.
Le sous-senior cumule toutes les crasses. Considéré comme un senior, il ne bénéficie pas des avantages. Trop qualifié ou trop expérimenté, efficace et disposant d'un potentiel de formation énorme, il est jugé trop coûteux (le patronat ayant ses logiques court-termistes que même la productivité pure ignore). Avec parfois un quart de siècle de labeur au compteur, de plus en plus souvent mis au rebut, notre monarque prépare à ce paria un futur proche plutôt merdeux : Travailler plus longtemps ou rester encore quelques années au pôle emploi avant de pouvoir prétendre à la retraite et je ne te parle pas du mec qui a commencé à 16 ans, qui a assez cotisé et à qui on annonce qu'on lui recule tout le bazar de deux ans. Peu probable qu'il penche à droite en 2012 celui-la.

- Les 30 / 45 ans : Le gros des cotisants actuels, dont toi Yolanda. La tranche des 30 / 45 est influençable selon son positionnement social, son bagage universitaire et son type de métier. Constatons que les diplômés confiants dans leur parcours qui ont commencé à travailler tardivement, disposant de bons salaires , de métiers passionnants et se réjouissant de bosser au-delà de 60 ans, ont plus d'influence dans le débat que le manut d'Ikea.

- Les jeunes 18-35 (avec toutes les guillemets possibles cette période de relative "dépendance parentale" dépassant parfois de beaucoup l'âge indiqué)
Moins nombreux, acquis au consumérisme et considérant que "la politique c'est des pourris et que voter ça sert rien", ils pésent peu dans un débat dont ils seront les principales victimes.

A ce stade Yolanda, bien que tu sois captivée par le sujet suivant du JT, un concours de bonhomme de neige à Tahiti, deux interrogations devraient te tarauder :

1 / Pourquoi ton homme revient de plus en plus tard le soir ?

2 / Quels sont les vrais objectifs de ton gouvernement ?

Pour la deuxième, j'ai quelques idées :

- Bloquer le niveau des cotisations : Elles coutent trop cher aux patrons qui sont plus assez compétitifs pour te licencier on t'a dit.

- Développer les retraites complémentaires histoire d'enrichir un peu plus assureurs et banquiers en te persuadant préalablement que l'ancien système est impossible à tenir. Alors que si. Actuellement le déficit des caisses de retraites est de 10 milliards[2] ce qui, tu en conviendras, au regard des 15 milliards d'exonération de cotisations patronales sur les heures supplémentaires entre autres poches à revenus potentiels, n'est pas la mer à boire.

Le "problème des retraites" est d'abord idéologique. Augmente progressivement les cotisations sur 15 ans et développe un système de taxation sur les flux financiers, ça t'atténuera un max "l'apocalypse" des prestations (et ramène une bière sur le chemin).

- Ne pas supprimer la retraite par répartition. Et oui, ça te surprend Yolanda mais là je veux bien croire mon gentil gouvernement. Il ne détruit rien de face mais, comme d'autres sanctuaires mis en kit (cf secteur public) : il crée les conditions pour en faire un système bancal et compliqué les mieux placés se tricoteront une retraite privative tandis que ceux du milieu engraisseront les premiers, tout en méprisant ceux d'en dessous devant se contenter d'un "minimum vieillesse 2.0" qui les maintiendra dans une précarité ayant le double avantage :

1 / de ne pas coûter grand chose à l'état.

2 / de servir, à l'instar du SDF d'aujourd'hui, d'argument publicitaire à bon marché pour la retraite privatisée.

L'état se soucie du montant des retraites des jeunes générations ? Trop gentil. Qu'il crée les conditions d'un emploi mieux rémunéré et plus largement partagé entre les générations au lieu de s'en tenir à cette gestion darwiniste de toutes les situations : Piétiner ceux qui n'ont pas pour renforcer ceux qui ont.

Le monarque fait de la réforme des retraites le combat majeur de son quinquennat. Sa réélection se joue en grande partie sur cette bataille qu'il entame contre son peuple. Pour réussir, il a un besoin crucial de ta déprime et de ta démotivation. Yolanda, s'il te plait pas, ne capitule pas avant le premier assaut.

Je ne sais pas à quel moment de mon exposé son regard a décroché du JT. Toujours est-il qu'elle me fixe et que je crois déceler un départ d'incandescence dans son œil gauche :

- "T'as vu c'est dingue, on peut envoyer des prouts par SMS !"


Allez hop, vidéo... (avec la participation d'Edelihan).


[1] Cochonou et Yolanda ont deux plasmas, un pour le plaisir l'autre pour la détente.


[2] 250 milliards distribués pour 240 récoltés.

10 commentaires:

tassin a dit…

J'ai l'impression de revivre un repas familial dominical...

Tu écris toujours ce genre de billets sur une base de vécu Seb?

Monsieur Poireau a dit…

Toujours cette même version du TINA. Nos élus n'ont donc aucune imagination ?
:-))

Nicolas a dit…

Ce billet parle de bière alors que ça m'est réservé.

fabien a dit…

J'aurais du me sortir les doigts... et faire banquier ou assureur... quel con!
Il ne me reste plus qu'à gagner à l'euromillions si je veux becter dans 30 ans!

Mire a dit…

"Piétiner ceux qui n'ont pour renforcer ceux qui ont."

il manque probablement un "rien" ou un "pas grand chose"


Merci Seb, pour cet indispensable décodage idéologique, l'air de rien.
Comme toujours.

triton740 a dit…

la jonction rafp cet et rtt, un bijou idéologique


1-c'est dans les choses les plus infimes que l'on peut instiller ses plus grands principes
2-pour contourner les forces qui leur résistent les gouvernements doivent monter des usines à gaz

Il est un évènement passé inaperçu en matière de réforme des retraites, c'est le l'entrée d'une population entière dans un mode de retraite par capitalisation, appelé retraite additionnelle pour la fonction publique (rafp), un prélèvement sur la partie du salaire qui ne comptait pas dans l'assiette du calcul de la retraite. Un établissement est chargé de gérer (entendez : placer en bourse) de manière éthique les fonds recueillis qui doivent être impressionnants.

Le site rafp.fr indique comment calculer le nombre de points obtenus, Quand à savoir ce que vaudra le point en termes d'euros, il me fait penser à ces femmes qui avouent leur âge avec franchise mais se troublent si on leur demande leur date de naissance.

Là où c'est plus drôle, c'est que par les textes disponibles sur le site de la fonction publique, on découvre l'usine à gaz qui a été mise en place pour mettre en cause la rtt et qui ...permet de l'investir dans ce fond de capitalisation, en transformant ainsi les journées travaillées en plus et pour la moitié de leur prix en capitalisation boursière. C'est un peu plus caché que cela, mais l'idée y est, puisque implicitement les jours de congés restant en fin d'année sont implicitement injectés dans ce fond au-delà de 20 jours, si l'on oublie de préciser explicitement qu'on veut les inscrire sur un compte d'épargne temps (CET).


Travailler plus pour investir plus en bourse. Il fallait l'oser. Ce texte abscons pour le profane est pour moi un bijou idéologique, parce qu'il est un moyen de remettre en cause les 35 heures, et grâce à une usine à gaz où la moitié de leur valeur disparaît, les transformer en valeurs boursières qui se perdront sans doute dans les sables au moment où nous prendrons notre retraite.

C'est à méditer, on teste le système sur les fonctionnaires, parce qu'ils sont dans une position réglementaire, et non contractuelle, mais il contient une vision de la société qui porte à réfléchir.

Mire a dit…

"Sa réélection se jour en grande partie... "

oups, t'as du glisser.

seb musset a dit…

@Mire > Merci. Corrigé.

@triton > Je vais aller voir ça.

BA a dit…

Etats-Unis : les caisses de retraite sont déficitaires de 1 000 milliards de dollars.

Je dis bien : les caisses de retraite sont déficitaires de 1 000 MILLIARDS de dollars.

Pension Gap of $ 1 Trillion Is ‘Daunting’ Bill to U.S. States.

U.S. states must contend with a more than $ 1 trillion gap between what they have saved and what they have promised to retired workers for pension and health-care benefits, the Pew Center on the States said in a report today.

States have saved $ 2.35 trillion of the $ 3.35 trillion owed to workers as of mid-2008, the center said. The Washington-based group expects the deficit to grow because of investment losses states sustained in the second half of 2008, the report said.

http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20603037&sid=a5N852fTN2SE

HERMES a dit…

Mais il s'en fout Sarko! Tellement simple pour lui et surtout la mafia qui est dans son ombre: ruiner le pays, tout casser pour tout supprimer, retour à la féodalité. La retraite n'est qu'un détail minuscule de ce dispositif! Continue et... merci!