
A l'heure du bilan, lorsque nos arrières petits-enfants commémoreront la chute du mur de l'immonde, il conviendra de ne pas oublier la contribution appuyée des médias d'antan.
Au premier rang en terme d'efficacité, les radios périphériques privées.
Votre rédacteur écoute de moins en moins ces antennes, les douches d'acide publicitaire et l'information orientée lui rayant l'oreille. Mais bon, la curiosité nourrit le blogueur.
En début de semaine à la mi-journée, heure de forte audience, sur le chemin de l’imprivatisable poste de mon quartier, je scanne les ondes par heil-pod et tombe sur une tribune offerte aux auditeurs d'une station populaire d'obédience luxembourgeoise.
Dans le prolongement d'un article du Figaro paru le même jour relatant les retombées positives de la vigilance citoyenne dans un lotissement de Grasse[1], et introduite par un reportage audio enjoué soulignant le "côté humain" de cette "expérience" qui "apprend aux gens à se parler" qu'"aucun citoyen ne conteste", s'ouvre une discussion décontractée sur les comités de surveillance baptisés "voisins vigilants" testées dans 4 départements et première étape indispensable vers la constitution de polices privées.
Une porte-parole du lotissement (diction claire pour voix ronde à réponses carrées) saisit avec une assurance et un rodage fleurant bon la préparation, les baballes que lui lancent des journalistes bien conciliants :
"- Je surveille les aller et venus [...] les voitures suspectes [...] les démarcheurs à domiciles [...] ceux qui n'ont à rien à faire là et je les signale à la gendarmerie."
Et le journaliste standardiste de s'interroger : "- Mais c'est pas un peu à la tête du client ? [...] il n'y a pas un risque de délation ?"[2]
Penses-tu Lulu.
" - Non, pas du tout, c'est de la prévention. [...] la délation ce serait est une dénonciation intéressée. " Répond la dame du bon côté de l'identité nationale.
Le mot magique de "prévention" est abondamment répété. Moi, pour un meilleur entubage, j'aurai opté pour l'expression "prévention verte" : Il y a probablement un bilan écologique positif quelconque (économie d'estafette ou de tazers) à tirer de cet auto-flicage.
" - Et vous avez obtenu des résultats ? " demande le passe-plat à carte de presse.
La voisine vigilante, pourtant parfaitement aguerrie à la promotion de sa petite police autonome, perd un peu de son aplomb. Sur deux ans, elle avoue n'avoir choppé qu'un VRP sans papier, expulsé dans un lotissement lointain. Mais les chiffres (collectés par qui ?) sont formels : Les cambriolages ont chuté de 20% dans le quartier. En attendant, je pari une castration chimique que, comme plus de 20% des habitants du quartier, sa vigilance citoyenne ne l'aura pas empêchée de se faire refiler au prix fort et par téléphone des Natixis par son fidèle conseiller financier (a.k.a l'escroc) jamais à court de réponse dès lors qu'il s'agit de trouver une parade à l'angoisse existentielle qui ronge le petit bourgeois : Que faire pour que mon pognon en trop, me génère, à moi et à moi seul, du pognon en plus ?
Mais attention Mamy sifflet s'insurge à la moindre insinuation journalistique d'un retour des "milices". Maréchal si tu les entendais, ces odieux journaleux ! Elle déploie le paratonnerre et nous tartine du "civique" et du "citoyen" sur tous les mots. C'est beau comme du Guaino.
Exemple :
"- Ce sont des lieux [nos pavillons à nains de jardin] qui sont souvent vides et qui peuvent attirer des cambrioleurs. Nous faisons ça [fliquer et dénoncer] par esprit civique."
Rappel :
Le vioque de droite (dont les conditions d'acceptation ne se résument pas à des critères d'âge et de fortune, bien au contraire) qui vit dans les régions chaudes, retrouve le goût et les vertus de la solidarité si, et seulement si, il s'agit de la sauvegarde de ses petites possessions et des villas secondaires de ses voisins riches convoitées par les pauvres parasites plébéiens, gitans, locataires et autres terroristes.
"- On va faire des rondes en voiture et des tours de garde !".
Le constat du Bronson des jardinières est clair, "il n'y a pas assez de police", sa conclusion cristalline "la meilleure citoyenneté, c'est de s'organiser et de pallier les défaillances publiques". Il en veut l'assoiffé de prévention. Entre la publicité pour siège de jakuzzi automatisé payable en trente-sept fois sans frais et deux pilules de DHEA, on astique déjà les tonfas made-in-china au pavillon du vieux gland.
Cette demi-heure en prime-time radiophonique, pour et par le peuple, sur les bienfaits de la police privée et de la délation (euh pardon : de la vigilance de voisinage et de la remontée d'information civique) se poursuit sans incidents majeurs. Nos deux chauffeurs d'opinion détendent l'atmosphère (un poil pesante pour qui a le sens de l'éthique et de la déontologie journalistique) à base de vannes à la Chuck Norris du style "les voisins vont vous faire la fête"[3] et se désolidarisent des propos d'un auditeur réactionnaire (comprendre celui qui est contre cette modernisation des mœurs) criant au revival de la collaboration à la française.
Pour l'honneur, un auditeur punching-ball de dernière minute rappelle que nous payons des impôts et qu'il s'agirait peut-être de mieux les utiliser (meilleures formation et répartition des policiers, augmentation des ouvertures des commissariats de proximité...) Bizarrement, son phrasé est moins fluide, son discours moins rodé, la qualité technique de la communication pas aussi bonne et il est repris tout le temps. Ceci expliquant, peut-être, un temps de parole plus court.
Bien sur, pas une seule fois ne seront évoquées les véritables raisons du débat : Les mauvais résultats sur le terrain du chantre de la logique sécuritaire. Une fois encore, le problème est pris à l'envers. Au lieu de soigner les causes, on débat de la privatisation des conséquences. La preuve par l'exemple radiophonique que même avec son karcher cassé, tant que la misère morale des proprios du jardin est caressée dans le sens du brun, ils en restent à rager sur l'herbe au lieu de blâmer (Nicolas) le jardinier.
Sur le fond, précisions que si je ne suis pas un fondu de la maréchaussée mais j'admets qu'elle est nécessaire et à l'instar de Didier Super que parfois il y en a des biens[4]. En revanche, je vois de mon plus mauvais œil les débonnaires de la barbarie qui au nom de leur patrimoine (des insultes écologiques en béton pourri dans l'arrière-pays avec piscines de m'as-tu-vu) se prennent pour les garants de l'ordre, ne demandant qu'une carte blanche gouvernementale, un alibi, le plus petit dénominateur commun sous forme de menace diffuse, pour laisser éclater en toute sécurité morale et législative leur haine de l'autre [5].
"Moi je suis vigilant. J'ai mis un rottweiler dans mon jardin. On est pas des meurtriers mais on essaye de garder le bien qu'on a."
in "Les auditeurs ont la parole".
Je bascule l'heil-pod en mode funk, songeant aux éventuels supplices anaux "civiques" et "citoyens" à "tester préventivement" auprès de certains récidivistes du gouvernement pour leur recalibrer les fondements républicains, et atteint enfin la poste pour déplorer sa fermeture définitive.
* * *
Le surlendemain, même station même principe mais rangé au rayon information. Aux aurores, autre pic d'audience, suite à l'invitation à la réflexion (bande-annonce législative) du Ministre de l'intérieur (et des auvergnats) sur l'éventualité d'une mise en place d'un couvre-feu pour mineurs de moins de 14 ans, c'est le choix de la station d'offrir une tribune sans aspérités journalistiques au maire d'une petite commune du Tarn qui a devancé "à titre expérimental" (ou promotion, à ce stade on ne sait plus très bien) les humides fantasmes de Brice.
Sont mis en avant par le maire VRP apparenté Modem que le couvre-feu "conforte l'autorité parentale", que "l'idée du ministre est bonne", qu'il "faut essayer, qu'il faut tenter" (c'est le progrès quoi bande de réacs libertaires à la con !) et, tout de même on y vient, que c'est "une société de sécurité privée qui a fait un travail de médiation" (comprendre : Des vigiles rapatrient par le colback les mômes chez eux.)
Quelle meilleure propagande pour une privatisation progressive de la police (bah oui c'est un service public comme un autre) et un auto-flicage généralisé (l'un servant la productivité de l'autre) qu'une clientèle apeurée par son ombre ou un élu prêt à manger à tous les râteliers pour s'assurer un autre mandat ? Aucune, le gouvernement l'a bien compris et laisse faire la com' en mode autonome.
Et le journaliste de conclure "en tous les cas on a compris que l'exemple fonctionnait."
Tu m'étonnes Elton.
A l'heure où il est fréquent de tomber à cerveau raccourci sur le grand méchant internet, penchons nous sur ces radios...
D'un côté, une information virant vite à l'édulcoration positive des projets gouvernementaux les plus liberticides et ouvrant sans retenue ses micros aux bêta-testeurs du tout sécuritaire.
De l'autre, des programmes autoproclamés de "libre antenne" constitués de témoignages d'auditeurs dont on ne sait rien et qu'il faut croire sur parole, permettant aux stations de se dédouaner d'une analyse fastidieuse et / ou politiquement embarrassante tout en passant pour des humanistes.
Question : Au nom de la démocratie des auditeurs et pour confirmer l'extrême décontraction gouvernementale, le retour de la peine de mort sera t-il validé par textos surtaxés dans les "Grandes Gueules" ?
Réponse : Probable.
[1] oui parce que cette fausse nouvelle destinée à sonder la nature des oppositions et préparer les opinions vient des Alpes-Maritimes, Toute accusation de stigmatisation d’une catégorie de citoyens et d’un certain électorat ne serait que caricature comme ils disent à la radio.
[2] Au sujet des fortes potentialités de dérapage des comités de vigilance citoyenne : La Zona.
[3] Mouahahaha !
[4] Hormis un rocambolesque épisode sur tournage, à base de cow-boy trépané de la police locale (privée ?) de Neuilly sur S. à l'époque où un roitelet de maire aujourd'hui monarque bananier "expérimentait" ses méthodes de gestion préventive, je n'ai pas trop eu à en souffrir.
[5] Votre rédacteur a été cambriolé une fois. Il habitait alors en zone pavillonnaire. li s'avère que le coupable était le fils du voisin.