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20 mars 2020

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#confinement jour 7

A. me rejoint à l'aube. Je suis réveillé depuis deux bonnes heures. Je lui propose une sortie rien que pour nous deux avant le réveil de sa grande soeur. La routine sanitaire est acquise. Gants et Baillons en polaire rouge, laisser-passer dans la poche. Descendons sur la piste Corona en prenant garde de ne pas accrocher les portes.

Main dans la main, nous sommes les spectateurs privilégiés de la symphonie matinale sur la petite place arborée, propriété exclusive des oiseaux. A. pointe du doigt les premières fleurs sur les branches, c’était au programme d’une de ses dernières leçons.

Une pyramide de gros pains rustiques à la boulangerie du coin de la rue. Il n’y en a jamais eu autant à cette heure. Les maraichers, les bouchers et les boulangers redoublent d’effort pour fournir de l’abondance au coin de nos rues désertes.

L'école en temps de confinement. Je constate une réelle différence entre le primaire et le secondaire. L’instituteur d’A. a organisé une boucle mail, simple et touchante. On y donne exercices et leçons à réviser, quelques conseils et une phrase d’encouragement. A. est très attachée à son instituteur. Même quand il n’est pas là, à ses yeux en termes d’instruction, c’est lui qui fait la loi. Dans le secondaire, c’est plus compliqué. Le logiciel tant vanté par un ministre fonctionne mal et il est différemment suivi par les professeurs. J’apprends à R. à se dépatouiller des fichiers .PDF, comment zipper et dezipper une présentation et autres basiques de la vie numérique. Je croise les doigts pour qu’elle continue à être sérieuse et ne glisse pas dans le laisser-aller vu la situation et la piètre ergonomie du logiciel. Je n’ose imaginer la situation scolaire d’enfants qui sont déjà en quasi décrochage à l’école alors qu’ils se retrouvent confinés parfois à plusieurs, et / ou sans ordinateurs.

Nouvelle crise d’A. parce qu’elle s’est trompée dans ses exercices. Seule solution pour la calmer, le bain, ce spa des confinés. Cela fonctionne, nous nous occupons chacun à nos travaux, chacun dans notre coin.

Le soleil revient en force sur nos façades blanches. R.ouvre la fenêtre et joue de la guitare pour la rue. Je conviens d’un rendez-vous à mi-chemin avec C. pour lui déposer les enfants à la mi-journée. Tant que c’est possible nous allégerons les alternances de garde à trois jours.

La pâté de maison, notre seul horizon, ressemble aux reconstitutions américaines en studio des rues « si typiques » de Paris (à savoir sans voiture et sans piéton dans l’imaginaire mondia). Tout ceci a des saveurs de The Handmaid’s tale. En six jours, on s’y est globalement plié. Pour certains et j’en suis, on demande même plus de fermeté avec les contrevenants, plus d’hygiène à chaque instant. Il va falloir être vigilant sur nous, notre entourage, nos réactions communes, notre condition physique mais aussi mentale. On se prend a rêver sur le monde qui va changer après, mais il ne faut surtout pas rêver. Il y aura un avant et un après, oui, mais il y a surtout un pendant, nous définissons la suite.

Ma cellule cosy est désormais comme toutes celles de la cour : les fenêtres grandes ouvertes la journée. Quelques voix résonnent brièvement, quelques impatiences d'enfants et les oiseaux, des mouettes un moment et l’écho limpide d’un clocher. Mon quartier parisien ne s’est pas transformé en ville de province, tendez l’oreille c’est un village de campagne. Les peurs s’effacent provisoirement, demain n’existe plus jusqu’à la prochaine fois.

Les objectifs sont simples : terminer la cuisson des légumes, ne rien gâcher, se laver les mains, répondre aux questions du boulot, prendre des nouvelles des siens.

J’envoie un message à mon père plus pour lui donner un peu de nouvelles plus que pour en prendre des siennes, j’en connais les grandes lignes. De ce qu'il m'a été rapporté, il ne réalise pas vraiment ce qui se passe en ce moment. Lui est déjà isolé depuis des mois à l’hôpital, et n’est connecté au monde que par un écran de télé où tout n’est plus qu’une fiction éphémère où le télé-crochet des bibelots de Sophie Davant a la même valeur que le bodycount de la pandémie. On a tout imaginé depuis des mois à son sujet, il a tout traversé débonnaire et sans mémoire, et aujourd’hui l’absurde : Toute visite est interdite pour sa sécurité, ce n'est plus son corps mais l'extérieur qui est un danger.

Mes colères sont en pause. Toute sauf une. Ce scandale d’un pouvoir qui, plus de trois mois après le départ du virus, n’a toujours de masque à distribuer à son corps médical comme à sa population. Je ne comprends pas la complexité de cette tâche pour un exécutif si prompt à donner des leçons sur le travail des autres, alors qu'il y a encore cinq jours dans n’importe quel Mac Donald’s du territoire français on offrait un Avengers en plastique, fabriqué à douze mille kilomètres de là, pour chaque Happy meal à quatre euros commandé.

La semaine dernière est un monde englouti, la prochaine une chimère. Tout nous parait incertain, on avait juste oublié que tout l'a toujours été.

Ce que j’ai écrit hier est contredit à ma fenêtre le soir même. A 20 heures, c’est l’ensemble de la cour qui est sa fenêtre pour applaudir, dix minutes de joie balayée chaque minute par le faisceau bleuté de la tour fantôme. Je découvre ces façades que je connais pourtant depuis dix ans. Les hurlements, les sirènes pour les infirmiers, les docteurs, le personnel hospitalier, mais cette émotion collective ne leur est pas uniquement destinée. C’est notre point de rencontre, la façon la plus sécurisée de se prendre dans les bras et de tous s'encourager.


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