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19 mars 2020

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#confinement Jour 6


- Tu vois qu'on a bien fait de laisser le chat à la campagne et ne pas le garder à l'appartement. Il est plus heureux là-bas. Maintenant on est comme était le chat ici : on ne peut plus sortir et rentrer quand on veut.

Matinée entrecoupée des cris de A. parce que l’opération « n’est pas faite dans la bonne colonne ! ».

Mon pouvoir de mobilisation sur n’importe quelle autre tache est de 15 secondes à tout casser les gamines me sollicitant sans arrêt du réveil au coucher. Je dois avouer aussi ma confusion à prioriser et à mettre en pause mon constant état d’alerte. Même si nous nous améliorons dans l’organisation, ce reboot de Loft Story avec deux enfants sans terrasse ni jardin est un escape game sans fin.

Nous ne sommes pas sortis depuis dimanche. Les effets de la promiscuité commencent à se faire bien bien sentir. Ce n’est pas tant une question de place que de bruit, de papillotement constant et de perpétuelles engueulades entre les soeurs.

- On a le temps de tout faire, mais on ne sait plus quoi faire, me dit A.

La solution serait les écrans, mais je ne veux pas tomber là-dedans, d’autant qu’elles ne sont pas réellement en demande. Nous ne regardions plus que très peu la télé depuis quelques mois.

Je les lance sur l’écriture d’un scénario tandis que je sors en bas du bâtiment pour un échange à la sauvette kilos de poireaux contre clopes duty-free presque comique.

Nous mangeons paradoxalement mieux, un autre voisin restaurateur nous ayant rechargé en légumes frais. Je me souviens encore de cette conversation légère avec lui dans l’ascenseur sur le virus il y deux semaines, soit six mois en équivalent Corona-Time. Je me rappelle également de la conversation avec T. dans ce même appartement, il y a deux semaines et six mois aussi, sur l’importance de prendre de la distance avec cette ville, avoir son petit terrain cultivable. A l'époque, début mars donc, nous n'avions même pas fait le lien avec le virus.

L’agressivité palpable du quartier ces derniers jours mute progressivement en une routine anti-sociale et sanitaire, plus ou moins respectée. Beaucoup de gens du quartier sont partis. Il ne reste ici que les revenus modestes et les familles sans résidences secondaires et quelques autres qui ne comprennent pas encore trop le pourquoi et le comment des contrôles policiers. De ma fenêtre, je vois quelques terrasses orientées plein sud abandonnées par leurs propriétaires.

J’avais sous estimé l’exode parisien de dimanche et lundi qui propulsera n’en doutons pas le virus dans les territoires qui sont déjà des déserts médicaux avec les conséquences que l’on sait. Comment leur en vouloir ? J’aurais eu l’opportunité : j’aurais probablement fait pareil.

Nous coupons les écrans et les informations et je ne vais plus que parcimonieusement sur les réseaux sociaux. C’est le retour en force du silence, du champ des oiseaux, du roucoulement des pigeons qui ne m’ont jamais semblé aussi beaux, c’est dire mon niveau de fatigue. Je trouve les pigeons désorientés d’ailleurs par cette perte soudaine de perte sèche de détritus à becqueter. L’on n’entend plus d’autres signe de civilisation que les échos, pour l’instant lointains, des sirènes d’ambulances et de voiture de police.

A l’heure du soleil dans le salon, je me penche au balcon pour prendre ma dose et un shoot d’amis au téléphone. J’entends parler d’élan de solidarité et d’acclamations aux fenêtres chaque soir pour remercier les soignants qui après avoir couté "un pognon de dingue" font "un travail exemplaire". C’est encore timide ici. Certains en sont encore à jeter leurs kleenex sales et leurs boites de whiskas vides par la fenêtre comme d’habitude, pas de dérogation pour ça.

Vers 18 heures, on tente une sortie. Deux tours de paté de maisons. On se protège le bas de visage avec nos masques de fortune : des écharpes en polaire rouges assorties. Première marche en trois jours dans notre quartier fantôme juste parsemé de quelques primeurs, boulangers et bouchers qui attendent le client masqué.

Je ne sais pas ce qui suivra, mais c’est une expérience déstabilisante de découvrir des lieux de tous les jours, en l’occurence une artère commerçante, vidés et muets. On n’ose même plus parler tant on est certains que chacun chez lui peut nous entendre dans les trois cents appartements autour de nous.

En bordure du parc des enfants, certains n’ont pas nos pudeurs de confinés. Dans un recoin caché sur la pelouse, un couple allongé n’est pas loin de passer à l’acte. On n’y fait même plus gaffe, tant on est heureux de respirer cet air que je n’avais connu à Paris. Les apôtres du tout bagnole ont une cinglante démonstration. Même le nez derrière nos écharpes, on fait clairement la différence avec ce que l’on respirait il y a encore quelques jours.

On croise un joli chat dans la rue qui miaule vers nous et se frotte à nos jambes, je retiens A.

- Ne le caresse pas.

Au retour, j’achète des pommes dans l’épicerie désertée. On se parle de loin, on se désinfecte les mains, on paye sans contact.

Nous les partageons à la fin du souper alors que le soleil rouge rase les toits.

Après cette journée chaotique et claquemurée, en mâchant la pomme fondante, nous avons tous les trois au même moment la même réaction :

- Qu’est-ce que c’est bon !




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