jeudi 26 février 2009

ID-TGV : la facture sonne toujours quatre fois

Laissez-moi vous narrer une mésaventure toute chaude qui montre à quel point je suis d’accord avec Frédéric Lefebvre : Il est important de stopper la criminalité organisée sur internet !

Harassé par le poids de la vie parisienne, son cortège de gris et sa mauvaise humeur généralisée, j’ai récémment décidé de répondre à quelques-unes de vos invitations à me rendre en province. Première étape : Strasbourg.

Soucieux de ne pas subir le racket des 80% de taxes sur l’essence ainsi que des frais de péage prohibitifs pour une autoroute amortie depuis des années dont l’état a légué la concession à quelque affinité de palais, je décidai de prendre le train.

C’est ce genre de folie dont l’homme confiant dans le sérieux des entreprises de son état n’a pas idée du genre de frais qu'à l’époque de la fluidité des transactions sur internet, elle peut engendrer.

Me voilà donc à 20h00 sur le site de la SNCF. Pour le même trajet, je découvre une gamme de prix allant du simple au sextuple. Habituelle mécanique de la confusion des offres, décrédibilisant la valeur du service et le coût de production, dont les marchands du temps aveuglés par la rentabilité immédiate ne semblent pas saisir le danger qu'elle représente à terme. Vendre les mêmes services ou articles d’un endroit à l’autre (ici au même endroit) alternativement pour 1, 40 ou 320 euros, génère un désordre chez le client qui le conduira à une paranoïa de l'offre. Proche est le jour où l'usager s’enquerra de s’approprier l’objet de ses désirs à la valeur préhistorique qu'il aura unilatéralement décrétée soit : Tu me le donnes où je te tue.

En attendant ces jours imminents du règlement de compte généralisé, revenons à ma colère du jour.

Écrivain étant de loin le métier le moins rentable au monde, face au site bordélique de la SNCF et alléché par des tarifs cassés surnageant entre deux billets hors de prix : j’optai en toute avarice pour ces tarifs avantageux au sein de la gamme de réductions auxquelles je peux prétendre n’étant ni ado, ni retraité, ni membre du gouvernement : C'est à dire aucune.

20h30 : L'indécrottable ergonomie préhistorique du site de la SNCF (caractères lilliputiens, manque de lisibilité de l'ensemble, navigation médiocre, opacité de l’architecture, pléthore de messages inutiles, autisme de l’interactivité…), son absence d'intuition même la plus basique (il vous propose ainsi, systématiquement depuis dix ans, une date de retour antérieure à votre date de départ) et la lenteur générale de la plate-forme de réservation montrent à quel point cette entreprise a, d'un point de vue informatique, mal survécu à l’extinction du Minitel.

21h00 : A force de persévérance, jonglant entre les nuances ferroviaires entre réservation, consultation d’un horaire, suggestion d’itinéraire et résumé d’une réservation de consultation d'horaire, Bibi se concocte un petit voyage en première classe aller-retour pour une valeur de 60 euros sur un truc bizarre et pas cher avec plein de couleurs pour djeun'z nommé ID TGV. En dédommagement d'une montée de stress consécutive à 30 minutes de recherche d'un horaire potable pour un prix décent, j'opte pour un siège en zone ID ZEN garantie exempte des deux plaies du monde moderne que sont les portables à sonneries personnalisées et les enfants de mes voisins.

Candide, je coche des conditions de ventes m’informant que le billet est non-remboursable et modifiable jusqu’à la veille du départ en échange de 10 euros. J’entre mon numéro de carte bancaire. Je m’inquiète moyennement de l’absence du cadenas jaune en bas de navigateur me rassurant sur un vague lit de chauvinisme, que le site le plus visité de France, émanant de surcroit d'une entreprise publique, doit être à la pointe de la sécurité.

Enter.

Rien. Juste rien. Un message s'inscrit sur la page blanche qui m'obsède depuis une longue minute : Votre navigation a été interrompue. Rapidité et information constructive : C’est fort de ce constat répété avec obstination depuis 20 ans que je prends de moins en moins le train.

Le site m’invite à recommencer ma commande.

En parallèle, aucun courriel ne me confirme ou infirme la commande.

Crédule et confiant, je réitère. Trois fois.

Même absence de motifs, même résultat : Écran blanc, rien et répétition du message.

Il est 22 heures, j’ai déjà passé plus de temps à essayer de décrocher mon billet que le voyage ne m’en prendra (si j'arrive à le payer un jour).

J’abandonne. Tant pis, j’irai à Strasbourg en velib.

Lendemain matin, 9h00. J’apprends dans la presse au travers d’un entrefilet perdu sous un bandeau publicitaire pour la SNCF, qu’il y a comme un "bug persistant" avec le site ID TGV. Rien de bien grave : Des milliers de consommateurs lésés depuis des semaines. Une broutille qui fait bien moins de barouf télévisé qu’une heure de retard pour les passagers à la Gare St-Lazare pour cause d'intolérable cruauté des grèves surprises de syndicalistes rétrogrades. Un rapide tour de forums m’apprends que le dysfonctionnement IDTGV est de grande envergure et ne date pas d'hier. Une dame témoigne : Elle s’est vu prélever 1300 euros et n’a jamais vu la couleur de son billet de train.

Un tantinet inquiet, je fais une recherche sur le site de la SNCF. Je découvre en entrant mon nom et mon adresse courriel (on notera au passage la performance au niveau de la confidentialité des informations) que je suis détenteur de 4 billets virtuels d’ID TGV pour le même voyage, le tout pour un prix pas virtuel du tout de 240 euros. 50 centimes du kilomètre : Le 4X4 de ma mère est plus économique.

Inconfortable moment où je me sens pénétré d'une grosseur dans le fondement. Pire encore : Son propriétaire est un énarque nommé Guillaume Pepy.

Après vingt minutes d’attente à la hot-line de la SNCF, après m’être une première fois fait raccrocher au nez (rite de passage classique dit du premier filtrage depuis l’obligation de gratuité faite aux hot-line) et après avoir eu connaissance de mes réservations, un jeune garçon dont la voix m’indique qu’il tient à son métier prometteur, m’indique en langage nono-le-robot que le problème est identifié. Tu m'étonnes.

Oui, sachez-le : Le site de la SNCF serait en maintenance depuis deux mois, peut-être plus.
(Probablement depuis les assauts de l'ultra-gauche.)

Par chance, le service de collecte des paiements par carte de crédit lui fonctionne toujours, si ce n’est pour ce petit défaut de confirmation de la transaction (juste exigé par la loi). Avant de me faire la promotion du service révolutionnaire qu’offre ID TGV, le garçon m’informe que je recevrai un courriel dans les deux heures qui stipulera que mes commandes sauf la première me seront instantanément remboursées.

Le soir venu, je n’ai bien sur pas de courriel et encore moins de remboursement.

Inutile de préciser que le moindre webmaster bénévole de crèche associative vous confirmera que quand un site est en maintenance, il ne laissera pas le service de paiement en ligne en fonctionnement ou, qu’au minimum il préviendra l’usager qu’une maintenance est en cours.

J’attribue donc à la SNCF, à l’unanimité de mon vote, le Morano d’or de la cyber-criminalité à grande échelle. Mention : Crime parfait.

Sur la base :

1 / d'une absence de délit (je n’ai appris que par hasard que mes commandes étaient validées).

2 / d’une absence de preuves (je n’ai toujours pas de billets en ma possession, il faut les imprimer soi-même et donc devenir complice du crime. Une fois imprimé les billets deviennent définitivement non-remboursables).

3 / d’une absence de médiation (il est explicitement stipulé sur le site ID TGV que les litiges ne seront jamais traités de personne à personne, ni même par téléphone).

4 / d’un principe de fulgurance (Les billets ID TGV, pour être avantageux, concernent des dates très proches. Les relevés de banque, eux, sont envoyés a la fin du mois. On comprend l'avantage comptable que représente ces sommes collectées par la SNCF et la marge d'exploitation en forte hausse pour 2008 publiée ces jours-ci.)

5 / d'un coupable haut de dessus de tout soupçon. - Merde c'est la SNCF quand même, ils s'amuseraient pas à la petite arnaque de bas étage ? Se dira la victime du "bug". Quand bien même, c'est tellement gros : Par quel bout les attaquer ?

Et, oldie but goodie, le plus important :

6 / La cupidité du prospect. (Il y a des mots comme gratuit, discount ou liquidation qui actionnent par déclic des comportements irrationnels chez le plus posé des individus. Dés que l’on fait miroiter un prix cassé de 90% entre deux billets au prix fort sur le même voyage, le blaireau à budget serré perd la raison. Et ne dites pas même si c'est vrai : Il est con ce Seb Musset il s'est fait niqué par ce qu'il passe ses journées à pointer du doigt mais contribuez à dénoncer la violence de l'escroquerie mise en place (et éventuellement faites un don par PayPal avec la mention "pauvre tâche t'aurais du la voir venir !" ).

Admettons que le défaut de fonctionnement soit involontaire, sa récurrence depuis des semaines est coupable.


A ce stade, étant à la merci de l’organisation. J’ai 2 options :

1 / Sur le chemin de l'Alsace et de la Lorraine, me rendre physiquement au siège de la SNCF pour corriger virilement quelque intermédiaire de la chaîne de commandement. Au regard de la somme versée, j’estime que le client peut s’autoriser quelques extras de type coup de boule ou bonne gauche pète-chicots.

2 / Faire un billet vengeur dans l’océan de la blogsophère vindicative et appeler les futures victimes à fuir comme la peste la SNCF et ses services révolutionnaires (tout au moins sous leurs formes payantes).

Dans l'attente de nouveaux développements, voici à ce jour l’article de mon blog qui, si ce n’est littérairement au moins financièrement, m’aura le plus coûté.

Inutile de préciser que j’en autorise la duplication, la reproduction et la représentation hors du cadre familial et vous le cède à des fins contre-publicitaires : C'est moins risqué que de se balader à proximité de caténaires.

Quant à moi, voyageur bafoué, malgré mon amour des voyages en train pour les conversations que je peux y grappiller, je prendrai une grosse voiture qui pollue pour aller dans l'Est en écoutant Sophie De Menton dans Les grandes gueules s’insurger contre ces gangsters de l’internet qui méritent perpète. S'agirait-il des stratèges SNCF en alibi du bug ? Non, des criminels de 12 ans organisés en réseau qui écoutent sans payer du MGMT dans leurs chambres au prétexte légitime que 19 euros pour un CD, c'est comme 240 euros pour un Paris-Strasbourg annoncé à 60 : Cela répond de l'escroquerie à échelle industrielle.


mardi 24 février 2009

Bouclier fiscal j’écris ton chiffre

Publication Lagardienne du jour : Pour la première année fiscale du mandat Sarkozy, le nombre de foyers payant l’ISF augmente de 7.2% alors que dans le même temps les collectes totales de l’impôt diminuent de 660 millions soit - 5.5%.

Il y a donc plus de riches mais ils payent moins.

Voyez Français que le rendement de cet impôt de solidarité sur la fortune, discriminant et coûteux, à force de dégrèvements et de boucliers fiscaux, se réduit comme peau de chagrin et qu’il faudra songer à le supprimer.

D’un autre côté, malgré la baisse des prix dont ceux qui payent leurs courses, de Pointe-à-Pitre jusqu'au Shopi de la Rue Pierre Nemours, s’accordent à râler qu’ils augmentent, la consommation rebondit de 1.8% en janvier. Et les recettes de TVA de gonfler d’autant.

Il y a donc toujours autant de pauvres mais ils payent mieux. Merci Monsieur Sofinco.

Voyez Français comme cette taxe sur la valeur ajoutée équitablement répartie entre précaires et nantis est, elle, très rentable et que l’état se doit de la conserver ne serait-ce que pour compenser le prochain manque-à-imposer des foyers les plus riches pour cause de déchirante dépréciation de leurs placements boursiers et immobiliers.

lundi 23 février 2009

Happy horreur chez Baby et Rico


Le récent silence émanant de la studette qu’occupait Rico au cinquième étage ne présageait rien de bon quant à la quiétude de l’immeuble. A quelques encablures de la Sorbonne où il étudiait, le jeune provincial demeurait dans cette chambre sponsorisée par ses parents, au terme d’un pèlerinage Erasmus à travers l'Europe, au prétexte d’une sixième année d'étude en sciences économiques et sociales.

Malgré ses vingt quatre ans et l’étroitesse de sa studette, Rico (Kévin dans le civil) s’y était installé en couple avec sa collègue d’études parisiennes : Baby la blonde (Karine la châtain dans le civil).

Rico et Baby cumulaient les années d'apprentissage selon un ration effort / récompense de 1 sur 15. Ainsi, pour quatre nuits de bûche par semestre en raison de partiels imminents, les résidents de l’immeuble, une belle brochette de croulants en leur temps déjà outrés par les remous du quartier lors de ce satané mois de 68, pouvaient redouter, à l'issue des examens, au moins le triple en soirées de techno toni-frappée depuis la chambre du couple surpeuplée de fêtards clonés.

Passé le profond mépris ce monde antique les entourant et auquel il faudrait bien, une fois leurs thèses respectives validées, un jour s'attaquer, le couple moderne se concentrait pour le moment à ne pas décevoir ses darons, gauchos nostalgiques pour Baby, mécènes intégraux de la chambre d'études studieuses de Rico située à l’épicentre de toutes les distractions, en plein quartier latin.

Finis les échos forts des confidences angoissées entre étudiants chatant à tue-tête sur msn quant à savoir si c’était de la Colombie ou du Panama que Caracas était la capitale. En ce début de soirée fin février, dans l’intimité de la cuisinette tout équipée,
Rico et Baby mitonnaient un repas signé petitesbouffes.com. Au menu : Ragoût de mouton sans mouton avec alcool à profusion sur fond de Voltage Radio.

- Y a pas à dire : Voltage c’est quand même la référence en matière de musique. Décrétait d'une voix à la mue pas encore achevée, un Rico aux biceps moulés par son juste au corps I love LA se dandinant en saccade sur du Lady Gaga.

Malgré son look de gamin, le torse body-buildé aux hormones de croissance, l'étudiant supportait déjà l’hypocrisie et ce poids des mensonges dignes de ceux d’une vie active et respectable d'adulte standard. Homosexuel refoulé, il lui faudrait passer par le filtre d'un mariage pour, d’ici une décennie, au terme d'un divorce cradingue où il sacrifierait deux enfants, avouer à son entourage qu’il ne serait et ne fut jamais autre chose qu'un pédé.

Backstage, plus motivé que jamais à remonter en selle depuis qu’il s’était fait dégager en deuxième semaine du casting de La Nouvelle Star, Rico se motivait devant la glace de son cabinet de toilette pour enfin avouer à ses sponsors, à sa prochaine livraison de linge sale, que vraiment il n’en avait rien à foutre de leurs études à la con et que, comme Cindy Sanders, il finirait bien par trouver la gloire en chantant.


Couple, réussite, sentiment d’appartenir au grand monde en opposition à ces loosers de chômeurs n'ayant pas fait les études qu'il fallait : Rico se forçait à vivre selon les souhaits de ses parents. Son paradigme : Ne pas les décevoir. Rico respectait la tradition de la Grande France d'avant. A force de bûcher, ça finirait par payer. Belle gueule et pas méchant, les rares fois où il lui arrivait d’en discuter avec son entourage aseptisé, que ce soit au tour d'un verre dans un pub ambiance, à la sortie du dernier film de Danièle Thompson ou du spectacle de Florence Foresti, il l'avouait sans complexe :

- C’est évident, je vois même pas pourquoi on en parle, bien sur que je suis de droite. La gauche, c'est pour les fonctionnaires et les vieux.

20h00 : Tambourinèrent à sa porte, Tan’ et Tobias de la même promotion.

Tan’ était la copie filiforme de Baby. Préchauffée en pub à la Red Bull, la conquérante auburn alternait généralement l'appel à la fornication au moindre type rencontré pour lui signifier la minute d'après que non, vraiment, elle était trop classe pour un minable dans son genre. Sur la base de ce comportement, il lui arrivait de temps à autre de se faire gang-banger dans certaines latrines interlopes. Heureusement, l’alcool qu’elle ingurgitait par tonneaux depuis bien avant sa majorité (mais seulement après les cours et hors période d’examen), effaçait la plupart du temps toute séquelle neurologique des assauts.

Par précaution, en souvenirs douloureux de récupération matinale de slip petits bateaux en confetti, Tan’ s'affublait depuis d’un bodyguard ouvertement homo : le guttural Tobias. Plus pour longtemps, l’erasmus allemand confiait à qui ne voulait pas l'entendre son exaspération de La France. Au grand regret de son alibi de copine, il retrouverait la Saxe natale de Tom, sa sexe machine.

21h10 : Alors qu'au même moment, à quelques centaines de mètres sur le parvis de la faculté, leurs collègues appelaient à la grève générale, Baby, curieux mélange platine de sénilité mentale et d’hystérie éthylique, prit à partie son comité d'amis :


- Merde Bordel, font chier ces bâtards de grévistes !


21h30 : Alors que les conservations du quatuor ne s’éloignent jamais bien longtemps des lieux communs de la pseudo rébellion adolescente, à savoir la transgression par le sexe et la biture, poussés à bout par la chaude actualité des universités, au risque de gâcher la fête, les amis se salirent à aborder de dégoutants thèmes sociaux. La poussée de contestation universitaire de leurs compagnons de fac paralysait le bon déroulement de leurs six heures de cours hebdomadaires.

- A cause d’eux, on ne va pas être notés !

La perspective d’un monde dénué de toute évaluation représentait le summum de l’abjection pour cette jeunesse aux apparences mutines aspirant au fond à la plus profonde des soumissions.

- Qui sont-ils ? Questionna Tobias le candide.

- A l’évidence, ils sont manipulés par la LO ou la LCR ! Répondit Rico qui depuis deux mois se demandait comment il pouvait attirer l'attention du copain germain avant qu'il ne s'exile, sans se faire griller par sa bourgeoise. Celle-ci malgré, l'apparence d'ouverture et sa connaissance de la moindre réplique des épisodes de Sex and the city, n'éprouvait que mépris pour ces déviants.

Suivirent dix minutes de profonde introspection entrecoupée de trous normands à la Tequila pour tenter de décrypter ce que signifiaient les abréviations LO et LCR. Les étudiants s’accordèrent sur un terme fédérateur : Gentils connards de gauche.


- C’est vrai ils sont sympathiques avec leurs utopies mais ils ne comprennent pas les enjeux. Du coup ils nous font reculer
! Râla Tan’ sur un hoquet rôteux.


Baby prit la bouteille :

- Pourvu que Sarko tienne le coup !
Beugla-t-elle avant d'entamer au goulot l'amphore à vinasse dont la moitié du contenu s'échappait sur le sol en coco.

Et Tan’ de revenir dans la douleur sur sa première expérience démocratique :

- Je me suis engueulée avec ma mère en 2007. Elle a voté Bayrou cette conne ! Du coup je parle plus politique avec elle.

22h05 : Le ton montait mais on ne le devait qu’à l’alcool, tous s'accordant sur le fond du problème français :

- La grève, c’est la plaie des plaies !

22h20 : Cuvant son Ratafia, Tan précisa :

- Ils manifestent pour manifester, ça coûte cher à l’état !

Le rejeton CSP+ dilapidant en mini-jupes dispendieuses signées de grands noms toutes les subventions de son daddy, grand lecteur de Libération, professait sa leçon de comptabilité sociale, dont même les petits vieux, FN et sourdingues, du premier étage saisirent la pertinence. Objet de la plainte :

- Jeudi, à cause de ces cons, j’ai été enfermé 5 minutes dans la Sorbonne !

A quatre pattes, le wonderbra Victoria's Secret sous le nez de l’étudiant teuton, tentant vainement de remettre dans la carafe la bibine renversée, Baby balbutia en bavant :

- Ce sont les lycéens les pires !

- Des enfants gâtés, comme les fonctionnaires ! Rajouta Rico épongeant la table basse Muji à 650 euros, qu'après la bague de Baby, belle-maman offrit au couple comme deuxième cadeau de fiançailles.

- Ils défilent pour défiler. C'est comme les fonctionnaires du 29 janvier, ils se rendent pas compte que ça a empêché les gens de circuler et du coup y en a qui ont perdu leur travail !

- Les enculés !

Tobias, dont à ce moment précis la moue signifiait quelle bande de gros cons, s'étonna qu'à rebours de son pays, l'absorption massive d'alcool semblait Helmut Kohliser les jeunes français. Conscient qu'à ce stade il ne
pouvait déjà plus endiguer les clameurs arrosées des pétasses mdr à deux doigts d'uriner sur le tapis, il tenta tout de même un timide :

- Les grévistes représentent ceux qui ne peuvent pas défiler. S'ils étaient pas là, ce serait peut-être le fin de la liberté pour tous non ?


La naïveté de l'hypothèse fut mise sur le compte d'une mauvaise compréhension de la langue. Baby contre-attaqua, rétorquant au fils de métallo est-allemand, mort d'une crise cardiaque sur sa chaine d'ajustage au terme de sa vingt deuxième année d'ajustement d'essieux de Trabant :

- Mais non Tobias, tu ne comprends rien ! En France c’est pas pareil ! Nous on a été élevés avec les grèves. Moi je me souviens en 95, avec ma mère on ne pouvait même plus faire nos courses de Noël au "Bon Marché". On s’est retrouvées bloquées sans bus. La haine.


- En France, on a la culture de la grève. C’est la voix de la rue, c’est tellement démodé. Conclut Tan' en s’excusant : Il fallait sur-le-champ qu’elle aille gerber.

Pendant que Tan dégobillait, Baby qui se vantait comme ses amis de la nouvelle génération de ne pas avoir la télé, leur déblatéra au mot près la logorrhée concernée d’un Jean Pierre Pernault de type "entre deux tours".

- On est pris en otage. Avec leur connerie, la France va encore être paralysée !

23h50 : Tobias se tût, déplorant amer l’exception française dans laquelle pataugeait l’élite estudiantine du début de siècle.

0h20 : Tan' se dévisageait depuis quarante minutes dans le miroir du cabinet de toilettes. Elle frotta d'un coup de tunique le dernier filet qui lui coulait
sec et kaki du menton au cou.

- Encore cinq kilos en moins et je trouverai l'homme de ma vie.

0h45 : La soirée dégénérait. Rico défendait avec ardeur les vertus du 49-3 pour en finir avec l'obstruction systématique au progrès représentée au parlement par les sociaux-rétrogrades.

1h30 : Après avoir regardé avec émotion leurs photos de leur année de fac trop top de Barcelone, tout frais payés par cet état qu’il fallait réformer pour cause de fainéantise de ces fumeurs de joints en première année, ayant lessivé une deuxième bouteille de Smirnoff et, parce que merde y en a marre à la fin d’être social, Baby excédée brandit le bras de la bagarre :

- Allons au Kool Chaos ! J’ai envie de danser !

Avides d'ébriété mais horrifiés par le risque qu'elle impliquait de finir tous torchés à domicile, gisant le nez dans leur vomi comme ces beaufs branleurs des bars bouseux de leurs bleds d'origine se défonçant à la 8.6,
les étudiants en science des rêves de leurs parents, rassemblèrent péniblement ce qui leur restait de force à jouir.

A trainer hilares dans les rues serpentines en aboyant leur soif de décrocher avant trente ans les montagnes de Rolex qui leur étaient dues, Baby et les garçons ratèrent le dernier métro pour la joie.

Même en partageant les frais, l’hypothèse de la prise d'un taxi, fut vite écartée.

- Moi j'ai juste de quoi payer l'entrée et trois consos' au Kool Chaos !
Se dédouana promptement la blonde la plus comptable des quatre.

Elle ne poussa pas plus loin l'explication. Pour elle comme pour ses compagnons, la paye parentale ne se transférait généralement qu'à la fin du mois.

- Pareil pour moi, j’ai claqué toute ma thune en Vodka. Confessa Tan' en se tournant vers le maitre de cérémonie.

- Ah non, pas moi ! J'ai déjà payé la dernière fois ! S’insurgea Rico.

Tobias était le seul à encore disposer d'une épargne pour poursuivre la soirée mais bon, il était hors de question qu’il avance un centime pour ces Arschloch de français. Il leur fit la bise et prit congés.

2h25 : A l'angle du pâté de maison les séparant, un taxi de marque Mercedes s'arrêta au niveau de l'étudiant allemand après que ce dernier, se délectant de l'ironie de l'instant, lui eût fait signe du bras.


2h30 : Noyant en secret le chagrin de son Tobias enfui dans la nuit, Rico pédala dur, sa Baby beurrée sur le porte-bagage du Velib. Sans avoir conscience qu'elle ne le pourrait que grâce à l'initiative vélocipède socialiste, résolue à rallier sa boîte avant l’aube histoire de célébrer dans la murge et la sono forte la supériorité de son rang, la relève UMP zigzaguait en bicyclette sur le pavé du Boulevard St-Germain direction Nation.

Longue et tape-cul serait la route vers la félicité.



Seb Musset est l'auteur de Avatar et Perverse Road disponibles ici.

mercredi 18 février 2009

Surveiller, punir et faire du blé

Observations blasées relatives aux conceptions françaises de la prévention du crime et de la gestion du coupable.

Au journal télévisé du soir se succédaient deux sujets :

- L'un rapportait la volonté de Michèle Alliot-Marie, Ministre de l'intérieur, de multiplier par trois les caméras de surveillance (1 million) en France "un atout pour la sécurité".

-
A l'occasion de deux nouveaux décès, l'autre reportage déplorait le délabrement de nos prisons et leur concentré de misère humaine (115 suicides en 2008, record en passe d'être pulvérisé cette année), pointant légitimement l'urgence de rénover le système pénitencier.

Des intérêts financiers en jeu dans ces opérations, pas un mot.

Au sujet des caméras de surveillance, répétons-le aux spectateurs de la première compagnie : Pour contrer, très hypothétiquement, le crime, chacune d'entre elles nécessiterait un surveillant en permanence rivé à son écran. A moins que chacun ne devienne le surveillant de l'autre (ce qui occuperait la nation et permettrait d'éradiquer en une passe le chômage de masse) la camera ne gère que du symbole, permet de ficher les innocents et, de temps à autre, mettre la main sur un braqueur crétin braquant sans cagoule.

Reste un juteux marché public à décrocher.


Le deuxième sujet prépare l'opinion : Il faut refondre les prisons, les reconstruire, fournir de meilleurs services, renforcer l'encadrement et mieux le former. Vu l'ampleur du désastre et selon sa politique de désengagement de tout ce qui peut lui salir les mains, l'état devrait déléguer au privé la concession de ce nouveau puits de pétrole (constructions, restauration, encadrement, entrepreneurs à la recherche d'une main d'œuvre à prix cassé...) qui impliquera un réapprovisionnement soutenu en criminels.

S'il y en a pas assez, comptons sur MAM pour les inventer.

En hauteur, la caméra de surveillance joker sécurité de l'état pour masquer son manque de volonté à combattre les raisons sociales du crime. Dans les bas-fonds, la surpopulation carcérale, vérification de l'échec des caméras et belle aubaine pour gros acteurs économiques actuellement en difficulté. Autant d'indices, d'inspiration américaine, que le crime finit toujours par payer.

lundi 16 février 2009

Guillotinons les guillotineurs


Bonne nouvelle pour la démocratie : La télévision de service public retransmet enfin les procès !

C'est le samedi soir vers 23h30 chez Ruquier dans On n'est pas couché. Y siègent les procureurs Eric et Eric. Version sèche et pépère, l'un se défendant d'être critique l'autre se défendant d'être sectaire. Le duo dédaigneux assène au bon peuple, à qui il tourne le dos, ce qu’il convient d'apprécier ou de détester.

Du survivant de télé-réalité qui pousse la chansonnette aux réalisateurs chevronnés en passant par le journaliste qui aura eu le malheur de faire une biographie de ministre, d'écrire avec les pieds ou défendre une communauté : Les créateurs, qu'ils aient 50 ans ou 2 semaines de carrière, sont des justiciables comme les autres, soumis au même traitement, avec comme défenseur commis d'office, Laurent Ruquier et ses calembours moisis.

Signe télévisé que flotte dans l'air de France comme une envie de guillotine, en deux années, sur la base d'une émission par trimestre (faut pas pousser non plus), j’ai vu cette routine stérile du taclage de notables, où l’audience complice n’a le droit de citer qu’en frappant des mains ou en beuglant son mécontentement, passer du stade de la chronique pour constituer le carburant essentiel des 3 heures de show. C'est à ce point haineux que Ruquier peine désormais à contrebalancer (n'est pas Drucker qui veut) les scuds paramétrés à bassesse exponentielle des harponneurs de proies faciles.

Prospère car aisée et pas chère (pour peu qu'il y ait une caméra, deux connards, une table et trois chaises), la critique du spectacle est à son tour un spectacle, un bucher des vanités avide d’œuvres à broyer. Les artistes, les faiseurs, au prétexte qu'ils ne seraient pas assez artistes ou trop malfaisants sont les sacrifiés rituels des nouvelles stars de l'inquisition qui, depuis les deux Eric, se multiplient sur les ondes du câble au hertzien. Rendons leur grâce, le duo des samedis représente le haut du panier. Jusqu’à eux, l'inquisiteur télévisé était blonde, elle avait 25 ans. Ses deux principales qualités étaient la connaissance exhaustive des rebondissements de la vie littéraire parisienne et de la literie des responsables d'antenne.

Les inculpés, eux, arrivent à la barre tendus ou têtes baissées, coachés pour les plus guerriers, flageolants pour les plus inquiets, résolus aux constats suivants : 1 / Un show de Ruquier fait 3 millions de spectateurs, une bonne sortie littéraire c'est 20.000 exemplaires. 2 / Une publicité même mauvaise reste de la publicité. 3 / Drucker ne pouvant pas inviter tout le monde, si l'on veut vendre un peu, au pays d'A prendre ou a laisser et des Z'amours, mieux vaut faire parler de soi mal et tard à la télé au risque de se faire piétiner, que de végéter dans les méandres des initiés du réseau.

Première interrogation : Derrière le festival du mot qui flingue, le duo auto-satisfait aide-t-il vraiment le lecteur à faire son choix au rayon librairie d’une grande surface qui ne propose que la vingtaine de bouquins vus à la télé ?

Pas sûr.

Patrick De Carolis me répondra offusqué : " - Oui mais Eric et Eric, c'est culturel, c'est une mission de service public." Patoche, ne pas confondre critique de la culture avec exercice ou même stimulation de la culture. Affirmer que Luc Besson a inventé à des fins cinématographiques la machine à faire de la merde ne fait pas pour autant de moi un passionné d'Angelopoulos. Dans ce genre de show, la culture a la même valeur qu’un aphorisme de Jean-Claude Vandamme, la bravitude ou un string qui dépasse du pantalon de Rihanna : C'est avant toute chose de la matière première à ricaner.

Seconde question : Eric et Eric donnent-ils seulement envie de lire à un seul de leurs spectateurs ?

J'en doute et c'est une des raisons de leur succès : Ils dédouanent les spectateurs de ne pas lire. Eric et Eric ont une mission fondamentale par temps de paupérisation intellectuelle généralisée : Faire croire à l'individu qu’il est culturellement intéressé et, par ricochet, socialement intéressant en lui insufflant de bons arguments politiquement compatibles avec l’une des deux grilles de lecture autorisée à la télé : Socialiste ou UMP, la bipolarité des compères étant un autre moteur du spectacle.

A ma droite, le plus fin des deux Eric,
mélange
de Sainte-Beuve et du Lucien de Margerin. Il reste en mode d’analyse mono-maniaque, déclinant avec talent au fil des mitraillages les 3 ou 4 terreurs qui le hantent depuis l'adolescence. Il trouvera derrière le moindre tirade de Rap une injure faite à Rimbaud*, derrière chaque intermittent un dynamiteur de ligne TGV, derrière chaque femme une atteinte à sa virilité. Quant aux questions de races et de religions au sujet desquelles il enfile d'une chaine à l'autre les perles du zapping section bourdes et énormités, il est la preuve par défaut qu’à la télé ce n’est ce qui est dit qui est répréhensible mais bien qui n'a pas carte blanche pour l'énoncer.

Encore à ma droite mais un peu plus à gauche, l'autre Eric. La bonhomie péremptoire, il pourfend les imposteurs :
Vaste Programme. Le regard aiguisé, il oublie pourtant systématiquement de s'ajouter à la liste. Pour peu qu’un inculpé s’aventure à lui répondre avec plus de 3 phrases (ce qui semble impossible sur ce type d'émissions coupées toutes les 7 secondes par une blague à Toto), le stoïcien revenu de tous les combats abattra sur l'outrecuidant son courroux avec des arguments dignes d'un élève de CE2 à qui Mattéo aurait piqué sa Nintendo, camouflant par la harangue un propos aussi conventionnel que les facilités stylistiques qu'il est tout fier de dénoncer.


Pas vraiment de grands écrivains, pas vraiment de grands critiques mais assurément de grands lecteurs avec bagages référentiels, Eric et Eric, c'est le triomphe de ceux qui savent un peu sur ceux qui ne savent rien. Ils sont la preuve en plateau que la lecture enrichit plus que la télévision et qu'en ce royaume, médiocres
et apparentés dominent toujours la situation.

Les deux Eric sont la réponse télévisuelle de l'intelligentsia parisienne crachée à une classe moyenne dépossédée de son éducation et de ses espérances, réduite au pouvoir d’acheter, sombrant dans la débilité et ayant besoin qu’on lui mâche ce qu’il faut penser d’œuvres que pour la plupart, faute de temps, d’argent, de vocabulaire, de courage ou d’intérêt, elle ne lira jamais.

Dans la société des apparences, l'important n'est pas de lire mais d'avoir lu. Il s'agit de soutenir 5 minutes de conversation à la machine à café. Du travail artistique ne se retiennent que la couverture, la posture ou l’imposture, dénoncés ou plébiscités au gré de leurs affinités ou non de chapelle, par nos deux flics ami ami. Grâce à ces plaidoiries du samedi, le spectateur a de quoi donner le change en passant pour un érudit.

Attention, les deux Eric n’ont pas qu’une mission d’assistance à sens critique en danger. En pleine montée de la colère sociale, à 2 smics l’émission (estimation basse sur la base de ma rencontre fortuite avec la fiche de paye d'un des deux Eric sur une autre émission**), les envoyés spéciaux du peuple au cœur de l’arène people sont là pour fusiller avec ce qu’il faut d’à propos, sans effusion de sang, sans que personne n’ait à bouger de son canapé, la nouvelle aristocratie*** qui fait saliver tout autant qu’elle exaspère, une audience rongée par ses perspectives sociales en cul-de-sac.

Siégeant à domicile et en surélévation par rapport à l'inculpé, chaloupant de l’éloge à l’acide, s’arrangeant pour s'accorder sur rien : Ils déstabilisent l’inculpé qui ne contre-attaque jamais longtemps. Semaine après semaine, nos deux procureurs ne trouvent que peu de contradicteurs leur arrivant à hauteur de tabouret.

Avant la prochaine étape de ce type d’émission, le passage à tabac des écrivains avec, une fois ces derniers à terre, une rasade supplémentaire de coups de santiags de la part d'un petit Eric déclinant du Céline, j’attends ce jour où l’un des inculpés se rappropriant son statut d'auteur à qui son œuvre tient à cœur, les soufflettera tel qu'ils le méritent et que, dans cette époque de confusion des valeurs, au moins pour un samedi soir chacun soit réassigné à son rôle :

Que les créateurs ne s'excusent plus de créer et que les petits juges enivrés par leur notoriété soudaine apparaissent comme ce qu'ils ont toujours été : Les parasites de la création des autres.


* Rimbaud qu’il aurait sûrement descendu avec les mêmes armes et sur le même ton s’ils avaient été contemporains.

** Cumuls non dénoncés par nos Torquemada des connivences : Tandis que l'un des Eric cachetonne d'un plateau à l'autre du privé au public pour donner son avis sur tout, l'autre anime sur une chaîne du satellite, une émission à table ronde fermée sur fond bleu (comme 99% des shows français depuis la saison pré-électorale de 2007) sur le principe radicalement novateur du bloc-notes critiques à blondes intégrées.

*** Large spectre allant de Mickael Vendetta à Ingrid Betancourt, en passant par Zidane et Jacques Attali)

jeudi 12 février 2009

Chou et Chaton en route vers l'insurrection

(Des balbutiements de mutinerie au cœur de l'infanterie présidentielle par Seb Musset)


Elle se situe à portée de métro de Paris, dans ce département cher à l’union majoritaire qui fait bien sur le CV. La ville est un ancien bastion ouvrier dont les logements se divisent aujourd’hui entre parents rentiers et enfants endettés.

Des panneaux municipaux aux sourires appuyés rappellent que dans cette ville moderne chaque mètre carré est vidéo surveillé. Pourtant bien peuplée, la ville se terre silencieuse, sans émulation de voisinage. On y entend vaguement quelques rires d’enfant entre 16h30 et 17h10 et puis rien, juste le bruit de fond des véhicules qui, depuis les larges avenues qui leurs sont dédiés, vont et viennent de la capitale en laborieux soubresauts de l'aube à la nuit tombée

Au fil des petites rues anonymes désertées par les commerces, se suivent sans ligne conductrice autre que le bétonnage du moindre espace libre, des rangées dépareillées de bâtiments sans âme, dortoirs pour CDI parisiens à rêves américains.

C’est une ville propre, non-fumeur, non-buveur. Y trône à l'entrée un Mac Donalds’s avec son Mac Drive spécialement aménagé pour les 4X4, histoire de signifier aux alter-mondialistes égarés qu’ici on ne va pas contre le progrès.

C’est le genre de ville de la petite couronne comme celle d’avant et celle d’après dont on ne peut dire en la traversant où et quand l’on est vraiment. Cumulant atonie provinciale et promiscuité urbaine, sans cœur ni charme, cette ville n’aura d'intérêt que pour les jeunes propriétaires qui y sont majoritaires.

La municipalité ne respectant pas depuis des décennies les quotas de logements sociaux, l’inflation du mètre carré à la location fait la fierté des primo-accédants qui, sponsorisés à taux préférentiel par leurs parents (ceux-là habitent dans les belles maisons individuelles des rares rues arborées transformées en réserve pour seniors), ont achetés au plus haut de la bulle immobilière leur parcelle sonore, hideuse et surchauffée dans un de ces paquebots gris crasseux que partout ailleurs ils appelleraient immeubles à chier.

C’est dans l’un d’eux, Bloc D couloir B, 4e étage, porte 7 que se déroule la soirée.

Bienvenue chez Chou et Magali.

Chou est chef d’équipe dans une concession Pigeon. Magali stagne depuis trois ans à son guichet de vente de téléphone mobile de la Rue des Martyrs. En mai 2007, Chou et Magali ont voté pour qui vous savez. Déjà forts d'un revenu cumulé de 2500 euros qui leur assurait le bonheur sur terre (à savoir appartement, Laguna, scooter et ensemble Guy Degrenne de 12 couverts, le tout en 420 mensualités), ils étaient persuadés que leur contribution au sacre de leur candidat scellerait leur assimilation à la fine fleur de la nation. D'autant qu'avec son vocabulaire tout terrain, son dégout de la culture, sa prime à ceux qui se lèvent tôt, ses lunettes de marque et ses montres dorées agitées crânement sous le nez des chômeurs, ils leur semblait qu'ils avaient tous les trois beaucoup de points en commun.

La faute aux enfants et au pouvoir d’achat en baisse, chez Chou et Magali comme chez tous les Chou et Magali de la barre D, on ne touche Paris que des yeux. Chez eux, c'est par la fenêtre de la cuisine que l'on voit le mieux un bout de Tour Eiffel. Le couple ne se rend à la capitale que pour taffer. Pour compenser, dans la bonne humeur et le respect des traditions de la classe supérieure, on s’invite de temps à autre à domicile, entre relations de bureau ou anciens copains de classe, dans des rallyes de savoir-vivre.

Ce samedi soir, Chou et Mag reçoivent la sœur ainée de cette dernière et son mari, Chaton.

L’enceinte Marion, version pavillonnaire et excentrée de sa sœur, est montée de Limoges pour montrer son bidon bien rebondi à Magali qui, elle, piaffait d’impatience de lui faire admirer ses huit nouvelles chaises en polycarbonate de Starck que Chou lui a offert pour ses 30 bougies. Les nouvelles chaises racées et à prix malin, viennent s'ajouter aux 6 autres Verner Panton de chez Habitok. Le taux de siège dans le petit salon, 0.6 par mètre carré, grimpe à 1 si l'on prend on compte les 2 canapés croutés de chez Tout-en-massif. Les convives ne bougeront guère dans la petite pièce de réception. S'ils ont l'embarras du choix pour s'asseoir , pour s'y mouvoir c'est une autre histoire.

Marion ayant vu la promotion en question en décembre dernier sur enchères-privées.com, elle s’est procurée les mêmes chaises un mois plus tôt et en 10 fois sans frais.

- La vache ! Ragea en son fort intérieur la maitresse de maison alors qu'elle servait les chips de pomme séchée. La soirée est mal barrée.

L’effet de stupeur n’ayant pas fonctionné, Magali se rattraperait en mettant les petits plats dans les petits. Pour cela, elle avait sorti le grand jeu du vaisselier obstruant de moitié l'accés à la cuisine: L'ensemble 24 assiettes, 16 couverts avec plateau tournant et poubelle de table en argent.

Le repas, entamé depuis une bonne heure, les deux couples en étaient seulement à la septième entrée. Ni Chou ni Mag n'évoquèrent les patates contre l’ennui (et la vie chère) qu'eux et leurs enfants mangèrent toute la semaine afin de financer cet extra intra-muros.

Pas question de ne pas impressionner. Surtout qu'avec son préambule enjoué, à peine arrivée, au sujet de son super pavillon d’architecte charentais bordé de son terrain d'e 120 m2 avec vue sur TGV, Marion prit une avance certaine sur son aînée.

Marion réitère la précision avec une pointe de sadisme lourde de sous-entendu : - "Nous on a fait le choix de la qualité de vie."

Les initiés savent que le choix de Marion n'en fut pas un. A la fin de leurs études en stratégie marketing, elle et Chaton quittèrent Paris sous peine de finir sous les ponts. Avec l’apport de Papa et Maman prenant leur retraite vers Angoulême, ils firent construire une maison pas loin. Voila les dessous de l'affaire qui, grâce à une habile ré-interprétation des faits, place la barre très haut en convient secrètement Magali. Pour sa part, elle ne peut que se vanter de l'imposant prix d’achat de son 60 m2 : 280.000 euros. Bien qu'il eut s'agit d'une époque où les banques prêtaient les yeux fermés, la somme impose toujours le respect dans les diners de salariés.

D'abord isolés, Marion et Chaton déprimèrent un peu. Mais, bientôt, d’autres comme eux eurent la même idée et, en moins de 3 ans, le paradis perdu devint le centre d’un ghetto horizontal pour petits revenus, le département n’étant pas réputé pour la vivacité de son marché de l'emploi.

Au bout de 200 curriculum envoyés, Marion dégota un poste de secrétaire dans une entreprise de fabrication de frigos pour bouchers, à 85 kilomètres de son royaume. Chaton s'en tira avec un poste de commercial en pierres tombales. Pas vraiment la boîte de pub qu'ils revaient de fonder. Mais cela n’aura qu’un temps jure Marion: Une fois le petit en âge de regarder tout seul la télé, ils deviendront auto-entrepreneurs sur Ebay !

FIni l’anti-pasti au foie gras lafoir'fouille nappé de son coulis de fraise de chez Pas-cher-mais-périmé, le gratin du tertiaire déguste à la petite cuillère son surimi à la gelée de pistache Bouffe-en-gros dans des verrines Maisons du monde à 37 euros l’unité, le tout arrosé de Coca Zero. Focalisant la totalité de leur espace annuel de conversation sur ces choses qu'elles avaient ou qu'il leur fallait posséder, il y avait bien longtemps, peut-être même jamais, que les deux sœurs n'avaient abordé un sujet d'actualité à contenu social.

Délaissant leurs ravioles à la vache-qui-rit, Magali et sa soeur se dépatouillaient comme elles le pouvaient depuis une heure avec un vrai débat de fond, certes entamé par Chou et Chaton. Thématique du soir : On a pas assez de pognon !

Face à la crise, Chou, homme à poigne, tranche dans le superflu :
- Nous on va réduire de 300 euros sur la bouffe en budget mensuel.

Le mari passe son temps libre à gérer les finances du couple, établissant sur la base d'une étude comparative des prospectus trouvés dans sa boite aux lettres, le plan de combat des excursions culturo-familiales du week-end au Garreouf et au Lechèr, le premier étant le plus avantageux pour le kilo de nouilles, le second offrant un quatrième dvd gratuit de Jet Li pour 3 de Steven Seagal déjà achetés.

Tant bien que mal, bravant les imprévus du type de ceux imposés par une contre-visite au contrôle technique ou par une liste d'achat de fournitures scolaires pour ces enfants qui coutent vraiment trop chers, le couple se tient à jour du must-have de ses compagnons de standing : Console de jeu, écran plasma, lcd, hd ready, full hd, total hd, new hd2 ready, lampe fleur ou tabouret chromé et autres objets aussi inutiles que dispendieux au look seventies, signes extérieurs de noblesse familiale. Ainsi, leurs parents lorsqu’ils descendent en excursion dominicale dans leur colonie ne se sont jamais inquiétés des difficultés budgétaire du couple apparaissant, sur le plan décoratif, au zénith de la joie de vivre.

Tout le reste, ce qui n’est pas ostentatoire, du paquet de biscottes aux vacances éternellement repoussées, sans parler de ces impôts qui font chier, est envisagé par Chou et Magali sous l’angle du qu’est-ce que ca va encore nous coûter !

Au beau milieu de son salon décoré comme la page centrale d'un Marie-Chantal Maison, disposant de toutes les avancées technologiques telle qu'imposées dans le hors-série spécial alors-tu-l'as-voit-ma-thune de Total Dolby 5.1 Magazine, Chou s’insurge :

- Avec la crise, on se fait encore niquer !

Le constat lucide et clairvoyant impose le respect à la petite assemblée consciente de l’urgence de se fédérer en un mouvement concret. D’autant que pour des questions budgétaires aucun d’entre eux n’a renouvelé sa cotisation UMP cette année.

Sentant l’unanimité du mécontentement au sujet de la tournure économique du moment, Magali se lance :

- Chou montre leur notre groupe fessebouque.


L’homme s’exécute et pose fièrement, pas loin du sorbet de pot-au-feu à la feuille d’oranger, son notebook précieux dont il caresse la coque ambrée en susurrant ces 4 mots "- 350 euros sur Mister-bon-tuyau.com" accompagnés d’un clin d’œil complice au couple de provinciaux qui décode d’instinct la valeur ajoutée que procure à l’objet cet imposant rabais.

Le groupe social se nomme sobrement : Ceux qui en ont marre de travailler comme des abrutis et de se faire enfler par des patrons qui gagnent des millions.

Il réunit en ligne une trentaine de trentenaires révoltés qui veulent en découdre avec un monde trop injuste. Ils revendiquent ce point commun d’être diplômés au terme d'études qui ne servent à rien et de travailler depuis comme des bœufs dans des métiers qu’ils définissent comme pourris pour des augmentations classées merdiques mais qui cette année, suite à l’abandon sec des heures supplémentaires pour la plupart d'entre eux et la menace du chômage partiel pour le reste, seront en croissance négative comme dirait celle à qui ils ont confié, par calife interposé, leur destinée économique.

Magali dévoile la génése de cette révolution Hi-tech au service de son bouleversement idéologique :

- C'est depuis l'histoire des milliards donnés aux banques le jour où on m'a refusé ma prime que j'ai eu l'idée !

Et Chaton de développer :

- Ouais, ils nous prennent vraiment pour des cons !

L’ambition du groupe est sans détour : Il s’agit pour cette crème du tertiaire n’ayant toujours aucun recul sur les conséquences de ses actes et de son vote, de partager sa douleur de caste bafouée avec d’autres déclassés comme elle. En clair : Parce que cela fait trop gauchiste de défiler dans la rue, les enfants de la petite-bourgeoisie, confrontés avec horreur à une réalité de prolétaire (sans l’estime de leur travail et avec les impératifs économiques d'une endettement carabiné) déversent leur rancoeur en petit comité.

- Je fais ça le soir avant de me coucher, mais pas trop longtemps. Pour pas être trop chiffon le lendemain au boulot. Susurre la séditieuse.

Le premier article est un appel au rassemblement des "hôtesses de caisse, techniciens de surface, chefs de rayon, commerciaux, conseiller clientèle, animateurs ou vendeurs, bref tout ceux qui" (malgré l’intitulé initial déplorant des activités professionnelles ennuyeuses et peu rémunératrices) "ont la chance d’avoir un boulot". Ne pas chercher la présence de fonctionnaires dans la liste des métiers, il est stipulé "salariés du secteur privé". Pour la petite assemblée qui en est à son troisième dessert, un cake à la sole, les fonctionnaires sont une dérive parasitaire de la race humaine qui entrave la croissance du PIB, des fauteurs de grève qui les empêchent, eux, les honnêtes travailleurs d’arriver en avance sur leur site d’exploitation, histoire de bien se faire voir du patron.

Message suivant : Une secrétaire aux 39 heures sans RTT, vocifère d’en faire 45 parce qu’une saloperie de conscience professionnelle s’est introduite en elle. Suivent des coups de gueule contre les assistés qui ne veulent pas travailler et qui n’ont qu’à quitter le pays.

Une clerc de notaire, appuyant sur son Bac+6, dénonce cette malversation sociale qui déstabilise sa supériorité bourgeoise et déchire ses espérances d'acquisition de maison avec piscine et jakuzzi d'ici 10 ans : "Conseille à ton enfant de faire un CAP plomberie. Les plombiers eux ils se font des couilles en or." Et de poursuivre sa vibrante confession "en plus de mon boulot de merde, j’me tape les courses le soir, le ménage et le repassage" . Il n’y a pas plus grand malheur pour un enfant de bourgeois que de ne pas pouvoir s'offrir de domestiques à temps partiel, si ce n'est celui de se rendre compte, les années de labeur passant, qu'il est le domestique à temps plein de cette aristocratie qu'il a plébiscité et à laquelle il n'aura jamais accès.

Un conseiller clientèle se morfond : "On m’avait dit qu’on m’augmenterait et maintenant comment je vais rembourser mon prêt ?" Chiale t-il en octets.

Un vendeur d’assurances dénonce son mauvais traitement : "Et en plus, on paye 200 € mensuel le syndic de copropriété pour être dans le quartier le moins huppé de la ville !" L'homme qui voulait être propriétaire a du se résoudre à acheter chez les gueux, un scandale de plus ! Constatant qu'avec la chute de l’immobilier et ses comptes chroniquement dans le rouge, il n'est pas prêt de quitter sa cellule surtaxée entouré de tous ces médiocres qui lui foutent la haine parce qu’ils lui ressemblent, l'homme se lâche dans une dernière sentence dont la rudesse justifie toutes les inquiétudes de Frédéric Lefebvre au sujet de la dérive des propos sur internet :

- J'pète un plomb contre ce gouvernement !

De message en message, Magali et Marion retrouvent à travers les phrases des autres leur lancinant désarroi quotidien que depuis des années elles n'imaginaient pas mettre en mots. De la difficulté de vivre une vie de nouveau riche quand on a jamais vraiment cessé d’être pauvre. Et plus si récession.

Le comble de la tragédie des trentenaires est atteint dans ces témoignages accusant leurs parents de devenir radins. Paniqués par la crise et le maigre montant de leurs retraites, les aînés ferment le robinet à subvention (autant il est mal vu d'être aidé par l'état, autant par les coups de pouce parentaux ne sont eux jamais discutés). Ce chef de secteur est ainsi horrifié par ses ingrats géniteurs qui lui demandent de rembourser l’apport prêté pour qu’il achète à crédit son 3 pièces il y a 5 ans. "Salauds de vieux qui se goinfrent des retraites à rien foutre tandis que nous on se tue à la tache pour leur payer leurs pilules bleues !" Guigne supplémentaire, loin de la plus value escomptée, 5 ans après le 3 pièces du trahi n'en vaut plus que 2.

En lisant les plaintes, les doléances et la montée de cette colère envers les puissants, Magali est émue aux larmes. Jamais elle n’aurait pensé qu’elle serait à l’origine d’un grand mouvement de contestation qui comptabilise à ce jour 34 amis, dont 16 sous un faux nom.

Marion est séduite par cette violence inédite des échanges sociaux. Elle découvre ébahie que l’on peut faire autre chose sur internet que retrouver des copains de classe et acheter des chaises en ventes privées pour 4 millions d’abonnés.

- C’est vachement bien tu m’enverras l’invit’.

Pas encore habituée à décrier son boulot, elle se dit qu’elle trouvera bien quelque chose à critiquer sur celui-ci pour ne pas passer à coté de la nouvelle mode fessebouquienne de la dénonce de sa condition d'esclave consentant. Vu qu'elle a entendu des rumeurs de dégraissage en provenance de la direction, elle se dit qu'elle aura de quoi faire à son retour de congé maternité. Enfin, si la boite survit.

- Bon, un poker ça vous dit ? Claironne Magali servant les cappuccinos tirés de sa machine dorée aux capsules à clipser.

- Ouais, mais sans argent alors : J'ai plus un rond. Répond Chaton.

Dépités à l'idée qu'une fois encore ils ne vont rien gagner, touillant la crème de leur cappuccino à la petite cuillère en argent dans des tasses Allessi, les révoltés du néo-monde se soumettent une fois de plus à la réalité :

- Bon bah, on a qu’à faire semblant.



Seb Musset est l'auteur de Avatar et Perverse Road disponibles ici.

Allez zou, le making-of du billet :

.

jeudi 5 février 2009

la croissance avant ta pitance


Ami pauvre, tu as faim ?

Ce soir ton président va faire face à la crise
.

Il va te parler
depuis les ors de son palais, accompagné de quelques journalistes chausse-pieds.

Son discours grimé en interview, sur le plan économique je peux déjà te le résumer.

Ton président du pouvoir d'achat va décliner s
a sempiternelle rengaine du : Ce n'est pas en aidant à la consommation des ménages que l'état relancera l'économie mais en investissant dans de grands projets.

Passons sur la nature fumeuse des 1001 projets du "TGV de la relance" censés t'en mettre plein les yeux (pot-pourri de travaux prévus en 2010 avancés à 2009 et autres innovations technologiques de type : Construire 4 ronds-points là où il y en avait que 2), ce qu'il faut que tu retiennes, c'est le message de fond : La croissance avant ta pitance.

Face à la détresse sociale d'une catégorie de la population et aux désillusions budgétaires d'une autre, convaincus que le mouvement perpétuel garantit le sérieux de son expertise, ton président ne bougera pas le petit doigt pour aider les plus précaires, toi, moi et progressivement toute la France, à boucler leurs fins de mois.


Raison d'état : Nous les pauvres, si on nous donne de l'argent, on va tout dépenser en produits chinois.

CQFD. Passons là aussi sur le type de système et le type de politique ayant favorisé la délocalisation de nos industries, le raisonnement sera assené avec une telle assurance débonnaire prenant à témoin le bon sens populaire, qu'elle sonnera
par ricochet le glas d'un petit coup de pouce à la conso pour toi.

Ami pauvre, tu veux rigoler ? Si un jour tu as le président en face de toi, enfin je veux dire d'homme à homme, à moins de 500 mètres et sans 300 CRS interposés, demande-lui un peu que consomment ses amis riches avec leur argent ?


Il ne te répondra rien, te lâchera peut-être un petit soupir agacé ou un barre-toi pauvre gland avant de dire au préfet de dire aux flics de charger.

L'homme de droite sait. Le pauvre ne sait rien, d'ailleurs c'est pour cela qu'il n'est pas de droite. C'est la droite logique des choses.

Pour en revenir au pouvoir d'acheter des riches, la réponse est simple :


Les riches font comme toi. Grosses berlines allemandes discount ou penthouse à Miami à prix cassés, ils achètent là où c'est le moins cher pour eux : C'est à dire pas ici.


Comme disait maman (paix à son cerveau) en revenant de Floride: - C'est magique la Floride, les maisons sont pas chères !

Le riche n'est pas réputé pour son patriotisme économique, c'est même souvent pour cela qu'il est riche.


Par contre pour toi, pas question de faire jouer la devise à l'autre bout de la planète ou de t'offrir une vie de pacha fiscalement avantageuse avec 15 domestiques à tes pieds pour le coût mensuel d'une bouffe à l'Hippopotamus.

Comme disait encore maman revenant d'Inde: - C'est magique Pondichéry, les gens sont pas chers !
TGV de la relance ou pas, ami pauvre tu constateras que dans l'immédiat ce n'est pas la rénovation des archives du tribunal d’instance de Sélestat qui réglera la note de ton caddie chez Aldi.

Détail passé bien vite à la trappe dans les équations économiques du gouvernement, la composition de tes besoins de première nécessité ne dépend pas de la nature du plan de relance.
La promesse d'état n'est pas encore monnayable en grande surface. De contenu chinois ou français, tu dois toujours t'acquitter de ton chariot à cette même caissière qui te répète comme un robot :

- C'est magique
la carte confidéga, ça permet de payer en plusieurs fois !

Heureusement, l'état a des amis qui pensent à toi.


Après son glorieux sauvetage des banques sur fonds publics, je le rappelle pour le bien exclusif de tes économies que j'imagine colossales, ton président abandonne l'aide à la consommation (secteur pourtant en plein boom si j'en juge par l'explosion des gars comme toi) au seul secteur bancaire.

Après la privatisation des bénéfices, la mutualisation des pertes, voici la bancarisation de ta survie.

Ta caissière avait raison : La carte confidéga va faire un malheur chez toi. Dans le même temps, avec ses taux usuraires et ses coups de revolving, elle permettra aux banques du cœur
de se refaire un fond de caisse sur le dos de ta paye mensuelle et de celles à venir, même si elles sont plus faibles. Oui, puisque pour te payer à manger tu seras chroniquement endetté, tablons que tu seras moins regardant sur la nature et les rémunérations des emplois qui te seront proposés quand, grâce au TGV de la relance, La France aura renoué avec la croissance.

Ton président l'a dit et le redira ce soir : - Il faut que les banques retrouvent confiance, il faut relancer la pompe du crédit.

La confiance c'est son affaire, le pompe c'est toi.

Ami pauvre, tu voulais un état fort qui sache réformer tout en t'épaulant dans les difficultés? Tu subis une république qui ne t'écoute plus, te protège de moins en moins mais s'assure que ses élites de la finance ne manquent de rien, quitte à te sacrifier.

[Update 06/02/09 : Résumé du sarko-show dans les commentaires]

mardi 3 février 2009

Lait fraise avec la majorité silencieuse


38 années au compteur dont 17 salariées. De magasinier à manager, Laurent a occupé tous les postes qu'il est possible d'occuper dans la vente au détail de prêt-à-porter. Confiant et volontaire, il a saisi toutes les perches de la promotion interne tendue par sa compagnie cachant sous divers intitulés sophistiqués, le sous-effectif chronique qui depuis 30 ans plombe le petit commerce, stresse le salarié et mécontente le client.

Avec les années, les responsabilités de Laurent se sont accrues. L’augmentation de salaire n’a jamais vraiment suivi la lancée. Dans sa compagnie, filiale d’une multinationale de l’habillement grand public uniformisé, l’augmentation a été rebaptisée il y a déjà 10 ans opportunité de primes sur objectifs. En clair, si tu ne veux pas gagner moins, il te faut travailler plus.


Laurent est aujourd’hui responsable de son magasin.
Dans le lexique néo-libéral cela signifie coupable de ne pas le faire assez bien tourner. Il est l’exécutant, l’ouvrier mandaté par le patron pour faire le sale boulot de celui-ci pour un salaire un poil plus élevé que celui de l’ouvrier. A lui de plonger les mains dans le cambouis, d’engager selon les directives, de virer selon les ordres, de distribuer les blâmes et de moucharder à son régional les inactifs. Cela n’empêche nullement Laurent de décharger les cartons de livraison ou de déboucher les chiottes s’il n’y a pas d’employé disponible pour s'en charger, c'est à dire souvent et encore plus maintenant vu que les embauches sont gelées. Optimisation préventive de la crise qu'on lui a dit.

Pour qu'il ronge son os sans broncher, sa direction lui a juré qu’il était cadre. Pathétique artifice pour faire baisser son coût horaire dont même lui n'est pas dupe. Le cadre ne compte pas ses heures, la direction, elle, compte les missions que le cadre doit effectuer dans ce laps de temps.

En deux décennies d’ascension sociale, le salaire de Laurent a été multiplié par deux et stagne depuis 5 ans juste en dessous des 2000 euros. Ces revenus le placent dans la catégorie classe moyenne, lui ouvrent la porte de toutes les tentations à débit différé et en font la cible privilégiée des publicistes et des banquiers. Comme il ne sait pas dire non et que, comme beaucoup dans cette catégorie, il aime jouer au riche, sa tenue de comptes est un enfer à flux tendu.


Notre rendez-vous semestriel a lieu à la fin de sa journée de turbin dans un café du Boulevard St-Germain, étape idéale entre sa boutique à l’est de Paris et son pavillon acheté à crédit avec Patou, son compagnon, à soixante kilomètres dans la direction opposée.


Boute-en-train légendaire, gros fêtard à l’époque où il était parisien, je sens Laurent moins gai qu’au semestre dernier. Il se morfond, la tête entre les mains :

- "Putain j’aurai pas ma prime. J’ai raté mes objectifs de 8000 euros, putain 8000 euros c’est rien !"

L’homme est percé au cœur comme s’il avait construit le magasin avec ses petites menottes et qu’il devait en rembourser les invendus en tapant dans son Livret A. Seule l'évocation du chiffre 8000 euros lui insuffle l'éphémère euphorie de posséder un instant cette somme.


Cet hiver, Laurent crise sévère. C’est que depuis peu l’enseigne de son employeur de 8 ans, déstocke aussi du salarié :


- "En Espagne, ils en ont viré un sur huit, en Angleterre c’est pire."


Laurent est cerné mais combatif :

- "Je viens de rentrer au CE. Ça me protège un peu. Je serai pas le premier à être viré."

A fond dans le fantasme consumériste de la fantasmatique middle-class américaine des séries télés, ce consommateur enragé, prêt à piétiner Patou pour posséder le dernier Heil-Phone, grand fan de Question maison et des shows de télé-réalité partage avec Sophie Marceau la simplicité d’une réflexion sociale forgée par le bombardement nocturne des Unes de Chazal au JT.

Son style de vie se déroule jusqu’à présent comme un plaidoyer sans nuance pour l’asservissement volontaire du prolétaire new-age, bienheureux lobotomisé à la cause marchande de ses bourreaux tant que ça lui permet de se faire des petits plaisirs le samedi aprem’ au centre co’.
La France ? La citoyenneté ? Les conflits sociaux ? La politique ? Tout cela c’est bien joli mais cela ne vaut pas un crapuleux marathon Grey’s Anatomy avec Patou dans leur boudoir de 9m2 sous les combles aménagées en home-cinema triple surround avec son cathédrale : Leur fierté.

A dose homéopathique, Laurent, Lolo pour les intimes, est sympathique. Depuis 10 ans, malgré nos réalités perpendiculaires, nous n'avons jamais cassé la relation. Tant que l’on ne parle pas travail ou politique, c’est la bonne soirée assurée. Je ne rate jamais ses évènements festifs (achat de voiture, pendaison de crémaillère ou anniversaire d’achat de voiture et autres bi-anniversaire de pendaison de crémaillère) destinés à rameuter quelques anciens amis de Paris dans l'espoir secret que sa vie de banlieusard excentré en ghetto pavillonnaire aux cellules copiées-collées grises dehors mauve dedans, pourrait les faire saliver.

La mine cadavérique comme tous les 6 mois depuis une décennie, avachi à torturer la paille de son verre de lait fraise tournant tiède, Laurent me narre au mot près les rebondissements de son job de merde, avec son con de régional et, cette fois c’est nouveau, sa baisse de salaire.

La crise à venir, pour Lolo elle se résume ainsi :

- "Avec les deux voitures et les vacances à Punta Cana pas finies de payer, on va pas pouvoir faire l’extension du salon cette année.
En plus question impôts, deux célibataires, tu parles on morfle !"

Son contrat social est simple, lapidaire :


- "J’en ai marre de payer pour les autres !"

Précisons que malgré ses jeans slim-fit, sa doudoune Dior, une homosexualité portée en bandoulière qui le persuade qu’il est au top du hype, de l’originalité, du bon goût et du débat d’idées*, Lolo est un bon gros électeur de droite, le parangon de La France des propriétaires, un aigri de la sociale-démocratie qui en veut aux immigrés, aux chômeurs, à son voisin qui a plus d'options sur sa 307 et en général à tous les autres qui se déclarent plus heureux que lui en travaillant moins.

Parcours classique d'un enfant de la télé qui l'aura menée à la baguette de la Concorde des potes en 85 à celle des pourris à Patek en mai 2007.

Éreinté par ses 40 minutes de complaintes, il me demande ce que je deviens.

Je lui évoque enjoué ma journée de Jeudi, la griserie de la traversée de Paris avec 300.000 amis, le bordel jouissif des revendications se synthétisant derrière un seul slogan commençons par décapiter le roi après on verra, les commentaires galvanisant des anciens au stand de Siné-hebdo qui n’avaient pas vu une telle mobilisation depuis longtemps et cette sensation, vers 18 heures, que la guerre civile n'est pas loin lorsque Place de La République les coursiers à scooters agacés par la voirie encore bloquée menacèrent avec la poésie et le doigté qu’on leur connaît d’en venir au main avec ces enculés de fonctionnaires qui ne branlent rien.

Lolo, qui ne matérialise de mon activité littéraire le seul fait que je suis officiellement inactif les 3/4 de l’année, me lâche un : - "Toi tu défiles ? Mais en tant que quoi ?" avec ce qu’il faut de mépris non pour l'activité en question (parce que cela peut éventuellement permettre d’être célèbre et cela équivaut dans son esprit à tous les cursus universitaires réunis) mais pour le fait que je n’ai pas à obéir aux ordres comme lui, 9 heures par jour, entre deux soirées des Experts.

Je lui réponds que tout cela ne tient qu’au niveau d’humiliation toléré par l’individu. Si je me retrouve en 2009 à défiler avec des salariés alors qu’au fond j’abhorre le salariat, c’est probablement que les salariés en question supportent de moins en moins les aspects pour lesquels ce mode de travail me fait horreur depuis des années : La soumission mal rétribuée qu’il propose et l’exploitation de plus en plus criante qu’il impose.

Laurent enchaine : - "Ah quoi ça sert de manifester ? Ça ne va rien changer."

Il me distille sa version friendly du ronron de la droite du mépris, type Eric Woerth/Jean-Francois Copé mais avec des Converses et sapé en Abercombie.

Je réponds à Lolo qu’il a 20 ans de retard et que l’Amérique des années 80 c’est fini, que pour me mater le salariat aurait du me happer à 20 ans et le crédit avant 30, qu'alors probablement j’en serais resté au même niveau que lui : A croire aux contes de fées Hollywoodien avec maison et jardinet en échange d'une vie passée harnaché, avec sempiternelles promesses d’évolution interne et auto-persuasion que de ces hauteurs, jamais ma vie ne pourra sombrer.

Il ne saisi pas et soupire encore une fois. - "Mais ça va changer quoi pour moi de manifester? C’est du temps perdu en plus je risque d’me faire virer."

Blockhaus du fatalisme se moquant du mur des lamentations, à aucun moment de la conversation, et en général de sa vie, Lolo ne fait le lien entre sa soumission à la logique du marché et sa croissante paupérisation. Car, maison finie d'être payée dans 20 ans ou pas, à chaque fin de mois, il lui reste encore moins en poche qu'à moi. Comprenez : Bien moins que zéro.

Laurent est de cette majorité de trentenaires salariés dont le silence m’accable. Cadres, chefs, petits chefs et sous-chefs, enrôlés volontaires dans le broyeur néo-libéral,
pistons intermédiaires de la direction, ils ne connaissent du pouvoir que les responsabilités et si peu la considération ni les dividendes. L'air émancipé, ils prennent systématiquement la défense de leur entreprise et obtempèrent sans ciller en faisant payer le poids de leur servitude sur plus vulnérables qu’eux, ces salariés inférieurs dans la grille tarifaire, exorcisant dans la petitesse le fait d'avoir végété eux-mêmes à ces postes un peu trop longtemps.

Imperturbablement, sans état d'âme, parce que c'est la hiérarchie qui lui a dit, Lolo licenciera les uns après les autres tous les employés sous sa coupe pour ne s'offusquer de cette barbarie que le jour où il aura lui aussi à en subir les conséquences : Ce jour fatidique sur lequel il préfère fermer les yeux où un responsable des responsables lui suggérera à son tour de partir puisque en raison de sa solide expérience, il coûtera trop cher. Ce jour-là, peut-être il manifestera son mécontentement. Ce jour-là sûrement il sera très méchant.

D’ici là, malgré le vol de son pouvoir d’achat par les profiteurs (ces chômeurs escrocs ou ces assistés glandeurs qui dégotent des HLM alors que les gens comme lui s’offrent leurs royaumes en contreplaqué à la seule force de leur soumission, avec comme seules aptitudes sociales l’art de la courbette face au patron et l'abandon de l'esprit critique dans les autres domaines), Lolo n’a rien à redire sur la politique de son président favori. Si, juste un truc : l’histoire des milliards aux banques. Ça coince un peu surtout quand on vient de se taper une majoration de ses taux pour le remboursement du pavillon rose.

Laurent, pressé, aspire bruyamment les dernières gouttes de son lait fraise. -" Pour le prix, je vais pas leur en laisser."

Il doit prendre son bus pour ne pas rater son train pour ne pas rater sa navette pour rejoindre son royaume pour ne pas rater le prime à paillettes qu'on lui chie ce soir à la télé.

Je l’accompagne le long de la Rue de Rennes. Nous passons devant un immeuble de logement sociaux en construction.


Il grince des dents.
- "Je parie que c’est encore un type comme toi qui va avoir un appartement là-dedans."

Heureusement que je suis un ami et pas son collègue de bureau. Nous nous faisons la bise et je le regarde monter dans le bus avec son Direct soir sous le bras. Avant d'abaisser ses lunettes Dolce Gabanna, Il fusille une dernière fois du regard ceux qui ont en communs dans ce transport d'être taillés sur le même patron puis s'assoit.

Le bus démarre et file vers le crépuscule, stoppé dans son élan par un feu rouge 10 mètres plus loin et encore un autre 10 mètres après. Laurent a déjà la tête dans le descriptif de sa soirée home-cinéma. Ah, heureusement qu’il est là celui-là pour faire passer la pilule, sinon soyons certains que Lolo serait un grand révolutionnaire tant, derrière son oreillette Blue Tooth et son sous-pull à col roulé Diesel, sa rancœur et son malheur sont taillés XXL.





* Capitale d'homos, de célibataires et de divorcés : Le top de la transgression parisienne en 2009 semble être de vivre en couple hétéro sous le même toit depuis plus de deux années.

Seb Musset est l'auteur d'Avatar et Perverse Road disponibles ici