Vivre et laisser Gattaz


« Il vaut mieux quelqu’un qui travaille dans une entreprise avec un salaire un peu moins élevé que le SMIC, de façon temporaire et transitoire[1], plutôt que de le laisser au chômage ». 
Pierre Gattaz, président du MEDEF, 15.04.2014

Le fiston à papa est bien parti pour devenir la star du blog. Nous avons déjà parlé de la baisse du SMIC  ici ou . Résumons notre position : "non mais sincèrement, vous croyez deux secondes que l'économie peut décoller en payant moins les gens ? (alors que l'on pourrait ponctionner sur les actionnaires, les fraudeurs du fisc, les rentiers qui, eux, ne se sont jamais aussi bien porté et ne font pas circuler le pognon)". Nous avons d'ailleurs théorisé cette équation complexe et vous la livrons en exclusivité : 

4 = 2 + 2. 

Nous espérons que les économistes "hétérodoxes" (mais pas de gauche) reçus à L'Elysée (le même jour que la sortie de Gattaz, le monde est bien fait) par François Hollande discuteront de mes calculs audacieux


Bon. Reconnaissons à Pierre Gattaz un vrai plus produit : en sus d'expliquer sans détour avec cet air d'enfant de chœur assistant à son premier gang-bang la logique sous-tendant l'époque, sans le vouloir le patron du MEDEF introduit mieux que personne un débat philosophique au cœur de l'information continue (et c'était pas gagné). En partant du principe que le temps est la seule valeur incontournable et commune (limitée pour tous et non récupérable) :

Vaut-il mieux travailler pour rien et, donc, enrichir un autre que de ne pas travailler et s'enrichir soi ?

Il ne s'agit pas d'être pour ou contre le salariat là n'est même pas la question, mais d'être pour ou contre l'esclavagisme, ce que devient peu à peu le monde du travail au SMIC et à sa périphérie. C'est insidieux, tapissé de promesses, de croyance, de morale, de crédits à la consommation, mais ça se dessine : un sous-monde du travail précarisé (va vivre, te loger et te nourrir avec un SMIC mon Pierrot et on en reparle), coincé, écœuré et assommé (ceux que Jean-François Copé qualifiait de "minables"), et un autre monde du travail structurant, enrichissant dans tous les sens du terme, celui des revenus confortables surreprésentés dans le débat public. En gros, tout ce qui est entre 1500 et 4000 euros est programmé pour disparaître (la baisse des cotisations patronales sur le SMIC va renforcer ce mouvement).

Il convient de définir le travail en question, sa pénibilité, ce qu'il a demandé comme sacrifices, le plaisir que l'on peut y trouver et surtout de mettre ces critères face au déterminant principal : que me rapporte vraiment ce travail ? En quoi m'épanouit-il réellement ? Que me laisse-t-il ? (indice : en cas de doute, l'unique "valeur travail" à considérer est celle de la rémunération)

Non parfois, pour ne pas dire tout le temps, il vaut mieux ne pas travailler que travailler pour rien. Pour notre jeune audience, cible des propositions de Gattaz, nous avons mis en karaoké cette relation de cause à effet : 

"Si j'arrête de leur tendre mon fessier, ils arrêteront d'me le fouetter. Oué." 
(à fredonner sur J'me tire de Maître Gims).

La majeure partie de la confusion vient du fait que dès que ces sujets sont abordés dans les médias, l'espace de discussion est squatté par des prédicateurs professionnels de la compétitivité dont les fiches de paye ou les rentes culminent loin au-dessus des réalités sociales de ceux qu'ils accusent de trop coûter en travaillant. Nos érudits ramènent systématiquement le débat à deux notions : celui qui ne travaille pas est mauvais pour la société, mais manque de bol le travailleur, lui, n'est jamais assez performant pour le pays. Nos prédicateurs n'ont évidemment ni les salaires, ni les grilles horaires, ni les angoisses, ni l'espérance de vie de ceux qu'ils s'acharnent à culpabiliser.

Nos économistes devraient y songer lorsqu'ils élaborent des plans sur l'avenir de la France. En quoi est-il encore utile (pour soi) de travailler (pour le profit des autres) quand l'interface qui fait lien social et constitue le moteur de la consommation (le salaire à bibi) est une insulte se doublant d'une absurdité arithmétique ?

[1] jusqu'à ce que le jeune quitte son statut de jeune à l'âge de 30 ans et, de fait, sa place dans l'entreprise.

Illustration : Big Lebowski, Coen bros (1997)

Va plus à gauche, tu vas doubler par la droite !

Donc voilà...

J'annonçais hier sur les réseaux sociaux, avec cette causticité me caractérisant, qu'à ce point de trahison envers les classes populaires le pouvoir n'avait plus qu'à supprimer les forts coûteux bas salaires (après tout, ça simplifierait vraiment la rédaction manuscrite des fiches de paie pour ces martyrs d'un monde pas assez libéral que sont les chefs d'entreprise à 4X4 climatisé). Et ce midi :


Non rien, c'est nerveux. Je vais de ce pas acheter une grille de loto. Soyons fou, faisons sauter un tabou : nous aussi, les sans le sou, pouvons rêver d'une rémunération. Je me sens en veine. Trop de souffrance, pas assez d'espérance, je tente ma chance ! (parce que vivre correctement grâce à son travail, ça semble foutu).

(source)

Vive La Dolce Vita des travailleurs !


Je ne sais si Lucy Mangan, chroniqueuse au Guardian, est contente pour nous ou un peu jalouse.

Dans un article elle alerte ses compatriotes anglais : syndicats et patronat français ont voté le 1er avril un accord de branche pour une "obligation de déconnexion" de 11 heures par jour et le week-end pour les cadres et managers dans les sociétés d'ingénierie et de conseil. Il s'agit de réguler le temps de travail "en ligne" (ordres par emails, SMS...) jusqu'ici non comptabilisé (gains à court terme pour la boîte, mais source de burn-out pour l'employé et au final, perte pour la boîte). 

Que l'on ne soit pas connecté en 24 / 24 avec son entreprise, déjà que le temps de travail est limité à 35 heures chez nous, cela interpelle l'éditorialiste britannique qui y voit une obligation nationale de "Dolce Vita" (sic, mais euh c'est un film italien madame). Les drogués au travail ne pourront plus s'épanouir dans l'hyperactivité, prendre leur dose d'ordre, et seront forcés d'avoir du temps pour eux, voire une vie privée. Où va-t-on ? Vers un peu plus de bonheur surement. Pas coté en bourse, donc pas au programme. 

Remettons les choses dans l'ordre. Entre les douze pauses clope par jour et les terrasses de pub bondées de salariés dès quatre heures, L'Angleterre a beaucoup à apprendre à La France au niveau glande au bureau. De ma petite expérience, le salarié français est bien plus productif que son collègue en anglais, bien plus déprimé aussi. No shit Sherlock ! N'y aurait-il pas un lien entre les deux ? 

Deuxièmement, cette mesure est un accord (et non une loi) de "riches". Ça ne concerne que certaines sociétés orientées high-tech, des indépendants et des cadres sup. Ça ne touchera pas le manutentionnaire ou la caissière. Eux peuvent continuer à trimer à la demande, à horaires découpés et décalés, et pourront continuer à jouir des progrès de la technologie en apprenant au beau milieu de la nuit et sans avoir à bouger de la banquette arrière de la 307, leur licenciement par SMS.

Reste que cet accord, et c'est rare par les temps qui courent, passe presque pour un progrès social juste parce que n'est pas un recul (alors qu'il s'agit juste de garantir que les journées de boulot ne fassent pas 20 heures). Dans la ligne, c'est même subversif à une époque où le travail se doit d'être considéré comme "une valeur" à laquelle il faudrait tout sacrifier, l’identité première de l'individu, la seule voie pour une vie épanouie.

Illustration : La Dolce Vita, Fellini (1960).

Seb Musset, L'abondance. 
+ d'infos
Disponible ici en papier ou ebook.


Hey mec ! Où est mon gouvernement de gauche ?


Reconnaissons que depuis qu'avoir Euro RSCG au gouvernement, ça a quand même une autre gueule, celle du loup. Fini les atermoiements, les fausses pudeurs et les propos contradictoires Maintenant, avec le gouvernement de com' back ça file droit, enfin droite.

Je ne m’attarderai pas sur le discours de politique générale de notre premier ministre Manuel Valls hier devant les députés laissant le soin à ma gamine de 5 ans de vous le résumer. Voyant Valls sur l'écran lors d'un sujet introduit par le dithyrambique trio Barbier / Thréard / Calvi, la précieuse s'écria :

"- Oh, Nicolas Sarkozy !"

Perso, j'ai décroché au "La reprise économique est là" du chef du gouvernement. Cela me confirmait la crédibilité analytique du gars. 

Je ne garde que les deux lignes fortes d'un discours qui comble, pour au moins douze secondes, toutes les attentes du MEDEF :

1 / La suppression des cotisations patronales (charges en langue de droite) sur les salaires au SMIC au 1er janvier 2015, et la baisse des cotisations familiales sur  les salaires jusqu’à 3 fois et demie le SMIC. L'inévitable effet sera pour la seconde mesure de baisser les prestations familiales, et pour la première de cantonner encore plus de travailleurs au SMIC, c'est-à-dire plus assez pour vivre, et donc consommer, et donc... enfin vous m'avez compris. Abaisser le "coût du travail" est une priorité gouvernementale pour "rassurer les marchés" en période de "crise". Comprendre : quand il y a contraction économique, ceux qui ont le pognon veulent à tout prix continuer à préserver leurs rentes quitte à sacrifier les plus ou moins faibles (on les appelle aussi salariés) que l'on calme à coup de com' et de trémolos patriotiques à la TV en leur faisant miroiter avec punch et gomina une hausse de cinq cents euros annuelle (on en reparle l'année prochaine, rien n’empêchant les entreprises d'empocher la différence). Bien évidemment, dans la manœuvre, on évitera de s'attarder précisément sur les restrictions budgétaires et les reculs sociaux qui vont s’enchaîner derrière.

2 / L'acharnement à rembourser une dette que l'on ne remboursera jamais via un plan de 50 milliards d'économies en 3 ans (là aussi on en reparle l'année prochaine), et ce alors que le même gouvernement se prive de 60 milliards (80 voire 100, suivant les désirs de Monsieur Gattaz) préalablement offerts au patronat via le flou, confus et totalement raté Crédit d'Impôt pour la Compétitivité des Entreprises et le pipeau Pacte de Responsabilité (l'objectif responsable de cette mascarade est toujours fixé ce jour à zéro emploi). Qu'on se le dise une bonne fois pour toutes : ce ne sera jamais assez pour le patronat. Une fois qu'ils seront débarrassés des cotisations sur les salaires, ils demanderont plus de flexibilité, puis le droit de licencier en dix minutes et sans frais, voire aux frais du licencié... Ça ne s’arrêtera jamais, surtout dans un tel rapport de soumission gouvernementale. Ils ont le vent dans le dos comme rarement depuis trente ans, ils ne vont pas s’arrêter en si bon chemin.

Tenez, moi personnellement, vu la météo des subventions, j'attends le pacte de rentabilité avec offre promotionnelle 10 smicards pour le prix de 2 pour lancer ma boite de formation en consulting d'optimisation fiscale, c'est juré.

Bref, il s'agit de poursuivre (en communiquant mieux, donc en se faisant aimer) une politique absurde d’assèchement des services publics, de stagnation des revenus et, conséquemment, de baisse de pouvoir d'achat. Pas un seul instant, Valls n'évoquera un gouvernement de combat pour rapatrier les centaines de milliards d'euros (des entreprises et des particuliers) échappant au fisc chaque année et, à portée de contrôleurs (si seulement ils étaient embauchés), des 80 milliards (estimation moyenne) de fraude fiscale pourtant récupérable en peu de temps pour combler les trous. Que voulez-vous... Cette mesure en plus d'être efficace, rapide et indolore pour les plus pauvres, est probablement trop à gauche. Ça fait désormais désordre dans un gouvernement socialiste, euh pardon : de com'back.

Des nouvelles du Front


On vous a prévenu, la révolution est en marche, le FN au pouvoir ça va envoyer du pâté ! 

Après l'exigence du retour du porc dans les cantines, une priorité nationale (sauf qu'il n'était, en fait, jamais parti), voici que Steeve Briois, maire FN fraîchement élu d'Hénin-Beaumont annonce sa priorité économique pour endiguer le chômage qui touche durement la commune.

Supprimer le local de la Ligue des Droits de l'Homme.

REP A SA LA MISAYRE !

Il faut dire que ça urgeait. 20m2 et une subvention annuelle de 300 euros (pour une valeur locative d'au mieux 300 euros / mois) : autant dire un gouffre financier mettant en péril la communauté, ou  la liberté d'expression (et oui, on y affichait quand même de la poésie en vitrine, voyez-vous c'est le début du gauchisme le plus atroce). 

Meanwhile, plus au Sud...

Au large de Malte, de gentils activistes d'extrême droite entamaient une action pédagogique de sensibilisation aux droits de l'homme blanc en voulant exposer combien il est simple pour un Africain de traverser la méditerranée afin d'envahir l'occident déliquescent afin de violer nos boulots et candidater pour nos femmes.

Manque de bol. Ont-ils voulu faire cuire un rôti de porc sauce blanche à bord ou simplement profiter de l'absence de leurs mamans pour jouer avec des allumettes ? Toujours est-il que l'odyssée nazie a vite tourné en Titanic aryen, la barque prenant feu sous leurs yeux ébaubis sur tête de QI négatif. Nos vrais cons maltais appelant à l'aide secours et armée avant de rembourser les frais entraînés par cette brillante opération de com' dont je m'étonne qu'elle n'ait pas eu plus d'échos dans nos médias locaux.

C'est-à-dire qu'ici l'intolérance est une part de marché à ne pas trop brusquer.

Un sondage commandé par la commission nationale consultative des droits de l'homme (oh zut encore eux) nous apprenait récemment que 35% des Français se déclarent racistes, avec une grosse proportion (26%) de "un peu racistes". 

- Tu es raciste toi ? 
- Non je suis un peu raciste. C'est pas pareil, tu vois. 
- Non je vois pas. 
- Bah c'est à dire, le vrai raciste il va traverser la méditerranée en barque pour montrer que les autres veulent nous envahir. Le un peu raciste, il reste sur la rive et applaudit discrètement de ses mains propres le vrai raciste.
- En fait le un peu raciste est encore plus minable et lâche que le vrai raciste ?
- Voilà c'est ça. T'as complètement un peu raison. Sur ce, je vais voter FN aux européennes parce qu'on va comprendre ma souffrance, parce que j'adore le porc, l'intelligence et la natation synchronisée.

Illustration : les carnets secrets d'Eric Zemmour.

Seb Musset, L'abondance. 
+ d'infos
Disponible ici en papier ou ebook.






Articles connexes : 

L'ennemi


« Je sais que je ne suis pas en harmonie avec une bonne partie de mes camarades socialistes, mais je pense qu'à ce niveau de chômage il faut aller vers davantage de flexibilité, et vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au Smic »
Pascal Lamy (ancien patron de l'OMC, encarté au PS, proche de François Hollande) dans l'émission Question d'info sur LCP 02.04.2014

Je l'ai annoncé ici il y a plus d'un an. Alors que le niveau de pauvreté est à peine moins élevé que le salaire minimum, lui-même pas si loin du salaire moyen (et que dans ces conditions, il n'est évidemment pas question pour tout économiste sachant compter jusqu'à 2 d'envisager l'ébauche d'une esquisse de reprise), nos têtes pensantes proches du pouvoir préparent gentiment l'opinion à la baisse des salaires

Pour nos experts, l'objectif n'est pas un retour au plein emploi. Ils savent pertinemment qu'à l’ère de l'automatisation et de l'informatique révolutionnant la compétitivité (on produit 3X plus avec 10X moins), le plein emploi est illusoire. Le débat sur les cotisations et les charges (en langage de droite) est également dépassé : chaque allègement de cotisations consenti depuis 30 ans n'ayant jamais entraîné une quelconque reprise de l'emploi. Non, l'objectif des Lamy et des Lenglet (sa version confipote démoulée chaque soir à la TV) pour le bien-être des puissants est un retour au plein emploi à tout prix, donc gratuit (enfin pour vous, parce que pour eux les contrats juteux pour expertises molles, les dividendes et les rentes continueront à tomber).

Pascal Lamy veut donc de "l'audace". Marrants comme nos messies du marché demandent prioritairement (euh exclusivement même) aux crevards d'être inventifs, dociles et avides de sacrifices. Lamy en profite (il est de gauche c'est vrai) pour rappeler aux pauvres mécréants que nous sommes, osant exiger un luxueux SMIC au bout de cinq ans d'études ou trente ans de turbin, les mérites du travail (de la "valeur travail" aurait-on dit à droite en branlant du symbole pour mieux ne pas aborder la question de la contrepartie financière du taf en question) : "Un petit boulot, c'est mieux que pas de boulot ". 

Non l'amigo, un petit boulot c'est un petit boulot, ni plus ni moins, et c'est quand même souvent de la merde, néfaste pour la santé qui plus est. Ceci étant posé : ça reste du travail. Et tout travail mérite un salaire décent (cela va de soi et ce n'est pourtant déjà pas le cas pour des millions des Français qui se cassent le cul à bosser pour pas grand-chose précisément à cause de l'avidité du patronat, des actionnaires et de cette mondialisation sauvage dont tu appelles dans la même interview à ce qu'elle soit enfin embrassée et appréciée par nous autres, "les pessimistes").

J'en profite pour te reposter ce petit graphique de l'INSEE pour te rappeler où se trouve l'argent et qui a vu ses revenus gonfler ces dernières années :


Gentil Pascal qui nous veut du bien, toi le fin observateur de la chose sociale, note que cela fait deux bonnes décennies qu'il existe déjà un servage institutionnalisé pour jeunes et moins jeunes. Nous autres, les gueux, on appelle ça des stages. Même que les gens comme toi ont réussi à nous faire rentrer dans la tête que c'était obligatoire pour nos carrières alors que c'est surtout capital pour les marges des entreprises et que cela a détruit plus d'emplois qu'autre chose.

Donc merci Lamy pour tes nouvelles solutions. Non seulement elles sont tout sauf nouvelles, mais elles sont déjà la cause directe des malheurs du plus grand nombre.

Si ce n'est par intelligence, par décence au moins, abandonne le foutage de gueule pour te consacrer à un autre hobby plus en adéquation avec ton profil : golf, collection de boites à caviar ou soirées belote avec les lobbies.

Articles connexes :