mardi 31 mars 2009

martyrs


Ta tête est moins connue que l'entreprise tentaculaire dont tu es le grand patron. Tu as beau faire parti des plus belles fortunes du monde, tu ne parades qu'au milieu de tes semblables, en clubs discrets, dans des zones résidentielles fortifiées ou dans des conventions pompeuses ultra sécurisées.

On connaît mal ton nom ou on ne le connaît que trop tard, quand tu as liquidé la filiale, que le scandale est révélé ou après avoir touché ton parachute doré. Où habites-tu ? On ne sait pas trop. Tu voyages tout le temps, fiscalement c'est plus performant.

Tu tiens à ton anonymat auprès des petites gens. Ils n'ont pas le bagage mental et comptable pour appréhender tes réalités et les responsabilités auxquelles tu dois te frotter
:

"Où vais-je délocaliser pour libérer mon développement ?", "Qui vais-je dégraisser en premier pour optimiser le rendement ?", "Comment leur faire accepter de travailler plus pour le même salaire durant les deux ans me restant (à toucher des subventions) avant de les jeter ?".


Méchants, aigris et jaloux de ton argent sont les petites gens aux médiocres réalités et aux risibles ambitions.

Tes amis, les autres grands patrons,
eux te comprennent et ne te jugent pas.

Tu veux juste qu'ils t'envient. C'est pour cela que tu accumules autant de pognon.


Comme des gosses jouant à celui qui a la plus grosse quéquette dans les chiottes du bahut ou les mêmes, trente ans plus tard, jouant à celui qui a le plus gros Iphone devant la machine à café, toi et tes amis jouez à vous impressionner mais dans une dimension sociale stratosphérique pour le commun de vos esclaves.

La belle montre à 100 smic ? C'est un minimum vital, le pin's d'entrée.
Un Warhol dans un des living-rooms de ton ami le banquier ? La semaine suivante tu en punaiseras deux au mur de tes chiottes en marbre en espérant que ça le fera bien ch... ! Le penthouse de 650 m2 de ton pote magnat de la communication avec vue plongeante sur Central Park, assorti de ses 24 larbins ? Pas de problème, c'est toi qui édites le who's who du BTP et des préfectures. Tu bétonneras un méga baba au rhum en pleine réserve naturelle WWF ! Ton poteau chairman d'une chaîne mondialisée s'est dégotée une actrice mexicaine qui, après le turbin, se fait remuer dans une même transe masturbatoire un demi million d'esseulés, pas de souci. Même avec ta sale gueule et ton charisme d'asperge, ton pouvoir les fera fondre et tu peux prétendre à récupérer les déchets recyclés de Mick Jagger ! Ah non mince... pas tous. Il y en a une qui est encore occupée pour trois ans.
Tu bénéficies de la bienveillance de gouvernements que toi, tes amis, vos aïeux, infiltrèrent. Tu peux compter sur eux pour défendre tes intérêts. Et pas d'imprévu. Tu as des veilleurs à l'assemblée. Ils te remontent ces projets législatifs pouvant s'avérer problématiques pour toi. Dans ce cas, ils te confectionnent un amendement personnalisé (mais où ton nom n'apparaît pas) qui, malgré le changement, ne changera rien pour toi ou , mieux, arrangera tes bidons.
Pour l'instant ton train de vie va croissant, au rythme exponentiel de 200% par an pour certains de tes amis. Pas pour toi. Toi tu es vieille France, t'as le sens du correc' et de la justice, tu te contentes de 2300 Smic par an, hors avantages et options. Tu n'as qu'une vague idée du nombre de siècles d'esclavage moyen que cela représente. Tu aimes à le répéter au club de l'économie face à un Jean-Marc Sylvestre conquis : Tu es un entrepreneur, tu risques et tu emportes dans ton dynamisme un organigramme hiérarchique soumis à ta loi, cela justifie à tes yeux une rémunération indécente.

Mais attention, que l'on ne te cherche pas trop fiscalement sinon tu vas t'en aller faire le bien des salariés dans un autre pays. Même si là-bas personne ne t'attend, personne au gouvernement ne le dira.
Au fond, tu es pour la paix sociale. Chacun chez soi et les marges seront bien gardées, les riches sont riches, les pauvres sont pauvres. Pour maintenir ces derniers dociles, tu leur fais croire au mérite, à la morale et au travail bien fait. Autant de notions que tu te gardes bien d'appliquer pour toi.

C'est plus fort que toi : Tu trompes toujours ton monde. Vendant à tour de win attitude, du projet d'avenir, de l'esprit d'entreprise et du travail collectif alors que tu es dans le court terme, tu ne sais que licencier ou employer au rabais pour récolter sans te fatiguer un pactole à partager entre une poignée d'initiés.

Depuis six mois quand même, même pour toi, c'est le merdier. Ton cœur de cible, la classe moyenne, commence à te défier. Tu dois faire profil bas, réduire l'ostentatoire et pas te faire chopper en flag' les deux bras dans la jarre à billets.

Financièrement, tu as un peu perdu avec cette crise mais tes amis sont dans le même cas donc ça va. Et puis, tu te refais une santé en rachetant à prix cassé les titres vendus en catastrophe par ces petits actionnaires qui, comme toujours, gobèrent tes discours.

Ce week-end
, tu as eu une petite frayeur. Ton pote président a fait semblant de se fâcher. Pour calmer la populace, le félon a commandité un décret interdisant la distribution de stock-options et d'actions gratuites et encadrant les bonus. Un an, à renégocier quand tout retournera à la normale.
"Misère" as-tu pensé. Les pauvres "dirigeants et mandataires sociaux ayant bénéficié d'aides publiques, qui continueront à licencier sans explication ou qui n'auront pas un comportement éthique" vont morfler.

La perspective
de tes prochaines vacances de Pâques au spa des thunés de Gstaad à regarder de haut ces 9 blaireaux, jakuzzés malchanceux, être les victimes des quolibets de leurs camarades de la baronnie des multinationales se frappant les cuisses en meuglant " - Ils z'ont pas eu leur bonus ! ils z'ont pas eu leur bonus !" te fait déjà te gondoler de rire.
Les cons, ils ont intérêt à trouver une bonne excuse d'ici là.

Vraiment la vie est injuste.

Sauf pour toi.


Illustration : affiche de L'argent des autres, film de Christian de Challonge (1978)

lundi 30 mars 2009

Dupont Lajoie 3000


Ce week-end dans les médias, la polémique sur l’interdiction de la chanson d’Orel San, sale p*te, aura fait feuilleton. Le chanteur réussissant l'exploit, avec un morceau vieux de deux ans, de s'attirer les foudres conjointes de l'opposition et du gouvernement. Ce dernier, par la voix de sa secrétaire d'état à la solidarité (pour la déconne) en appelant même "à la responsabilité des dirigeants des sites de vidéo en ligne" pour qu'ils retirent la vidéo. (Nadine Morano étant en week-end Smart Box, thalasso au Touquet, ne pouvait s'occuper elle-même de cette opportune communication.)

Je ne connais pas le chanteur, je n'ai pas écouté son opus et je m'en contre-fous. Je n'entamerai pas le débat de la défense des œuvres de fiction ici, ce serait abdiquer à la logique répressive des donneurs de leçons et dérouler le tapis rouge aux sempiternelles conclusions de ce genre de polémiques : La censure des diffuseurs et, à terme, l'auto-censure des créateurs.

Penchons-nous plutôt sur le traitement de l'information ce week-end et comparons cet embrayage systématique des roboches [1] dès lors qu'il est question d'incitation à la violence ou à la haine raciale, en l'opposant à leur mutisme dès que la sauvagerie et le racisme sont avérés à deux pas de leurs rédactions.

En effet ce week-end, il fallait bien scruter la rubrique faits-divers pour découvrir que s'était joué en plein Montreuil sous bois[2], un remake grandeur nature du film Dupont Lajoie.

Résumé de l'épisode : Mi-mars, un marocain en visite en France se fait tabasser au grand jour par un collectif de riverains au prétexte qu’il ressemblait à un pédophile sévissant dans le quartier (et dont apprendra à l'occasion de son arrestation qu'il est algérien : "Ah mais vous savez monsieur l'agent ces bikos y sont tous pareils !").

Dans un entrefilet radiophonique entre le tiercé et une éditorial dithyrambique sur le popularité du président signé Catherine Nay, j'apprends que l’innocent a la mâchoire pétée, la tête défoncée, qu'il est dans un état grave et qu'il en gardera des séquelles. Pas les rédactions.

Quelques lignes factuelles
dans le Parisien, un paragraphe dans Le Point, rien sur Tf1.

RTL parle d’une "tragique erreur" : L’homme à moitié tué n’était pas "le violeur des stades". Soyons soulagés : Dès que nos amis qui nous "veulent du bien" auront trouvé le bon marocain, ils pourront recommencer.

Bien sur, pour la forme, un des Charles Bronson a été arrété. Quant aux autres, on sait juste qu'ils participèrent. Qui étaient ils ? Ton voisin, le mien, de bons français probablement horrifiés par la chanson d'Orel San.

Conclusion provisoire : En France en mars 2009, mieux vaut être une femme qui, si une chanson d'un rappeur inconnu est prise au premier degrè par un mari docile basculant sans prévenir dans l'extrême-violence, risque (peut-être, on ne sait jamais, mieux vaut interdire toute forme de musique) de se faire bastonner, que d'être un homme un peu trop typé maghrébin et, sur cette base, de se voir péter la gueule en toute décontraction par des citoyens remontés.

[1] Roboche : Journaliste français cajolant les opinions gouvernemantels et chuintant ses fins de phrases.
[2] Note pour les provinciaux : Montreuil est limitrophe de Paris.

dimanche 22 mars 2009

la contestation et les stationnés

Depuis l'entreprise de démolition de l'image de Domota au lendemain de la victoire de sa mobilisation en Guadeloupe, rien de nouveau dans le domaine du mépris de la grogne sociale par notre droite métropolitaine prise de réflexes pavloviens à l'évocation des mots "grève" et "syndicat".
Le 19 mars dernier. Au matin de la journée d'action nationale contre la politique sociale et fiscale du gouvernement, avant même que Le Figaro nous ponde sa Une en triptyque démagogue (surenchère syndicale, exception française des manifestations et violence de la CGT), à ma surprise, les premiers à dégainer les arguments anti-manifestation furent Ben et Martin deux amis étudiants pas réputés pour voter à droite.

Se basant sur
un article d'actu-chômage, mes amis les rebelles se déclarèrent "pas emballés" pour se joindre à la fête "parce que c'est pas une grève de plus qui va changer les choses" puisque maintenant "il faut en passer directement à l’étape supérieure, la seule vraiment constructive : La grève générale reconductible."
Il ne faudrait donc pas faire grève au prétexte qu’il faut plus de grève ?

- Ouais, les syndicats ici c'est n'importe quoi, c'est à se demander s'ils veulent changer les choses ! Me rétorqua Ben, le plus vénère.

Je tentais de faire comprendre à mes jeunes amis qu'avant d'avoir "la Guadeloupe à Paris", il leur restait à convaincre les plus coriaces d'entre les français, les durs de durs , et au passage les plus nombreux : Les extrémistes ultra-modérés de la classe moyenne incrédule. Ce jeudi, ils se terraient encore chez eux, apeurés par les perturbations causées par la gangrène syndicaliste, à regarder le gendarme télévisé de 13h leur faisant, pour la seconde fois de l'année, le journal des trains arrivant à l’heure.
Pour que ça bouge, pas de secret : A chaque opportunité, faut se bouger ! Histoire d'être...comment dire...nombreux.

Bref, jeudi matin, sur plusieurs sites internet et dans la bouche de mes deux copains, le discours était le même que celui de Catherine Ney sur
Europe 1 : La grève ça sert à rien, c’est inutile et les syndicats c’est rien que des pourris.
Mes amis, c'est pas d'hier que les chefs de la contestation légale pensent en gestionnaires et pas en révolutionnaires. A moi aussi, la baronnie syndicale des quinquas pépères ayant leur rond de serviette sur les plateaux télés ne m'évoque que des images de ventres repus, de tapes dans le dos, de blagues salasses échangées dans la fumée de Montecristo après une bonne ripaille, dans l'arrière-salle d'un deux étoiles discret où, sur un coin de nappe, furent calculés au stylo à bille estampillé Révolution marque déposée, les opaques subsides à se partager cette année.


Vous savez (vous me le répétez à longueur de journée) qu'il ne faut pas croire le journal télévisé.

Le mouvement de jeudi dernier ne s'arrêtait pas aux interviews de ces barons arrivés en berlines blindées pour la photo 10 minutes avant le défilé avant d'en repartir 3 mètres plus loin, auréolés des chiffres de la forte mobilisation nationale. La protestation ne se limitait pas non plus au panorama des défilés ordonnés des organisations accréditées avec tee-shirts réglementaires, slogans autorisés et ballons de couleur pour les reconnaître, filmés d'assez loin pour qu'aucune revendication non-homologuée ne soit lisible.

Ben et Martin, soyez reconnaissants aux syndicats d'avoir généré le rassemblement d'une population les dépassant très largement. D'où, à Paris, un bordel inhabituel presque paralysant avec ces cortèges de salariés du privé en orbite autour de La Place de la Nation qui en croisaient d'autres, en révolution opposée, tout aussi enragés et même pas syndiqués. Si vous étiez venus, vous auriez vu la volonté d'en découdre de ces vendeuses en tailleur, avec imitations Ray-Ban en guise de serre-tête, qui se pensaient protégées à vie dans leurs magasins de luxe et dont je ne pouvais croire il y a juste deux mois que je les verrais hurler, ici et avant vous, leur colère. Croyez-moi, cela rassure quand à l'éventualité d'un changement de société.

Sur ce long boulevard de la colère jonché de boutiques en liquidation judiciaire, défilèrent aussi des néophytes du barouf social, des petites dames âgées tendance
Chanel avec des panneaux pour la sauvegarde des retraites, des secrétaires appelant leurs boss jadis vénérés à les payer plus sinon "ça va chier", des solitaires avec leurs cartons bricolés petit commerçant étouffé et un petit monde de droite en pleine repentance : Excusez ma terminologie limite UMP mais j’y vois plus qu’un énorme progrès : Un gigantesque pas en avant !

En 50 jours, on est passé du rêve générale au désir de potence. Que l'intéressé nous mente c'est une chose, mais qu'il ne se mente pas: Il était bel et bien la cible de la manifestation.

Passé le trophée de la mobilisation, cette masse d'anonymes submergeant leurs couleurs est embarrassante pour les barons syndicalistes : C'est la preuve par l'image que le management de la rage sociale leur glisse entre les doigts. Ce qui, là aussi, devrait vous réjouir. Pour ma part, leur cuisine interne est le cadet de mes soucis. Que le syndicat le plus efficace pour défendre les salariés rafle la mise, tant mieux pour tous.

Prenez les organisations syndicales pour ce qu’elles représentent : Le dernier rempart avant la soumission générale. La flamme du syndicat inconnu brûle encore dans sa base, c'est le principal. Elle est essentielle. Sans braises pas de reprise de feu.

Peu importe que l’unité soit de bric et de broc. Avant de reconduire les grèves, il faut déjà les assurer et en faire des triomphes de mobilisation. C'est ce qui marque l'opinion.

Le principal reproche que je ferais à la manifestation de jeudi dernier (à Paris), ce n'est pas "la sono ringarde" ou "la confiture des revendications" mais son déficit en jeunes. Sur le réseau, ce sont pourtant les premiers à se plaindre, à raison, qu'on ne les écoute jamais.
Contester la contestation du bout de son clavier parce qu'elle n'est pas assez guadeloupéenne, c'est s'aligner sur ces salariés aigris appelant RMC pour se plaindre des syndicats preneurs d'otage, être à l'unisson des commentaires d'internautes du Figaro.fr les traitant de mauvais citoyens, cautionner le grand ça sert à rien de la propagande Medefo-gouvernementale. Cette dernière, aidée par ce travail de sape n'a plus qu'à, entre une offensive de com' sécuritaire la veille et un discours de Fillion le soir même, marginaliser cette journée et la réduire à un happening anecdotique pour rétrogrades sous cloche.

Mécanique de droite à laquelle, jeunes amis de gauche, vous avez contribué.


Alors oui, cette promesse des barons le 20 au matin, d'une décision d'action concertée à définir bientôt pour agir au mieux a de quoi décevoir les plus affamés. A eux, à nous, de trouver de nouvelles voies et de nouvelles opportunités, sans dénigrer celles qui ont fait leurs preuves.

La meilleure méthode pour rester motivé ?

Compter sur ses ennemis. Eux ne se défilent jamais.

vendredi 20 mars 2009

19 mars, la rue unanime : Il doit payer !

En attendant que je me remette de mon insolation, voici des images filmées à Paris hier dans des cortèges débordant largement la mobilisation syndicale (salariés du privé, petits commerçants, retraités, étudiants...) et à l'humeur gravement détériorée par rapport au 29 janvier.

Le leitmotiv initial du mouvement :

"Casse-toi Pov'con !"

Sa prochaine étape en fin de vidéo :



Rubrique "Conseils pratiques" :
Il ne fera pas bon être un patron, un banquier, s'appeler Sarkozy et se promener sans garde renforcée dans les prochaines semaines.

Rubrique "Le parti socialiste n'est pas mort" :
Si, si je vous assure, il est encore en vie : Il tenait une baraque à frites à l'écart des autres, Boulevard Diderot.

Rubrique "Il faut bien rire parfois" :
Tandis que 400 CRS raflaient 300 jeunes place de la Nation vers 20 heures, au sous-sol, une voix intérimaire de la RATP nous annonçait que :

"Suite à des mouvements sociaux, le trafic du métro est normal."

Big up aux salariées de Marionnaud.
Merci pour leur sens du partage et leur hospitalité à Stéphane, Marc et à Marty (je crois).

mercredi 18 mars 2009

Tapis rouge

Illustration : Paris, enflammé par la commune. Numa fils. mai 1871. (Musée d'Art et d'histoire de Saint-Denis.)[1]


En cette veille de bûcher pré-printanier, par avance merci.

Merci à Madame Parisot, présidente du Medef, pour sa brillante synthèse de tout ce qu’il faut dézinguer.

Merci à nos sponsors : Total, Continental, PPR, Arcelor Mittal, Vallourec, La Camif, Dynastar, Sony, Faurecia, Clarion, Foncia, PSA, Natixis, Renault, Renault Trucks, Adecco, Kronenbourg, Lear, Hutchinson, Pfizer, les notaires de France, St Gobain, 3M santé, Wagon automotive, Facom, FM Logistic, Texas Instruments, IBM, HP, ST Micro electronics, Philips, Ebay France, yahoo France, Sopal, Terrasson, Salomon, Senden, Willof, Bloomberg television (!), Caisse d’épargne, ACI, Akzo Nobel, Altadis, Beghin Say, Caterpillar, Chanel, Céléos, Deshoulières, Dim, Ford, Fischer, Henckel, Imerys, Kaufman and Broad, Lennox, Michelin, Novatech, Novelis, NXP, NYSE euronext (!!!), Plastic Ommium, PSA, Raynal, Sanofi Aventis, Siemar, SKF, Tyco, Valeo, Les Trois suisses, Motorola, Nipson…

Excusez-moi de ne pas pouvoir tous les citer, ils se reconnaitront.

Merci, à titre posthume, aux PME, TPE et artisans.

Merci à mon voisin de me rappeler, chaque jour que notre omni-président fait, ce qu’est un jeune troufion libéral à la cervelle liquéfiée par vingt ans de propagande télévisuelle au service exclusif du marché.

Merci à ses parents retraités de me remémorer, avec cette constance dans la petitesse et l'égoïsme forçant le respect, que l’homme de droite, sans forcément rouler sur l'or, est mentalement structuré pour défendre l'aristocratie parasitaire qui l'oppresse (pourvu qu'elle le fasse en jouant des mécaniques et avec une grosse montre qui brille au poignet) face à ces rétrogrades indigents (racaille syndicaliste à calicots ou socialistes opportunistes) qui pleurnichent sur un service public en déconfiture (alors que notre retraité de droite en est le plus gros consommateur) et une paupérisation exponentielle dont notre individualiste tout terrain s'imagine à jamais préservé, non sur la base de sa culture, de son érudition ou de son expérience de la vie mais bien de son patrimoine immobilier, son portefeuille d'actions et de sa 307 climatisée.

Merci à lui d'être un pion au regard vide face aux barbaries qui l'entourent mais à qui jusqu'à la fin, j'essayerai quand même de faire comprendre qu'en golden-parachutant un poltron pareil à la présidence, de droite ou pas, avec maison ou non, 307 ou sans, il a signé pour, tôt ou tard, lui, sa femme et son enfant, rajouter leurs noms au bas de la liste des indigents.

Merci à tous ces salariés du privé qui, au nom de leurs crédits pour rembourser le canapé d’angle ou de ce Picasso à acheter, et surtout, histoire de camoufler une pleutrerie bien humaine, gueulent sur les privilégiés du public qui eux peuvent faire grève, ces voleurs de salaire. (Message personnel : Je suis passé hier à 14h dans un gros Darty des boulevards. Je vous assure que, hormis prendre l'air, faire grève ne changerait pas grand chose au quotidien de ses salariés : Sans clients, avec une activité commerciale au strict zéro, les employés s'y tournaient les pouces, honteusement payés à ne rien faire ! en attendant le plan social)

Merci à toutes ces réformes gouvernementales nécessaires pour être compétitif et renouer avec le plein-emploi (Un gros carton).

Merci à cette modernité, condition du progrès collectif et du bien-être individuel, qui faisait défaut à La France : De la hot-line payante du Pôle Emploi à la geôle injustifiée pour Julien Coupat en passant par le fétide festival législatif de la répression protéiforme. Elle entretient notre haine sur une base quotidienne, la propageant peu à peu à l’ensemble des français.

Merci à Coco pour son relais people (un poil kamikaze) qui nous rappelle que nos réalités et celles des ricaneurs à vendre du dvd, ne se rencontrent qu'une à deux fois par an lors de l'acte d'achat : 20 euros en supermarché pour des galettes en plastique à potentiel subversif expurgé.

Merci au pouvoir d'achat d'avoir tenu ses promesses : Du clodo d'en bas à Buffett, personne n'en aura jamais assez.

Merci aux banques pour ce hold-up, coming-out sans équivoque.

Merci aux médias pour leur cosmétique de l'information.

Merci à la morgue répétée des nervis de la droitocratie, le petrole-âne ou la murène qui, la tête sur le billot, ne pourront plus dire : "Nous n’avons rien vu venir, on ne l'a pas cherché !".

Merci au désarroi français, pénible mais indispensable pour évoluer. Pas de renversement sans rage.

Merci à vous de ne jamais renoncer.

Merci au capitalisme, version archaïque, d’en finir avec lui-même.

Merci au Fouquet’s.

Merci à Carla B. pour le symbole et les manuels d'histoire de nos enfants.

Surtout, surtout, merci au président, à son autisme social et à son intervention de dernière minute : Même avec un vent favorable, pas de bon de brasier sans étincelle.

Et souhaitons-lui d'avoir un bon bouclier.

[1] Pour les fans de date : La commune de Paris a débuté un 18 mars.

lundi 16 mars 2009

15 mars : ouverture de la chasse aux pauvres sur radio-proprio


C'est plus fort que moi. Réflexe conditionné par une éducation bourgeoise, chaque matin je lis l'éditorial du Figaro* et j’écoute un flash-info sur Europe 1 : Façon efficace de démarrer la journée sur un bon boost de rage.

Le week-end, ces deux médias sont encore plus prompts qu'en semaine à servir sur un plateau doré à la droite gigot-fayots, ce qui cajolera au mieux ses convictions et ses intérêts.


Ce dimanche 15 mars à 8 heures du matin, la rédaction de
Lagardère s'est fendue d'un sujet sur la fin de la trêve hivernale permettant aux bailleurs, depuis à peine deux heures, d’expulser leurs locataires en retard dans le règlement des loyers. S'alarmant des dernières déclarations pourtant pas violentes d'une Chrstine Boutin garantissant qu'il n'y aurait plus d'expulsions sans solution de remplacement, la radio (des rentiers) de mai 68 opte, pour seul angle d'analyse, de se ranger derrière les propriétaires abusés par les ignobles locataires.

C'est parti pour 1 minute 15 d'injustice sociale :



Voyons-y un pudique appel du pied de la part du club des proprios à l'attention de l'assemblée des pesticides législatifs afin qu'elle lui livre au plus vite un spray anti-mauvais payeurs digne de ce nom.

C'est vrai, merde, y en a marre de ces sales gens qui profitent de leur précarité pour contrarier les revenus des riches !

La barbarie tranquille de la droite ? Ce sont ses médias qui en parlent le mieux.

[Update raccourci de ce billet à 14h40. Merci à Marc, Denis et loloster pour le mp3 qui parle de lui-même (me contacter en privé pour les bières promises !)]


* Le dossier du Figaro magazine de ce dimanche s'intitule "Immobilier, profitez de la baisse."

samedi 14 mars 2009

Communication de crise chez Bouiboui mobile

De : Kevin Latouche, responsable région, Bouiboui mobile
A : Managers des boutiques de ma région.
Objet :
Encadrement alerte productivité

Melun, 12 mars 2009


Bonjour à tous,

Nous connaissons un dérapage des ventes depuis deux mois et un très mauvais démarrage de notre gamme Kador.

Le mois a mal commencé. Cette semaine risque sera encore très dégradée en chiffre d'affaire (la direction m’annonce –25%). Pour ne pas revivre un début d’année aussi catastrophique, nous devons réagir immédiatement sur l'organisation et la gestion des heures du personnel.

En conséquence, voici les actions immédiates de mon plan d'action pour réagir tout de suite :

- Ne faites appel à aucun intérimaire sans mon autorisation explicite.

- Pas de remplacement des malades, des absences pour congés maternel ou repos.

- Demandez à vos équipiers de prendre tous leurs congés payés maintenant.

- Pas d’heures supplémentaires. Demandez-leur de récupérer leurs heures en trop sur le mois suivant.

- Les responsables de magasin doivent me faire des propositions de nouveaux congés et des RTT à la place de ceux du mois de mai. Je veux tout le monde dispo en Mai. C'est aux beaux jours que nous avons besoin de l'équipe. Quand il fera beau le consommateur reviendra surement en boutique.

- D'ici là, je n’autorise aucun samedi Off.


- Pour la pré-embauche des interimaires déja en cours, vous devez négocier la baisse temporaire (jusqu'à reprise de l'activité) de leur contrat avec eux et leur agence. Passez les de 35 h à 20 h (avec leur accord bien sur). Pour les renouvellements des contrats de pré-embauche, diminuez automatiquement la base horaire après prévenance au candidat et explication de la situation. Je serai votre coach sur la maîtrise de cet entretien.

- Pas d'ajout d'heures pour la gestion de l’opération «Un forfait placé = Un éthiopien sauvé = 10 centimes de plus sur ta paye». INTERDICTION FORMELLE de coller des pastilles -15% sur les téléphones de la gamme Kador avant lundi. Le swiftage des stickers pourra se faire à mag ouvert. Impératif d'avoir terminé avant 12 h.


Samedi prochain, développez les indicateurs TT (Taux de Transformation) et PM (Panier moyen), grâce à la stimulation clientèle. Chaque client doit être abordé, la discussion doit insister sur la nouvelle gamme Super Kador. Placez le plus souvent, le mot "gratuit".

Reprendre mon message d'animation de dimanche dernier concernant l'achat de bonbons et la présence d'un panier à sucettes au niveau du regard des enfants.

Ce mois-ci, vous devez avoir un raisonnement en économie d'heures et objectif de productivité horaire et non plus en indice de performance.

Nous passons en mode de crise : Bottom-to-bottom. La meilleure performance d'heures économisées à l’intérieur d’une boutique devient la référence pour les autres boutiques.

Pour les responsables de magasin qui n'ont déjà plus d'équipe, merci de ne pas saper le moral des autres responsables.

J'exige votre implication pour l'amélioration de nos objectifs. Ce n'est pas parce que nous sommes au bord du ravin qu'il nous faut cesser d'aller de l'avant.

En toute humilitude, je reste à votre écoute en 24/24, tout le week-end, en ce qui concerne vos solutions pour économiser les heures afin de ne pas mettre en péril notre développement d'entreprise par une mauvaise réactivité à la tendance actuelle.



Kevin Latouche, Responsable région (section Borderline avec le code du travail).
latouche-of-classe@meme-au-fond-du-trou-on-se-battra-pour-nos-bourreaux.com



dimanche 8 mars 2009

une affaire qui roule (conte de la consommation contrariée)


Au crépuscule, les grues des chantiers abandonnés découpaient la ligne d'horizon de cette banlieue reculée. Depuis sa terrasse au cinquième étage de la tour Utopia en plein square Coluche, Laurent fixait pensif les barres d’immeubles, tiraillés entre modernes et en ruines, mouchetées de leurs écriteaux A vendre ou A louer.

Stoppant net l'anticipation que son appartement (dont la dernière mensualité serait réglée quand sa gamine, née au sommet de la bulle immobilière, atteindra son âge) poursuive sa déconfiture foncière,
Laurent jeta son mégot du balcon, visant discrètement ces enfants un peu trop bronzés chahutant en contrebas entre quelques sans-logis. Objet de sa haine : Ces misérables accentuaient la décote d'un quartier que les promoteurs lui avaient juré prometteur.

Magali s’assit à ses côtés sur le transat en faux Tek Ikebas, s'allumant une roulée. Après le discount, ventes-élitistes.com et l'achat d'high-toc à prix cassé sur internet, la droguée des marques s'adonnait à cette grande découverte des collègues de bureau dans la même panade financière qu'elle : Les roulées, c’est moins cher.


- Alors Love, tu le veux vraiment ce deuxième enfant ?
Pas vraiment convaincue que la première tentative, coûteuse, colérique, ultra-matérialiste et hyper-active, fusse un succès.
- Pas avant que l’on ait un Picasso. Lui répondit le trentenaire se rongeant les ongles.

Comme il n’avait plus d’épargne, l'endetté avait demandé un plan de relance à ses parents et beaux-parents pour financer l’apport initial d'un monospace gris métal, 5 portes et 6 places. Il attendait la réponse, angoissé. Magali approuvait. Plus que leur Polock vieille de déjà deux ans et désormais sans valeur parce qu'elle vient tout juste d’être finite de payer, un Picasso s'accorderait tellement mieux avec la maison secondaire des parents à Oléron où le couple se rendait en vacances chaque année parce que, comme les roulées, ça coute moins cher.

Pour achever de convaincre une Magali par ailleurs pas chaude pour tenter une cinquième fois de décrocher un permis de conduire bien trop onéreux, Laurent s'empressa de vendre La Polock à ce con de voisin du troisième : 2000 euros sans discuter.
- Tu comprends Love, il nous faut une voiture. A moins de 15.000 Euros[1] on ne trouvera rien. Rabâchait Laurent depuis des semaines en feuilletant les catalogues sur papier glacé du concessionnaire de voiture de luxe à bon marché l'ayant alléché au rabais spécial crise.

Chef de budget déficitaire, Laurent incitait depuis peu Magali à faire du baby-sitting et des ménages le soir dans les beaux quartiers en plus de son poste de conseillère clientèle en prêts bancaires pour mettre du beurre dans les épinards et de l'essence dans le réservoir.


- Je sais bien, Love.
S'excusait la femme libérée.
Ne se faisant pas à l'idée de devoir patienter pour posséder, depuis deux jours, Laurent craignait anxieux que la subvention familiale soit refusée, ce qui froissait le moral de Magali. Du coup la jeune maman, selon son homéothérapeute attitré, était victime d'une rhinopharyngite à picornaviridés au pronostic incertain. Ce que les hérétiques qui ne regardent pas Grise anatomie ou Dr Maousse nomment trivialement : Un rhume à la con qui finira bien par se guérir.

En cas de refus, les fondements de leur économie domestique vacilleraient.

Les parents de Laurent et Magali se dépatouillaient également dans une période confuse, embourbés dans des retraites pas aussi juteuses qu’ils l’escomptaient par rapport au train de vie dont ils jouissaient depuis des années. Mais ceci est une autre tragi-comédie sur laquelle nous reviendrons dans un autre billet.
- La vache, c’est le moment de faire des affaires ! Lança le jeune dopé aux agios, gonflé par la confiance, comme les dirigeants pour qui il avait voté et voterait encore, que ce monde de croissance dont il avait été le témoin gâté depuis son enfance, même s'il souffrait de ratés, jamais ne se briserait.
L'aubaine :

- Les voitures sont graves moins chères !

A croire, pour celui qui y réfléchissait un peu, que leurs prix d'avant la crise étaient du vol. Obnubilé par la carotte, Laurent s'en persuadait à longueur de Capital : La crise avait du bon pour ceux qui étaient malins.
Certes, des menaces pesaient sur l'avenir professionnel du jeune homme. Magali, elle, s’était déjà vue supprimer ses heures supplémentaires et sa prime sur objectif. En un semestre, les revenus du couple avaient diminué de 15%. Les traites s’accumulaient. Quant aux impôts locaux...

- M'en parle pas Love, putain d'impôts pour payer ces assistés qui font que gueuler !

Ce couple se vivait à la peine
. L'horizon
du toujours plus, garanti sans aspérités, arc-en-ciel professionnel et chamallows télévisés inclus, s'obscurcissait. Immédiatement, par instinct de survie, Laurent et Magali reprirent leurs esprits en se répétant le mantra de l'abbé Pierre :

- Mais c'est pas possible...


Dans le monde de l'après-crise, ils pourraient toujours se raccrocher aux deux fondamentaux de la classe moyenne : Travail salarié et consommation récompense. En échange d'un labeur où, à jamais, ils se dépenseraient sans compter, ils comptaient toujours dépenser contents. Comment pouvait-il en être autrement ?

En attendant le retour de la croissance promise, il fallait se serrer la ceinture, ne pas la ramener au boulot et slalomer tête baissée entre les plans sociaux.

Tout de même : Quel stress !

Pour se rassurer et parce que l’état les y incitait, sur la base de 25 ans de vu a la télé et d’observations de l'hystérie familiale en camp de consommation hédoniste, le petit couple faisait comme toujours
pour dissiper sa terreur : Il achetait.
Le soleil disparaissait derrière la colline enclavant la zone aux endettés.

Amoureux de sa vie gadgetisée à la vitrine constamment réassortie, le couple se prit la main. Elle, songeait à cette table en verre poli vue chez Mondial Bibelo qui irait si bien avec sa desserte en imitation marbre retro éclairée dans la chambre d'amis où dormaient les cartons d'objets et, parfois, des objets même pas déballés. Lui, voyait dans les yeux de sa belle le Picasso se fondant entre les autres sur le parking du boulot. La différence, il la ferait : Sur le sien, il y aurait une boule pour tracter.

Dans un instant, il ferait nuit .

- On va s'en sortir Love.
Avec leur toit sur la tête, ils ne seraient pas les premiers à sombrer sur le champ de bataille. La première salve serait pour les pauvres, ceux d'en dessous qui les répugnaient. Et après ? Qui rampera au combat ? Après on verra.

L'hiver pas fini, sans soleil, un frisson les envahit.
Ils restèrent interdits un instant quand le téléphone sonna. Ils n'étaient plus habitués à avoir des appels. Magali décrocha le combiné designé par Starck, une perle de technologie.

Laurent tremblait en fixant sa moitié de revenus. Le voile de ténèbres plombant son expression fut vite décodé par l'intéressée.
Sous la forme d'un refus des beaux-parents de Laurent (secrètement motivé par l'envie des retraités d'acheter un appartement au soleil) et après les restrictions salariales, un nouveau boulet de canon de la sale guerre économique estropiait le jeune couple, cette fois dans ce qui lui tenait le plus à cœur et conditionnait son union : Le pouvoir de dépenser.

- Tu verras Love, un jour on se vengera.


[1] 144 euros/mois, contrat d'assistance pour 2 ans inclus.



Seb Musset est l'auteur de Avatar et Perverse Road disponibles ici.

samedi 7 mars 2009

un voyage presque parfait (ID-TGV acte II)

A 200 euros le voyage pour 4 factures indûment prélevées, le minimum était que j’en tirasse deux billets :

Au-delà de l’entourloupe précédemment relatée qui, sur la base de la stupide quête du meilleur pouvoir d’achat m’amena à débourser 4 fois la somme prévue pour un billet à un horaire qui ne m’arrangeait pas, le voyage proposé par ID-TGV, filiale toute informatisée de la SNCF (bande-annonce de ce qui l'attend[1]) est un condensé sur rails du totalitarisme consumériste ambiant et d'une logique de rentabilité gangrenant progressivement ces sanctuaires que sont, furent ou devraient rester le logement, la nourriture, la santé, l’éducation et les transports collectifs.

Face à l’absence totale de personnel en amont du service qui permet de réduire les coûts et de couper à la source les éventuelles contestations, je suis déterminé en ce jeudi matin, avant de prendre mon train, à casser, faute de mieux, de l’employé ID-TGV. Problème persistant : Même dans les grosses gares parisiennes, les employés ID-TGV sont plus rares que les militaires en armes.

Entre les toilettes et un robot à distribuer des billets, je débusque un stagiaire qui humanise de sa stature d'exploité le logo ID-TGV triomphant derrière lui. Le jeune préposé occupé à jouer au solitaire sur son laptop ne peut rien pour moi. Je détecte dans son regard l'anxiété quant à savoir si je ne suis pas envoyé par la direction pour tester si, oui ou non, il mérite le CDD qu'on lui fait miroiter des mois. L'engagé volontaire se contente d’approuver tout ce que je dis en plaçant à chaque fin de phrase le joker hiérarchique qui le dédouane :

- Je ne peux rien faire, il faut envoyer un mail au service client, moi j'ai pas internet.

Au diable la modernité ! Je veux des gens au guichet qui me répondent, des humains avec du métier et avec qui je peux m’engueuler, pas de ces robots aseptisés euthanasiant par excès de creuses amabilités, le mécontentement du client lésé.

Rien n’est perdu. J’avance sur le quai réservé aux voyageurs chanceux d’ID-TGV. L'endroit auquel il ne manque plus qu'un tapis rouge et des plantes vertes, est délimité par un cordon en velours, type carré VIP. Le ton est donné : Contrôleurs en costards, sourires appuyés et chausse-pieds dorés. On est pas à Cannes ou chez Castel mais bien quai numéro 12 devant son relais H poisseux et les chiottes payantes aux effluves de pisse mal javellisée.

Trêve d’élitisme : Nous autres les chercheurs du meilleur prix faisons la queue pour passer au scanner à code-barres nos cartons d’invitation à l’énième représentation du bal des soumis : Des billets imprimés par nos soins et à nos frais (c’est toujours ça de moins à payer pour IDTGV).

Devant tant de prévenance, le client spolié est désarçonné. - Mais attends que je sois dans le train, ça va chier ! Direction les wagons. Je voyage en première : Comme tout le monde. Progrès social : Ici, les classes disparaissent, nous sommes tous le dindon de la farce. Les vrais riches, eux, sont dans d’autres wagons ou mieux, prennent l’avion.

ID-TGV, c'est la liberté puisque tu choisis ta zone :

La zone Zap, c'est la promesse de la sollicitation continue : Consoles de jeux, bouffe, dvd, concerts et parfois boite de nuit. Le wagon est un camp de consommation mobile plus insupportable que ceux sous chapiteaux de tôles car confiné et sans échappatoire avant la prochaine gare.

En zone Zen, aucun stimuli. Au contraire. Dès le départ, via la voix douce d’un flic des âmes dont les consonnes soufflées cajolent les oreilles telle une préface à La Dianétique narrée par une Marlène Jobert sous Tranksen, les voyageurs sont invités à adopter la Zen Attitude. C'est à dire à ne pas la ramener sous peine d’être coupables de perturber le recueillement des autres. Bref, chacun est le flic de son voisin. Diablement malin. Ne pas téléphoner, ne pas trop bouger, ne pas faire de bruit : En gros ne pas dialoguer. Ah, tu ne veux pas consommer ? N'empêche pas les autres de le faire en tapant la discute. L'homélie s'achève par une invitation à saluer son voisin qui provoque une gêne générale : Tout le monde culpabilisant en secret de ne pas être "open minded" et donc du coup se terrant définitivement dans le sommeil ou la simulation de sommeil pour le reste du voyage. Tout ici est sacrément pensé.

Zen et Zap, deux facettes de la dictature consumériste : L’hystérie continue et le cloisonnement sympathique mais ferme de ceux qui refusent cette hystérie.

Comme au bout de vingt minutes, le train ne part toujours pas (après tout cela reste quand même un peu la SNCF), un gentil agent parfumé à chemise mauve et tête de nounours sortant d’un séminaire bouddhisme et passage de pommade annonce aux voyageurs infantilisés d'une voix de teckel tabassé inspirant la pitié, qu’il y aura un petit délais.

- ...A cause d'un suicide sur la voie indépendant de notre volonté
.

Même s’il est vrai que le pauvre français déprime sévère et qu'il a une fâcheuse tendance à en finir avec sa vie en éclaboussant le plus possible, via les rails, ceux qui en ont une aussi pourrie que la sienne alors que le riche (pudique à l'éducation raffinée) à qui la vision du sang fait horreur, s'élimine en silence à coup de médocs dans la solitude de son 600m2 sur les hauteurs de Levallois-Perret, comment croire à cette version qui, comme le souligne timidement un voyageur, a un air de déjà entendu ?

L'expression de notre contrôleur-puéricultrice est si douce qu’a la fin d'un second laïus sur le respect du silence, il parvient à nous faire oublier que tous ici, nous aurons une vingt-huit minutes de retard[2] à nos rendez-vous. Encore un peu et tous l’applaudiraient une fois le prêche terminé. A ce niveau de guimauve et au risque de finir au Guantanamo de la gare, j’ai envie de hurler :

Et ma surfacturation de 200 euros, escrocs !

Mais non, devant une telle avalanche de bons sentiments, on ne peut que croire en la bonté des hommes de pouvoir et de leurs exécutants chloroformeurs.

Le train quitte enfin la gare et je pars en songe.

Revenu à Paris en fin de journée, marchant détendu face à la montée printanière d’un ciel indigo, réchauffé par les rayons rasants de la fin du jour, tels ces mannequins béats se répandant d’éloges sur les animations flash du site de réservation qui facture plus vite que son ombre, j'ai presque oublié le bug[3] made-in-IDTGV dont je fus la victime répétée. Comme on dit chez Jean-Pierre Pernault, ce train à grande vitesse est une bien belle invention.

La
Zen attitude et le défilé de deux heures de paysage champêtre eurent raison de la colère.

Sur le perron de la maison m'attend un relevé bancaire chargé de ses trois voyages imaginaires.

- Borde... de merd... de put... d'encu... !

Heureusement que le capitalisme est fidèle à sa tradition pour me maintenir à ébullition.


Dans le prochain épisode : Pourquoi diable des gens voudraient-ils faire sauter les lignes TGV ?


* * *

[1]
Si la SNCF pouvait se passer des trains (qui impliquent encore bien trop de personnel), elle le ferait bien volontiers. Gageons que la prochaine étape de la modernisation du train français sera de faire payer les gens pour qu’ils voyagent de chez eux.

[2] Et non 30 minutes : seuil à partir duquel la SNCF commence à dédommager les voyageurs.

[3] Remarquons comment dans la presse ou à la télévision, l’escroquerie à la carte-bleue est un crime prémédité lorsqu'elle émane d’un ivoirien coupable de voler un particulier. Dans le cas où ce même particulier se fait facturer à plusieurs reprises et contre son gré, la même carte bleue par une entreprise française qui a pignon sur rue (avec budgets publicitaires conséquents), constatons l'habile déplacement sémantique : Il s'agit d'un accident informatique dont l'entreprise référencée est la victime .


mercredi 4 mars 2009

L'arme fatale

Plus juteux, moins coûteux et plus savoureux qu'une balle de 9mm :


Économique (1.95 euros le pack de 6 chez ED) et recommandé pour la croissance. De sa souillure fruitée sur tête de thon, il saura distraire un bref instant de leurs déchirantes problématiques de crise les hommes d'état infatués.

dimanche 1 mars 2009

Quand le roi foire


Bientôt deux ans de règne du héros réformateur de la modern politic qui allait sauver La France prise en otage par l'héritage de 68. Résultat : Une croissance négative, une hausse record du chômage, une classe moyenne défoncée, des milliards dilapidés pour sauver les amis banquiers... Et la sale histoire n'en est qu'à son début.



Pour ceux qui ont raté les premiers épisodes:
Ce beau matin de mai 1993, je découvre les images (déjà sur la première compagnie) du jeune maire de
Neuilly-sur-Seine sauvant un enfant des griffes d'un Human Bomb à qui il a promis qu'ils pourraient être amis et qui sera neutralisé d'une balle dans la tête quelques heures d'après. J'ai la conviction qu'un jour, le héros du flash spécial, occupera la plus haute des fonctions.

Quatre ans plus tard, un matin de janvier 1997 suite à ma rencontre musclée avec la police municipale de la même ville me molestant au prétexte que j'avais une caméra à la main dans la rue des riches et pas de carte de presse, je suis soulagé que les méthodes utilisées les nervis de la mairie (sous le choc, je mis quelques minutes à saisir qu'elles étaient totalement illégales) ne soient étendues à la nation.

2005, coup de Karcher chez les pauvres, j'ai la certitude qu'elles vont finir par l'être.

Début 2007, je ne ménage pas mes efforts pour alerter des dangers économiques qu'impliquerait pour la plupart de ses électeurs, l'investiture au pouvoir suprême du représentant de commerce des puissants.

Mai 2007, rendez-vous avec le grand dégoût.

Puis, très vite,
sur la base de signaux monarchiques relayés par une presse de palais qualifiant jouissance, horlogerie ostentatoire, inconséquence et suractivité de coup de jeune pour la fonction présidentielle, je retrouve la niaque nécessaire au cassage du cabot nabab.

A partir de la fin 2007, les électeurs des couches populaires, extasiés d'hier, ne cessent d'être déçus. Ils seront surpris sur la forme (exemple : un mannequin milliardaire à Eurodisney là où on pouvait s'attendre à une présentatrice à nom de voiture de luxe au Parc Astérix) mais le fond du programme est respecté :

Consolidation du communisme des possédants.

De la mi 2007 jusqu’à la fin 2008, j’accompagne dans la joie et la bonne humeur littéraire les escroqueries du vainqueur, sa kermesse gesticulante tapissée de bon sens et de costards trop grands, ses humeurs de Bad boy, ses risibles démonstrations de force sur la scène internationale, ses soubresauts en jet de Vierzon à Melun et du Guilvinec à Saint-Lô, les insultes envers ses ouailles et les rebondissements quotidiens des polémiques lancées le matin et démenties le soir par ses sbires zélés[1] maniant goguenards de la nitroglycérine idéologique avec la complicité des radios périphériques.

Fin 2008, il me semble que j'ai fait le tour de l'homme qui voulu être roi. Je calme la cadence des plaidoiries. Démonstration est faite par l'intéressé : Monarque d'opérette, il se révèle président pitoyable. Il se fera bien plus de mal tout seul que je ne pourrais lui en faire.

Pourtant
, les rares fois où je supporte plus de dix secondes de voir le héros s'agiter sur l'écran, reste ancrée cette viscérale sensation qu'à travers lui, une sombre destinée attend les Français.


Dans l'épisode de cette semaine :
Février 2009, chaque titre de l'actualité le concernant confirme à la nation américanisée que celui qui s'autoproclame omni-président n'est ni De Gaulle ni Jack Bauer mais plutôt de ces
personnages quelque part entre Kinski en Aguirre et la tête-à-claques de Junior le Terrible qui sont du genre à emporter avec eux leur pays-jouet à l'enfer des enfants gâtés.
Pas loin de deux tiers des français et une partie de son camp partagent mon opinion. Le reste se scinde en deux : Les riches et les crétins. Ceux-là ayant comme ultime argument qu’avec l'aut' folle ce serait pas moins pire.

Les constats s'imposent, cinglants. Du pouvoir d’achat, de la croissance et du travail, ce président a tout foiré.[2]

Ajoutons à l'incompétence, la lâcheté et le mensonge et le portrait de l'autocrate se complète, façon caricature, sous les regards abattus des ravis du 7 mai.

Certains purent se hasarder à penser que la crise, cette méchante épidémie venue de l'étranger, révélait ses qualités du leader. Les mois s'enfilant dans le gris et la crise s'enfonçant dans le concret, l'omni-bande-annonce révèle jour après jour à l'opinion publique les limites de son seul logiciel d’analyse :

Protégeons mes copains les blindés et sacrifions les cons[3].

Seulement voila, l'update vérolé par les bugs n'en finit plus de planter le système (scandaleusement installé par défaut sur toutes les machines).

En titillant sans trop la brusquer la France du milieu, je constate qu'au regard de la destruction progressive de ses perspectives promises (à savoir thune, toit et boulot garantis à vie et toujours plus gros) encore deux ou trois boulettes présidentielles sur fond de baisse des salaires et elle sortira les couteaux. Dans les conversations son nom n'est pas mentionné (et pour cause il y a 18 mois ici bas on le vénérait) mais il est là, omni-pesant dans l'air comme l'annonce d'un ouragan.

Au rythme des déconvenues économiques et des décisions impopulaires, la cohabitation d'un pouvoir qui se voit, comme ce matin de mai 93, en sauveur d'une fiction
fabuleuse mais abandonne ces sujets à leurs ternes réalités[4] va devenir problématique, voire dangereuse pour l'omni-dépassé.

Ne lui resteront bientôt que deux modes opératoires pour, encore, tromper la rue et se maintenir au sommet
[5] :

- Criminaliser l'individu. De l'interdiction de la cigarette au crime de lèse-internet en passant par les caméras de surveillance ou la dénonciation de son voisin donneur de fessées, le tout noyé dans une surabondance répressive, le quinquennat aura au moins accompli une chose : L'avènement d'un état policier.

- Impliquer l'individu dans une guerre (urbaine ou externe) qui transcende ses malheurs domestiques tout en re-calibrant la nation sur une dialectique simpliste et bipolaire.(- Bah oui con, si t'es pas pour la guerre, t'es un ennemi de la nation.)


Dans le prochain épisode:
Comme disait ma grand-mère en 1980 face à la montée du péril socialiste chez les jeunes à cheveux longs écoutant du Renaud : Il leur faudrait une bonne guerre[6].

En accord avec la logique du système d'exploitation définie plus haut, d'un point de vue de management en ressources humaines, pour l'entreprise France, la bonne guerre a des avantages :


- Sacrifier au front les inactifs et l'embarrassante jeunesse surdiplômée ne répondant pas aux attentes du marché (à savoir être des esclaves sous-payés).

- Détruire et préempter le marché de la reconstruction. Et derrière, remettre au travail les survivants. Croissance accomplie : Regain de popularité pour le chef des armées.

Promis que nous sommes aux charrettes de 90.000 nouveaux chômeurs par mois, en pleine déconfiture des industries à papa, avec un immobilier en chute libre et la cascade des liquidations de commerces, chahutés par des marchés tourneboulés et des banquiers indécents, agacés par ces bataillons d'imbéciles heureux qui au milieu du chaos trouvent que c'est génial tous ces prix pas chers, encadrés par les rabatteurs du guide débitant décontractés de l'abjecte à longueur d'ondes, le tout quotidiennement aspergé d'essence par un pompier pyromane promu président par des cupides cocufiés : Voilà, je le crains, l'heure tragique à laquelle au premier prétexte passant, il faudra prochainement réajuster nos montres made-in-china.

La sophistication apparente de notre époque ne garantit en rien sa modernité. Elle permet juste à la barbarie d'être plus performante.

Forts d'une minutie et de témoignages bouleversants,
les livres d'histoires détaillent toujours un demi-siècle trop tard, ces mécaniques du pire qu'aucun contemporain ne voulait alors voir. Reste à l'histoire en marche, c'est à dire à toi, à moi et à lui, de décider : Qui détruira qui le premier ?

* * *

[1] Ils sont déclinables en 5 catégories, avec possibilité de cumul : Les fous furieux, les idiots du village, les témoins de Jéhovah, la caution quota, les traitres décrédibilisés. Catégorie subsidiaire : Les hommes de l'ombre.

[2] Étant à la fois un supporter de la décroissance et de la dépénalisation idéologique de la glande, je me réjouis de la destruction progressive des valeurs référencées par celui qui en avait fait son crédo.

[3] Définition du wiki-lexique-libéral des merdes bronzées : " - Ceux qui n'ont pas de Rolex."

[4] Depuis 6 mois, pas une journée à Paris sans sa manifestation (à la médiatisation inversement proportionnelle à la force policière déployée).

[5] C'est désormais l'endroit où il est le plus en sécurité. Son espérance de vie dans un environnement non-MAMisé ou non préalablement décoré de supporters encartés, étant au mieux de deux minutes.

[6] Mamy gardait un tragique souvenir des années d'occupation. Le plus déchirant des drames fut ce cruel matin de Mai 42 où elle fut contrainte à nouveau de changer de régime, et de passer des topinambours aux rutabagas.