mercredi 2 février 2011

En finir avec la folie foncière

Ce n'est pas d'une France de propriétaires dont il faut rêver, mais d'une France d'habitants. Telle est la morale à tirer du seizième et accablant rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, rendu hier.

L'état des lieux:

Si la montée du mal-logement est parallèle à celle des prix de l'immobilier, au lieu de stopper le mouvement les politiques récentes l'ont accéléré. 8.2 millions de personnes sont aujourd'hui mal logées, 3.6 millions le sont très mal (habitat insalubre, caravane, voiture, sans-abris...). Tendance qui s'affirme : la tranche basse des classes moyennes morfle, locataires comme propriétaires.

Le rapport souligne la mollesse de l'Etat, ou plutôt la focalisation de ses efforts sur la seule accession à la propriété (qui s'effectue en France à 85% par l'emprunt). Le chapitre "être propriétaire un statut qui protège ou un rêve qui piège ?"  relate ce que l'on déplore ici depuis un moment : la banalisation de l'endettement, l'augmentation de la durée des emprunts avec efforts en hausse pour rembourser des logements dont la localisation reculée accentue les frais annexes (dramatique en période de rigueur et de "mauvaise inflation", c'est à dire de hausse tous les prix sauf des salaires).

Les ménages "sur le fil" (mal salariés, petits retraités, commerçants, intermittents, auto-entrepreneurs, blogueurs...), ceux du monde caché des "15 millions de personnes dont les fins de mois se jouent à quelques dizaines d'euros près", ont de plus de en plus de difficultés à rentrer sur le marché du locatif ou à évoluer à l'intérieur de celui-ci. Face à la carence de logements sociaux, encouragés par des médias sponsorisés par le triptyque promoteur-banquier-LeroyMalin, ils sont poussés vers la propriété à crédit qui au lieu de les émanciper accroît leur pauvreté. Certains "heureux" propriétaires ne peuvent même plus chauffer ou entretenir leur bien.
Pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se tourner vers la propriété, reste la rue ou le logement alternatif.  Ne pas croire que la "droite sociale" les oublie. Grâce au 32 ter A de la LOPPSI 2, ils peuvent désormais être expulsés en 48 heures sur demande du préfet et voire leurs habitations détruites. A ce rythme-là, attends-toi bientôt à un délit de non-propriété. 

(Souvenir d'Egypte, au début de l'année.)

Les dégâts du dogme de la propriété:

La propriété à tout prix est au coeur de la matrice idéologique, patrimoniale, de notre gouvernement. Elle entre en violente contradiction avec son autre logique, libérale celle-ci, du travail à tout prix. Celui-ci manquant et comme, par respect de la logique, il est de plus en plus mal rétribué, on ne peut qu'aboutir à l'insolvabilité croissante des individus et un rapport pire l'année prochaine.

L'immobilier fonctionne un peu comme la côte des oeuvres d'art. S'il n'y avait pas 900.000 péquins pour attendre deux heures dans le froid histoire de voir les toiles de Claude Monet au Grand Palais, la côte du peintre mort perdrait des millions. Ce qui ne serait pas du goût des propriétaires : d'où la régularité de ces happenings sous chapiteaux estampillés "culture", uniquement là pour produire des images de file d'attente au JT et gonfler la bulle. Idem pour l'immo : afin de maintenir à la hausse la valeur des biens de ceux qui sont pleinement propriétaires ou multi propriétaires et qui en tirent des revenus, il faut toujours plus de croyants dans le parpaing et la pierre, donc d'acheteurs. Tant pis pour les fondements économiques, peu importe que l'édifice soit de papier, nous sommes ici dans la croyance. C'est la raison (avec son dégoût des pauvres et le fait que les banques se sucrent sévères au passage) pour laquelle la droite actuelle ne fera jamais rien de sérieux pour le logement social. Cela handicaperait un marché qui bénéficie d'abord à ses électeurs. L'accession à la propriété est de surcroît un vecteur qui, sous l'angle du "rêve", peut lui en procurer d'autres. "La France de propriétaires" n'est pas qu'un slogan mais une aspiration populaire (affectant même, 0 drame de la peur et de la paresse, massivement les jeunes).

(B.Apparu, secrétaire d'Etat au logement :  "- Je ne partage pas totalement l'analyse de la Fondation Abbé Pierre".)

En finir avec la folie foncière:

Le logement, comme l'alimentation, est un secteur trop important pour continuer d'être abandonné aux dealers de rêves, établissements financiers et autres petits chimistes du libéralisme. Dans cette catégorie, crédit aidant, le français moyen, les yeux pleins d'étoiles à la lecture du dernier "Capital : comment faire du blé  avec une chambre de bonne", peut vite basculer dans le camp des fumiers en voulant "exploiter la tendance" (cf illustration finale) : force et limite d'un système qui, pour se maintenir, doit distiller la corruption vers les maillons du dessous ...jusqu’à ce que la chaîne craque). Le rapport évoque l'urgence d'"un new deal" avec les bailleurs.  Il faut donc stopper cette mécanique et non l'encouragerEn finir avec cette logique du "placement" immobilier comme source de revenus ou garantie de sérénité qui a contaminé toutes les couches sociales, et convaincre des méfaits de "la propriété à tout prix" ceux qui n'ont à l'évidence pas les moyens de ce "rêve". 
J'entends déjà les spadassins du nerveux m'opposer que ce serait là "entraver la croissance". Laquelle ? Les sommes toujours plus conséquentes versées dans les loyers ou les traites sont autant de pognon n'allant pas dans la consommation ou l'investissement. Cet argent capté ne produit rien hormis de l'épargne pour ceux qui en ont déjà trop. 

(- "Bah...dans ton cul.")

Pour contrer les situations d'urgence, avant de se réfugier dans la promesse de construire plus, réquisitionnons déjà par la loi les millions de mètres carrés inoccupés (au coeur des grandes villes et des zones d'activité) pour en faire du logement social. Encourageons-y la réhabilitation (y a de l'emploi à la clé) au lieu de souffler à fonds perdu dans la bulle avec un PTZ+ pire que nase [1]. Quant à ceux qui ont plusieurs logements et s'offrent le luxe de les laisser inoccupés la majeure partie de l'année, pas de quartier. Qu'ils s'acquittent d'une lourde taxe au mètre carré vacant. Qu'enfin le vide finance du plein.

 (Addendum: exemple type de courrier parisien, reçu ce mois-ci. Clique pour agrandir)

* * *

[1] PTZ+ : 480 millions d'euros d'argent public pour encourager l'endettement des primos-accedants les plus pauvres et faire au passage un cadeau de plus à ceux qui ont les moyens de payer.

Illustration : Claude Monet, Maison au bord du lac, E.Maudet, Jujusete, l'expansion, Mon ami L'AI. 

7 commentaires:

chot a dit…

http://www.edifree.com/doc/6389

Anonyme a dit…

"avant de se réfugier dans la promesse de construire plus, réquisitionnons déjà par la loi les millions de mètres carrés inoccupés"

Voila qui fait plaisir à lire!
Ca change de ces imbéciles de blogueurs qui vous expliquent qu'il faut continuer à bétonner ma campagne alsacienne, histoire de liquider les dernières terres cultivables qui nous restent! Et pendant ce temps, rien que sur Strasbourg, on compte les logements vides, parfois des immeubles entiers, par milliers!

ARTHUR a dit…

Qui a dit, déjà, "que pour avoir la paix sociale, il suffisait de fabriquer une France d'accédants à la propriété..." ? Pompidou ? Giscard ? Mitterrand ? Chirac? Sarkozy ? Les 5 ? Tous les hommes politiques qui se succèdent au pouvoir depuis la première grotte peuplée d'Homo erectus ?!!!

Anonyme a dit…

Il n'y a a pas que la tranche basse des classes moyennes qui morfle : de plus en plus de couples de cadres et même cadres sup avec un , deux enfants , se tassent dans leur T2 et T3 parce que s'ils revendaient leur bien , certes , ils tireraient une belle plus-value mais seraient dans l'incapacité de s'acheter un bien plus grand pour loger décemment toute leur petite famille .
Un détail que beaucoup d'entre eux cachent par fierté mal-placée ...

romain blachier a dit…

Merci pour cet excellent billet.

Stéphane Laborde a dit…

Parfaitement contradictoire de proposer "d'exploiter une tendance" quand des plafonds historiques sont percés.

Quand un plafond historique est percé, c'est que nous sommes devant un TRES GRAND marché haussier. Et qu'il convient donc de conserver, ou d'acheter et CERTAINEMENT PAS de vendre...

Mais tout dépend de ce qu'on appelle "profiter de la tendance"... Du côté de ceux qui sont bourrés de fausse monnaie et ne savent pas quoi en faire devant l'hyperinflation en route, il faut acheter... Il faut donc trouver des vendeurs !

kathan a dit…

@Anonyme
Pour ce qui est du "bétonnage de la campagne alsacienne", il y a en France chaque année deux fois plus de terres agricoles dont l'exploitation s'arrête que de terrains où poussent des constructions. La surface occupée par la forêt augmente chaque année.

Donc je crois que ces idiots de bloggers ont raison de vouloir bétonner un peu plus la campagne (surtout celle touchant les grandes villes). Sinon tout ce qu'on obtient, c'est des gens qui s'installent à 50Km de leur travail et des prix bullesques en ville.

Mais peut-être que vous êtes déjà propriétaire et vous foutez donc pas mal que les autres arrivent à se loger ou non.

Le problème du prix trop élevé en France c'est d'abord un problème de pénurie du foncier du à une réglementation trop strictes. En gros on laisse le maire faire son PLU, en général ça l'emmerde de mettre trop de terrains en constructibles car il faut construire les infrastructures qui vont avec : école, route, etc. Mais si par malheur il veut mettre beaucoup de terrains en constructibles, il va se prendre dans la gueule les recours des riverains qui veulent pas être déranger, les assos écologistes qui veulent pas bétonner (ces derniers étant en général appelés par les premiers), les diverses règlementations à la con (cf SCOT & co).

Bref le gouvernement sait très bien que son nouveau méga-super-PTZ++ va aller dans la poche du vendeur. Il organise la pénurie au profit des rentiers, de son électorat de retraités, qui est vendeur net de logements.