mercredi 5 janvier 2011

Les experts des 35 heures se lèvent plus tôt que toi


Ta gueule le salarié, t'y connais rien au travail : le boulot c'est le bonheur, travailler plus c'est incontournable et puis tu vas gagner plus (en estime de toi, parce que niveau thune c'est... enfin... mais bon ta gueule.).

C'était, en synthèse, le message véhiculé dans un style mi amphigourique, mi oui-oui t'apprend la vie entre 7h30 et 8h00 sur les ondes de RTL et RMC squattées par le duo Hervé Novelli / Jean-François Copé, respectivement secrétaire général adjoint et secrétaire général de l'UMP. 

Rebondissant sur la polémique lancée sur le dos des travailleurs par Manuel Valls, name-brandeur en quête de gloriole, appelant à "augmenter la durée légale du travail"les deux compères ont prêché la parole libérale, moralisatrice et coercitive, truffée de ses contre-vérités et énormités assénées avec le genre de bonhomie décontractée qui vous ouvre désormais, avec vaseline et tapis rouge, la porte des médias. 

Sujet de l'offensive : en finir avec les 35 heures. Merci Manu d'avoir respecté le timing de cette campagne de promo, avec ta super bande-annonce. Il est vrai que si tu avais conclu (sur la base des statistiques de l'OCDE et d'Eurostat en 2009) que les français travaillant plus que les allemands (que tu prends pourtant en exemple) avec une productivité horaire supérieure (preuve qu'ici la thune va ailleurs que dans la poche du travailleur) en rappelant qu'il y a, au minimum, dans chez nous 5 millions de chômeurs, et qu'il nous faudrait donc plutôt passer aux 32 heures : ta vanne aurait probablement eu moins d'écho.

Revenons à nos experts de droite en gestion morale de l'effort d'autrui.

7h40. Hervé Novelli sur RMC. Incompétence, obsolescence mentale et ravissement permanent : Novelli, c'est le Geo Trouvetou de l'UMP. L'auto-entreprise, c'était déjà lui[1].  Il a été mandaté, avec Gerard Longuet, par Jean-François Copé pour prendre la tête d'un comité de réflexion cherchant des pistes pour mettre fin aux 35 heures. 

Novelli décline l'argumentaire standard : il faut qu'il y ait débat et, qui dit débat dit solutions. Ça tombe bien, il est là pour ça. "Aujourd’hui, il y a 22 milliards d’euros par an d’allègements de charges » payés par l'Etat en compensation pour les entreprises qui "représentent une perte de compétitivité pour l'économie française". Vu que la France est un des pays les plus productifs du monde voire le plus  productif, c'est que le problème de la croissance doit se situer ailleurs, non ?  On connaissait la propension de la droite pour prioritairement financer les milliards de cadeaux fiscaux accordés au Medef grâce à la ponction sur salariés, voici son autre variable d'action face à la baisse du pouvoir d'achat du salarié. Ne pas lui faire perdre ses journées à dépenser un argent qu'il ne gagne pas, en le consignant plus longtemps au travail. CQFD.

HERVE NOVELLI
« - On va faire un certain nombre de préconisations. Ce que je souhaite, c'est l'idée de relancer le dialogue social en France. Et que dans les entreprises et les branches on négocie. Ça se fait quasiment partout en Europe, voila la réalité. Ce ne sera plus une durée légale mais une durée conventionnelle » 

La droite aurait soif de "dialogue social" ? En décodé : elle veut faire sauter le dernier verrou (avant le salaire minimum, l'autre barrière). Éclater la norme commune. En finir avec la durée légale, non pas tant pour la durée en question, (dans moult secteurs, on ne compte plus en heures, mais en objectif - d'où la multiplication dans mon entourage des "cadres" sur-stressés à 1800 euros qui touchent 20 euros de prime pour 120.000 euros de CA généré -) mais, sur fond idéologique de mérite au travail, pour diviser les corps de métier, isoler le travailleur (auquel on ne cesse de répéter qu'il lui faudra sans cesse changer de métier, se réinventer, travailler de nuit et se délocaliser pourquoi pas), éparpiller les traitements et empêcher les conditions d'union dans la réaction (chacun s'accrochant à son cas particulier). A noter la similarité avec l'auto-entreprise : chacun devient le concurrent de l'autre, tous béatement épanouis par un labeur acharné le plus prenant possible au niveau horaire et transport, le plus longtemps possible au niveau des années. Dans cette optique, le salaire compte moins que l’effort pour en décrocher un. No pain, no gain. Ce que Copé confirmera par la suite. Gérard Longuet annonçait déjà la couleur en décembre dernier, en déclarant au Monde qu'il fallait que le salarié français travaille plus pour le même prix (et bref que c'était ça ou sortir de la zone euro : ce qui est supposé me terrifier).

Dans cette vision neo-con, tes heures supplémentaires ne seront plus payées en tant que telles et tes RTT "seront progressivement apurées" comme l'esquisse pudiquement un Novelli auquel Jean-Jacques Bourdin rappelle qu'il a peut-être un chouilla oublié "le salarié" dans son équation des winners.

Novelli s'en tape. Quand on lui parle "salarié", il répond économie pour "le contribuable" (on est à l'UMP merde, le parti des golden-retraités et des rentiers, bref une confrérie idéologique où dirigeants et électeurs ont bien saisi, pour eux, les bénéfices à tirer du travail des autres). 

Hervé Novelli précise que la nouvelle durée légale ne pourra pas dépasser le plafond fixé par l'Union Européenne de « 44 heures » par semaine. Comme Novelli a précisé que sa redéfinition de la durée légale  suit le "mouvement" global de l'UE, voila qui laisse le champ libre pour d'autres améliorations si un des pays opte pour les 70 heures.

Voilà qui doit ravir le salarié sur le chemin du boulot (mais un opportun sondage nous certifie qu'il est heureux ainsi). Au cas, où il n'aurait pas emmagasiné les conditions pour son émancipation améliorée, Jean-François Copé passe la deuxième couche cinq minutes plus tard sur RTL.

Reprise de l’argument d’inéluctabilité d'"il fallait qu'il y ait ce débat" et du poids pesant sur les finances publiques. Notons au passage l’élément de langage de la matinée : "l'Etat paye pour travailler moins et pour travailler plus" (tandis que la salarié, ce gros feignant, lui, se tourne les pouces). Rappelons à toutes fins utiles qu'un 1 français sur 2 n'a pas le luxe de gagner assez pour payer des impôts sur le revenu (et que là dedans il y a un paquet de salariés) et qu'au pays des "contraignantes" 35 heures, il est de moins en moins rare de se voir offrir un contrat de travail de 8 heures ! 

Copé s'en tape aussi. Reprise du "c'est intenable pour les entreprises car cela leur coûte en com-pé-ti-ti-vi-té". Je te renvoie aux statistiques du dessus : c'est faux. Et suivant cette logique, quelle serait la prochaine étape ? Va t-on devoir aussi s'aligner sur le salaire minimum chinois dix fois inférieur au nôtre ? L'hypothèse a déjà ses adeptes chez la crème des penseurs français, Jacques Séguela et Pascal Negre.

Copé décline sur l'axe moral du travail et compare "la question" (tellement tabou qu'on en parle sans cesse) des 35 heures avec celle de la burqa (bien que dans la façon de ramener un faux problème sur le   devant de la scène, il y ait une certaine similitude). 

JEAN-FRANCOIS COPE
"- C'est [les 35 heures] intenable pour le mental de notre pays car cela donne un rapport au travail qui est aussi à intégrer dans les explications que l'on pourrait donner sur le sondage sur le moral et sur le pessimisme des français pour le pays. Cela veut dire que lorsqu'on est plafonné sur la perspective du travail, on ne voit pas l'avenir de la même manière."  

En philosophie néo-libérale, ton pessimisme  (là où tu es joyeux d'aller au boulot dans un autre sondage, va comprendre) n'est pas dû à la stagnation de ton salaire, ni à l'envolée des prix et des taxes, ni au dynamitage de ta retraite, ni même à ton absence totale de revenus pour cause de gros chômage chronique, mais bien au fait que tu ne turbines pas assez au boulot.  Quant à la deuxième partie de la phrase, je ne peux, à titre personnel, que confirmer : sortir du salariat (paradis de l'empapaouatage) te rend plus heureux. 

JEAN-MICHEL APATHIE
"- Est-ce qu'on peut envisager de demander aux français de travailler plus sans les payer plus, au même salaire ?"

JEAN-FRANÇOIS COPE
"- A moyen terme non... A court terme, c'est inéluctable." 

Oui, tu as bien lu. Nous entrons dans une nouvelle dimension de l'UMP (sonde test d'un possible argument de campagne pour 2012) : celle du travailler plus pour gagner moins. Rien de neuf, si ce n'est que c'est totalement assumé. C'est aussi ça la droite décomplexée. Et pourquoi ? C'est simple, Copé lâche l'argument exogène et indiscutable, supposé dessiner une perspective de sortie alors qu'il est juste le prétexte du double exposé matinal :

JEAN-FRANÇOIS COPE
"- Je pense qu'aujourd'hui, la crise mondiale commande qu'on aille plus loin"

Et Apathie de conclure...

JEAN-MICHEL APATHIE
"- On parlera des 35 heures toute l'année 2011."

Enlevé c'est pesé.
A gauche comme à droite, cette "fin des 35 heures" est d'abord une opportunité pour les challengers de faire parler d'eux.  Il reste stupéfiant que des "ténors" socialistes peinent à revendiquer que la diminution du temps de travail est le dernier véritable progrès social français, une conquête logique, pour un pays arrivé à un niveau de développement qui permettrait à ses citoyens de, théoriquement, vivre décemment. 

A droite, ce martèlement du "toujours plus loin" sur fond de "shock doctrine", aussi grossière soit-il, doit alerter. La remise en cause des 35 heures n'était pas au menu du Monarque, pas plus que ne l'était il y a 3 ans, la réforme des retraites.  

Pour le reste, il va falloir en finir avec ce mythe persistant, au pays de Candy comme dans tous les pays, prétendant que l'augmentation des heures de travail accroît la richesse du salarié. 

A titre d'exemple, le travailleur grec bosse à l'année 25% de plus que le Français est sa situation économique est si resplendissante... qu'on lui demande de travailler plus pour encore moins.

Manuel, Hervé et Jeff connaissent pourtant le préambule du "que sais-je ? le monde de l'entreprise" : faire du profit, dégager de la marge.  Si tu n'as pas de loi pour contraindre cette logique, le travailleur finit par bosser 90 heures par semaine pour un quinzième de smic. 

Travailler plus ne garantit qu'une chose : travailler plus.

* * *

[1] foirage gouvernemental vendu comme un succès. D'un point de vue idéologique la chose a d'abord fait mouche puisque, sur fond d’appât du gain, elle visait à détruire cet attachement caduque pour ses droits qu'à le salarié de ce pays, véritable empêcheur de profit. Malheureusement, là-aussi, le pognon n'était pas au rendez-vous.

Le pearltree : Valls redécouvre l'anti-35heurisme :
Valls redécouvre l'anti-35heurisme

17 commentaires:

Tassin a dit…

Excellente démonstration!
Mais n'y-a-t-il pas UN SEUL politique digne de ce nom qui vienne à la TV et à la radio parler des statistiques et l'UE et de faire un cours d'histoire sur la notion de progrès (travailler moins pour gagner autant)???
C'est à se taper la tête contre les murs.

JeromeD a dit…

Tu dis :
preuve qu'ici la thune va ailleurs que dans la poche du travailleur

Je pense que c'est la seule chose qu'il faut garder à l'esprit.

Le travail en France est moins bien payé (en brut) et plus taxé.

Malgré notre code du travail contraignant et incompréhensible, la pression mise sur les salariés fait qu'en travaillant moins (sur le papier), on produit plus.

Du coup :
+ de pression
- de salaire brut
= Productivité forte

+ de pression
- - de salaire net
= Dépression forte

Et on est les champion de la consommation d'anti-dépresseurs, non ?

++

marc (militant PS, mais aile gauche) a dit…

pour copé, on n'a qu'à attendre le moyen terme...

Valls, c'est pas le mec qui a mis du blanco sur la vitre de la photocopieuse ?

marc (militant ps de base) a dit…

@Tassin : TOUS les socialistes non vallsiens (c'est à dire 95%) qui se sont exprimés ont dit cela

Bidouille a dit…

La fin des 35h, une question de riche ! ;-)

Sur capital.fr on en est à expliquer comment exploiter légalement le vivier de stagiaires,

http://www.capital.fr/carriere-management/dossiers/jusqu-ou-exploiter-legalement-les-stagiaires-564820

et ici, comment vivre joyeusement sa précarité en renonçant au CDI et en étant auto-entrepreneur...

http://eco.rue89.com/2011/01/05/lettre-ouverte-dune-crevure-neoliberale-aux-jeunes-chomeurs-183644

Ces articles concernent les jeunes.

Jeune, je te propose d'écrire un guide
"Comment éviter les entreprises maltraitantes"

avec des astuces sur comment les reconnaître, les détails qui tuent d'office, et les refuser avec panache.

Avec toutes nos expériences, on devrait avoir de la matière !

Tassin a dit…

@ marc :

Sauf que Valls a fait 100 fois voire 1000 fois plus de bruit que les autres, et a eu des échos fort médiatisés des Copé, Novelli et consorts. Le mal est fait. Dans la tête des gens les 35h sont devenues un problème.

Alfred a dit…

On a les gouvernements que l’on mérite. En 2002 les électeurs ne voulaient plus
de Jospin, plus d’Aubry, plus des 35 heures, ils voulaient Le Pen, ils voulaient Chirac. En 2007 ils ont même trouvé que Le Pen n’était pas assez facho, pas assez vendu à qui vous savez, ils ont voulu Sarkozy, et bien ils l’ont maintenant, et ils en redemandent. On ne fait pas le bonheur des gens malgré
eux.
Quand il y aura 10 millions de chômeurs, que les salaires et les retraites ne vaudront plus rien, que la Sécu ne remboursera que des clopinettes, peut-être
commenceront-ils à réfléchir...

Lux Photon a dit…

sur les 35 heurs, écoutez les explications sur BFM Business de Maître Jacques Barthélémy, avocat -conseil en droit social, spécialiste de la durée du travail. http://podcast.bfmradio.fr/channel11/20110106_interview_4.mp3

ROBERT GIL a dit…

les patrons ne font pas 35H, eux ! Faut dire qu’un patron, dès qu’il se lève, il se considère au boulot; quand il se brosse les dents le matin, quand il déjeune avec sa secrétaire, qu’il va au théâtre avec un client, ou qu'il assiste à un match de tennis avec un fournisseur il est au travail ! Et quand il passe un weekend sur un yacht ou une semaine aux Seychelles c'est pour réfléchir à une nouvelle stratégie de développement. D'ailleurs il est au travail 24 Heures sur 24 car l'appartement qu'il occupe dans le 16ème, et la voiture dans laquelle il se déplace comme le chauffeur est payé par l'entreprise.

conscience citoyenne responsable
http://2ccr.unblog.fr/

Anonyme a dit…

J'attends les prochains sondages du figaro dans le genre : 77 pour cent des Français accepteraient de travailler plus. On va bien se marrer.

Xfly a dit…

"Mais n'y-a-t-il pas UN SEUL politique digne de ce nom qui vienne à la TV et à la radio parler des statistiques et l'UE et de faire un cours d'histoire sur la notion de progrès (travailler moins pour gagner autant)???"

si
ce 4 janvier au moins les 5 premieres minutes (mais meme apres)

http://tiny.cc/r9hmv

et ce 5 janvier (a partir de 5min37secondes)

http://tiny.cc/ieu8l

ca devrait (au moins en partie) répondre a ton interrogation ...

BA a dit…

La France des 35 heures, championne des créations d’emplois.


http://dechiffrages.blog.lemonde.fr/2011/01/06/la-france-des-35-heures-championne-des-creations-demplois/

Anonyme a dit…

@ Robert Gil: bien observé.

Les 35h, comme la burqua, comme tu le dis Séb, sont un faux problème. Le contraire m'aurait étonné...

"Arbeit Macht Frei" et bonjour chez vous...

Un autre Séb

Tassin a dit…

@ Xfly :

Ah! Heureusement qu'il est là le Jean-Luc!
Mais comme on le voit dans le billet suivant de Seb, la tâche ne lui est pas facilitée!

LeReseda a dit…

La dérive des arguments : dans les années 70, les salariés participaient à l'essor de leur entreprise. Aujourd'hui, seuls les dirigeants sont récompensés en leur accordant primes sur primes et autres bonus. Pourtant, la masse salariale est beaucoup plus nombreuse et devrait pouvoir peser dans la confrontation avec leurs patrons. Que nenni ! Avec un syndicalisme affaibli qui ne fait que sauver les meubles et s'enlise dans le compromis car ils ne font qu'accepter ce que le patronat argumente. C'est fini, la reconnaissance des salariés !

romain blachier a dit…

ah Manu et sa promo...

andré martin a dit…

« Pourquoi l’idéologie Valls-Sarkozy est à l’origine du chômage et de la crise ? », une réponse argumentée aux propos irresponsables de Manuel Valls est à lire sur http://www.retraites-enjeux-debats.org/spip.php?article514