samedi 23 juin 2007

CHRONIQUES DU NEO-LIBERALISME EN MILIEU RURAL (2)

Quitté l'étuve poisseuse parisienne, bien loin de tout cela, me voici revenu au village. Didier devait partir, tout plaquer. Il est trois heures de l’après-midi, comptoir de l’épicerie, Didier a le dos courbé sur son inventaire de la semaine passée. Didier est toujours là et pas de commentaires à ce sujet. Il feuillette placide son Sud-Ouest. Passée l’euphorie de nos premières prises de contact et ses invitations impromptues à déguster un nescafé à l’eau tiède dans la réserve, Didier a radicalement changé d’attitude à mon encontre depuis son hold-up du mois dernier. Je suis un client comme les autres et un client qui dépense peu. Plus de café en réserve, pas de confidences sur les basses manœuvres de sa direction, l’assoiffée d’inde est le complice honteux de ses bourreaux. Le voilà qui parle de ses enfants à de vieilles clientes qui le tiennent informé du bulletin nécrologique du village. Encore un suicide. Et Les ragots vont bon train.

LA MAMY AU PANIER
Cela fait le quatrième suicide dont j’entends parler dans mon entourage en un mois. Parait qu’il y a des saisons comme cela.

DIDIER L’ÉPICIER
Pourtant ce n’est pas la lune rousse en ce moment... Y a rien de spécial depuis un mois.

SM
Depuis un mois ? Non rien de spécial, absolument rien…

vendredi 22 juin 2007

PLI POURRI DES PIXELS SOUS POUVOIR (Update)

Il n’aura pas fallu attendre longtemps : les médias français déjà peu ragoûtants deviennent proprement insupportables à la vision. Paroles creuses marinant dans un bain de complaisance, connivence généralisée et autocensure systématique : sous couvert de rupture et par peur des pouvoirs politiques et économiques - copains comme cochons – les médias frileux et sans ambition, en un mot français, opèrent un retour en arrière pour peu qu’ils soient un jour aller de l’avant, vers l’ère pré-pompidolienne.

Le jour où PPDA présente le journal télévisé de la première compagnie depuis le bureau de Nicolas, pardon du président Sarkozy à l’Elysée, et sous le regard de l’empereur, le PDG dandy de France 5, Patrick De Carolis* annonce la cessation - après douze années d’activité - de l’émission de décryptages d’images télévisées Arrêt sur images de Daniel Schneidermann sous prétexte risible d’obsolescence du concept. Sur le même service public, Pascal Sevran et Michel Drucker, caniches nains de tous les pouvoirs et clowns propres pour vieux électeurs, entament pour leur part respectivement leur vingt-deuxième et trente-deuxième année de guimauve et dévoués services.

Ce qui est étonnant avec La France, c’est sa conception inversée de la modernité. Attendons encore une vingtaine d’années et nous reviendrons à la troisième république.

Pour en revenir à cette intervention dont je subis un des best of diffusés en boucle... Avec ses grands gestes et sa carrure de cancre engoncé dans un fauteuil doré trop grand pour lui, Le président Sarkozy, cette icône de la beaufitude triomphante, me rappelle une autre icône française totalement inexportable et qui explorait avec délectation, à travers les personnages qu’il incarna, toutes les nuances de la petitesse du français moyen, du racisme à l’avarice en passant par sa soumission congénitale et sa fascination pour les dictateurs. Le président Sarkozy est notre nouveau Louis de Funès. Malheureusement, comme tous les nouveaux comiques du ventre mou, Le président Sarkozy n’est pas drôle. De plus, Le président Sarkozy s’exprime mal : syntaxe minable, faute d’accords, faute d’expression au service d’un argumentaire spécieux pour crédules. C’est un bateleur de supermarché, un avocaillon juste bon à défendre la cause des autos radios volés. Pire, il le dit lui-même avec un regain de fierté : je ne suis pas un intellectuel. Il faut comprendre : redonnons la primauté et l’excellence du modèle français aux abrutis dans mon genre. Un seul espoir : son insatiable soif de reconnaissance. A force de trop vouloir conquérir par l’image et l’omniprésence, le nain périra par là où il a péché. Il aura son épisode Levinsky.

J’éteins le poste, écœuré, pour les cinq prochaines années. Pour pouvoir trouver une seule qualité au nabot, il faut déjà avoir le cerveau bien nivelé par le bas par les valeurs ambiantes, sociales et esthétiques, véhiculées par la première compagnie, empire télévisé omnipotent et entièrement tourné vers l’interne.


PREFEREZ L'ORIGINAL



... A LA COPIE


Ce ne sont pas les extraits que je voulais mais bon, pas le temps de m'en occuper. Si une bonne âme a une copie du film La Zizanie, qu'il chercher et trouve le passage où Louis de Funés explique son programme politique... C'est simple, Sarkozy lui a tout piqué.

* Patrick De Carolis, dont il m'est arrivé de juger plusieurs fois et en visuel bien dégagé, la fatuité, la compromission, la malhonneteté de journaliste bref, en une expression, la totale atrophie de couilles. Qualités qui en faisaient le candidat idéal pour la présidence des chaines d'état.

mardi 19 juin 2007

1937 > 2007 : VOLEURS ET VOLES

Apprehendons le présent et construisons le futur en regardant le passé. Lecture d'un passage de George Orwell tiré du "Quai de Wigan". Le livre écrit en 1937 est d'une pertinence de constat + actuelle et juste que la majorité des éditos des journalistes francais de 2007.

George Orwell y parle de la confusion des classes-sociales "inférieures" orchestrée par la classe dominante pour asseoir ses intérêts et appelle à la refonte du socialisme !


vendredi 15 juin 2007

LES PREMIERES SERONT LES DERNIERES (from PARIS)

Petite diatribe matinale contre les connes du tertiaire qui composent la quasi-intégralité du panel des amitiés d’enfance de Lou. Des filles autrefois drôles, aujourd’hui sans goût ni ambition autre que de construire leur pavillon et de se procurer le dernier dévédé dont leur a rabâché les oreilles à la télé.

Ces salariennes, fonctionnaires du privé, stagnent dans ce qu’elles appellent des jobs, ce que j’appelle une vague affectation d’assistanat logistique à la sous-direction ne demandant aucune qualification si ce n’est une totale soumission. Entres deux tâches inintéressantes assignées par leur boss - cette divinité qui rôde dans les allées du deuxième étage -, elles y végètent dans l’ennui, y photocopiant leurs photos de vacances et surfant sur le net le reste du temps. Une fois le week-end et les RTT, tant espérés la semaine durant, enfin arrivés, elles paradent dans leur entourage féminin sur leurs super carrières en s’identifiant corps et âme aux entreprises réputées dont, à les écouter, elles auraient construit les locaux, inventé les brevets et conçu les stratégies de marketing. Elles pourraient tout à fait torcher avec la même molesse leurs jobs crétins en province dans de petites PMI. Non, il faut le faire à Paris, dans de grands sièges aux noms connus qui claquent dans une conversation de pétasses. Sachant d’instinct que leurs jobs au final ne signifient rien, elles s’identifient aux enseignes dont elles sont les maillons faibles : Grandes banques, média dominant et autres consortiums à forte notoriété. Attendons qu’on les jette, une fois qu’elles seront obsolètes, ce qui vu leur âge - trente trois ans - et l’état du marché - un truc sans pitié basé en gros sur le sexe et la rentabilité - ne devrait pas tarder. Pour le moment, ces ménagères de moins de cinquante ans en attente de renouvellement règnent sur leurs enfants, leurs maris et la civilisation occidentale en général. Pour le moment les connasses qui se pensent éternelles mangent leur pain blanc. Leurs cinq prochaines décades : licenciement, divorce, ménopause et télévision.

jeudi 7 juin 2007

MON BEBE, IKEA ET MOI (Génération de merde)

Non, après tout, je ne suis pas si négatif que ça. Mais, n'en déplaise aux hypnotisés, dans un monde compétitif basé sur la rentabilité et le culte de soi, avoir des enfants est une question d’argent et une prise de temps.
A l’heure des nanotechnologies et de l’interactivité planétaire en temps-réel, neuf mois d’attente et une déformation physique c'est d'une ringardise ! Ah, si j’avais des enfants…Il me faudrait payer des gens pour qu’ils les fassent à la place de mon couple et en payer d’autres pour qu’ils s’en occupent, après la naissance. De plus, il me faudrait multiplier l’initiative dans plusieurs continents car elle et moi ne sommes pas décidés sur le coloris. Quelle couleur d’enfant irait le mieux avec notre ensemble Expedit ?

mercredi 6 juin 2007

CHRONIQUE DU NEO-LIBERALISME EN MILIEU RURAL

Didier l’épicier jette l’éponge. Où : quand aux premiers jours du sarkozysme l’observateur sensible débusque les excès du libéralisme à tout craint jusque dans la réserve de la supérette d’un petit village de province et qu’il peut jauger de la sénilité triomphante du paysage social. La France de Sarkozy, c’est La France des consommateurs et des vieux inactifs. Le reste, tout ce qui est jeune et qui travaille, se divise en deux catégories : les fils de riches et les exploités.

Après un an de service, Didier, le gentil gars de trente cinq ans qui après avoir été journaliste local, chômeur, palefrenier, chômeur, dépanneur informatique à mi-temps, licencié, photographe de reportages puis de mariages ; Didier qui officie en tant qu'épicier du village et sert tout le monde, souvent à crédit, les grands comme les petits, les jeunes rares comme les retraités, les dociles salariés fatigués de la zone pavillonnaire et les Rmistes esseulés des taudis à APL qui viennent chez lui craquer toutes leurs économies de la semaine, les piliers de bars du quartier, pochetrons ou imbuvables ; Didier donc s’est enfin décidé : dès demain, il envoie son courrier de démission à la direction. La direction est cet organisme irréel avec lequel il n'a pas de contacts directs mais qui l’a pourtant poussé à bout, via les filtres hiérarchiques habituels de ses batteries de chefs de secteurs et autres régionaux déshumanisés.

Résumons le quotidien de Didier depuis un an, depuis qu’il a repris la gérance de la supérette du village - filiale d’un grand groupe de l’ouest - au lendemain du départ brutal par suicide de son prédécesseur. Il officie à la gérance de son échoppe soixante dix heures par semaine, six jours sur sept sans vacances. Le ballet incessant des clients du patelin venant chercher ici, qui une plaquette de beurre, qui un litron de gros rouge, ne lui laisse guère le temps de s’en griller la moitié d’une en réserve. En plus de la vente, il y a les commandes quotidiennes à passer et les rapports détaillés à communiquer à la direction chaque soir - par minitel pour éviter toute flânerie contre-productive sur internet -, mais aussi le ravitaillement à la centrale à vingt kilomètres de là et la manutention des palettes de marchandises débordant de packs de Perrier et de boites de conserves pour les chiens de race des nouveaux riches attirés dans la région par l’odeur de la pelouse entretenue du golf privé avec vue sur mer. Toutes ces tâches sont à effectuer seul - la direction n’a pas les moyens d’embaucher - et selon une procédure stricte dont toute contournement entraîne des sanctions financières directement saisies sur salaire. A ce sujet, le salaire net de Didier est de 1270 euros. L'énoncé du poste ambitieux, où vous prenez votre destin en main et devenez votre patron affiché en caractères gras dans les périodiques gratuits de la région aurait suffit à m’alerter. Didier est une bonne pâte, doublé d’un type courageux et, c’est le paradoxe français, travailleur.

Mais la description faite ici de son poste n’est que la partie émergée de l’iceberg, c’est la partie respectable de l’astreinte parfaitement identifiée par l’employé et de sa direction. Il y a aussi les compensations, ces petits plus qui donnent du cœur à l’ouvrage et fidélisent peu à peu l’employé volontaire à son entreprise comme une augmentation, un avantage en nature ou un intéressement au chiffre d’affaire. Malgré une constante progression de sa recette, Didier n’a reçu aucune augmentation en un an. Durant cette période, il a également attendu ce logement de fonction prévu sur son contrat. Jouxtant le magasin, la grange vétuste prévue à cet effet nécessite des travaux de réhabilitation que la direction refuse de financer malgré les bons chiffres du petit commerce que Didier soutient de ses seuls bras et de sa positivité. Au bout de quelques mois, Didier s’est manifesté à la direction via son maraudeur régional : un petit chef chargé de le visiter chaque semaine pour maintenir la pression. Comme le stipule son contrat en cas d’indisponibilité du logement de fonction, Didier exige une indemnisation financière. Pour le remercier de cette initiative, la somme indiquée lui sera retirée de son salaire trois mois de suite.

La semaine dernière, il décroche enfin une prime d’intéressement, mais au déficit. La direction dans sa gracieuse comptabilité lui réclame 800 euros soit la moitié de la somme dérobée dans sa boutique par des braqueurs le mois passé. Au sujet de cette mésaventure, la dite direction était pourtant censée lui fournir un coffre fort à serrure et non une boite métallique portative à cadenas mais, l’équipement de nouvelles fournitures avait été préalablement - et secrètement - reporté à l’année prochaine. Il vaut mieux faire payer l’épicier ont-ils du penser, si, en dehors des taux de transferts et des retours de marge, ils formulent encore des pensées articulées en mots.

Épisode du jour : la compatibilité, à cheval sur les pointillés, lui réclame 1300 euros pour une facture impayée due pourtant à une mauvaise gestion en amont. Didier doit donc 2000 euros qui seront pris sur son salaire qui, est rappelons-le 40% moindre, sans compter qu’il doit régler à son employeur l’arriéré de loyer pour le logement dont il ne bénéficie pas. Didier touchera donc ce mois-ci un salaire négatif de -700 euros. La conclusion est imparable, malgré sa gentillesse et sa bonne volonté, l’homme est prêt à retourner pointer aigri à L’ANPE :

DIDIER L’EPICIER
Bordel, je ne vais tout de même pas payer pour travailler !

Le régional en costard Vet'affaires lui fait comprendre en termes explicites, qu’il ferait bien de réfléchir à deux fois sur les implications de sa démission. Qu’il y pense effectivement ! Une telle opportunité de travail dans la région, ce n’est pas si fréquent. Et qu’il ne croit pas s’enfuir sans payer sa dette, elle sera ajustable mais non effacée. Au cœur de l'après-midi orageux, Didier s’arc-boute sur son comptoir en formica usé. La sonnette retentit, un gentil retraité vient chercher des tomates. Didier fait part de ses tourments. Le retraité, ancien cadre à revenu intéressant, lui fait la morale et lui dit en substance moralisatrice que, pour lui aussi, les temps sont durs, que c’est la première fois de sa vie qu’il doit compter son argent à la fin du mois, bref qu’il faut s’accrocher. Le retraité aurait bien aimé faire un peu plus la conversation avec son épicier mais il doit s'en retourner superviser le nettoyage de sa piscine par le nouvel homme à tout faire portugais qu’il vient d’embaucher. Il a du se débarrasser du précédent, trop tire au flanc.

Le retrait part chagriné par le départ annoncé de Didier mais, passé la place de l'église, il n’y pensera plus. Seul restera un vague souci dans un coin de son crane : vais-je dorénavant devoir prendre mon 4X4 et aller jusqu’au bourg plus loin pour acheter mes tomates ? Didier, il l’aime bien, lui ou un autre. L’important c’est que la piscine soit nettoyée. Consommateur et retraité, ce brave gars à bedaine qui marche pépère dans la rue principale est de ceux qui dominent la société française : bourreaux malgré eux avec toute la bonne conscience du monde.

Je me rappelle de ce chien errant que j’ai sauvé l’autre soir en rentrant de mon jogging. Il alertait mes voisins par ses cris. Mes voisins l’aimaient bien, le caressaient mais non, ils n’allaient pas le prendre chez eux, ils ne pouvaient pas. Deux secondes après avoir caressé l’animal, trois personnes sur quatre l’abandonnaient là, sans hésiter, à une mort imminente par écrasement sous les roues d’une de ces voitures de beauf qui traverse le village à 130 de moyenne. J’ai pris l’animal chez moi alors que je déteste les chiens. Je l’ai amené à la SPA. Son maître, un nouvel arrivant dans la zone pavillonnaire voisine l’a récupéré le lendemain matin. Je n’ai pas eu un remerciement.

Comme ses semblables de la race salariée, Didier est géré, maintenu sous pression constante jusqu’à temps qu’il craque et qu’il soit remplacé par quelqu’un de plus crédule et de plus énergique donc de plus rentable. Une autorité mystérieuse, planquée dans les ténèbres de l’égoïsme gère en flux tendu les stocks alimentaires et humains de la petite épicerie, sa préoccupation prioritaire c'est la marge bénéficiaire. J’assiste triste mais peu surpris aux applications locales du néolibéralisme dans cet ancien hameau virant banlieue. Il y a dix ans l'endroit devait compter cent habitants qui vivaient de leur conchyliculture. C'était des braves gars qui devaient tout ignorer de cette fameuse mondialisation dont ils viennent d’élire le plus beau représentant à la présidence de leur nation, paradoxalement par peur de l’étranger.

Dans la journée, alors que je viens aux nouvelles à l'épicerie, Didier m'apprend que pour répondre à la future demande des habitants du lotissement en construction, le groupe dont il dépend a signé la construction d’un petit centre commercial avec parking de soixante places, à cent mètres de là. Quant à l’épicier rebelle, une réunion entre régionaux aura lieu jeudi à son sujet pour juger de l’opportunité ou non de le faire participer à cette nouvelle aventure.

mardi 5 juin 2007

SUR LES ENFANTS > VERS LA FIN D'UNE EPOQUE ?

Lou me rejoint pour le week-end et rompt la monotonie solitaire de mon exil volontaire de toute actualité.

Nous errons dans la brocante d'un petit village reculé du Poitou profond. De plus en plus souvent, les bric-à-brac provinciaux des campagnes de mon enfance laissent place à des braderies du jouet qui n’avouent pas leur nom, sorte de fêtes populaires en bordure de zone pavillonnaire où deux stands sur trois débordent de vêtements pour enfants classés par « mois » eux-mêmes surplombés de montagnes de jouets de société, toujours pour enfants, aux boites à peine déballées et de jeux obsolètes de la déjà préhistorique Playstation 2. La triste uniformité de ces « endroits de vie » est animée par le flux des parents qui vont et viennent occupés à hurler sans effets sur leurs agaçantes progénitures.

Inutile de préciser que mon couple se sent légèrement décalé dans cette version rurale et en plein air de Toys are us où le crétin de base est de sortie. On reconnaît ce dernier à sa gueule triste contrastant avec une voix douce lorsqu’il s’adresse à ce « chéri » qui aurait du faire son bonheur mais qui - pour le moment - fait juste sa fierté. A l'autre bout de sa destinée en berne, sa pierre de Sisyphe, une protubérance à six ou huit roues dénommée « poussette ». Il est issu de ma génération, c’est un ennui sur pattes, bon à être exploité, à fermer sa gueule, à former sa petite PME qui lui sert à décrocher des crédits et qu’il appelle « mariage », bon également à se reproduire vite pour contenter ses parents jeunistes qui basculent dans une retraite les rendant soudainement vieux.

Malgré son absence de style, je partageais beaucoup, pour ne pas dire tous, des points de vue de l’ouvrage Bonjour paresse de Corinne Maier sur l’exploitation évidente que constitue le monde du salariat. La sortie annoncée de son nouveau livre, No Kid, sur la sacralisation de l’enfant dans le monde occidental, du fait même qu'il soit écrit et publié en France, est comme le signe d’une amorce de changement des mentalités au moment même où, et ce n’est pas un hasard, la droite du fric et du chacun pour soi est plébiscitée dans les sondages. Je m’explique. Ce livre - que je n’ai pas encore lu - m’intéresse à plus d’un point. Il y a trois ans, je travaillai sur un livre similaire avec mon co-scénariste de l’époque. Le projet s’appelait Babycabrac et à l’instar de No Kid qui répertorie quarante raisons de ne pas faire d’enfants, notre livre était un abécédaire destiné, mot par mot, à dégoûter le lecteur de se reproduire. Un truc parfois sérieux, parfois gras, souvent drôle, d’un pessimisme revendiqué et que nous souhaitions exhaustif. On m’a rapidement fait comprendre que jamais, au grand jamais, un tel truc anti-humanité ne serait publié. C’est qu’en 2004, La France moisie d’Amélie Poulain est en pleine crise existentielle. Elle est angoissée comme rarement, elle affiche un manque de confiance jamais atteint même en temps de guerre et, pourtant, procrée à tour de bite ! Certains y voient alors un signe de vitalité de La France. Partant du principe vérifié que toute civilisation acquérant savoir et richesse se reproduit automatiquement moins, je ne voyais déjà là qu’un signe inquiétant sur l’état de délabrement social et intellectuel de mon pays et l’évidence de l’extension fœtale du cocooning, le repli des individus sur une entité maîtrisable sur laquelle pères et mères pensent régner en seigneurs et maîtres : l’enfant. En guise de seigneur et maître, avec la complaisance de la société du marché et sous l’effet du propre manque d’éducation de ses parents, c’est l’enfant qui mène à la baguette les couples, les infantilise, les mets au pas de ses passionnantes conversations, de ses caprices répétés, dirigeant de son bon goût la consommation du ménage et la nature de ses temps libres jusqu’à éradication complète de la personnalité et de la libido de ses géniteurs. Ces derniers se gardant bien de l’avouer, tentant même d’afficher le contraire dans de désespérantes mises en scènes festives dont l’enfant est toujours le centre.

Consensus de la reproduction en milieu basique, l’enfant est pour les adultes, les citoyens, les contribuables et les esclaves, le dernier sanctuaire non souillé par les compromissions d’un monde auquel ils ont, eux, abandonné âme et personnalité. Vous commencez à me connaître, c’est à mon sens précisément l’inverse. Mais, en milieu infantilisé, c’est à dire à partir du moment où, sur trois couples deux ont des enfants, tout hérétique émettant quelques réserves argumentées sur ces intouchables merveilles signe son excommunication à court ou moyen terme du cercle de ceux qui savent. Je sais, j’ai vu et malgré ma non-paternité j’en sais bien plus sur les enfants que la plupart des parents. Je ne me fais aucune illusion à leurs sujets respectifs. Deux choses m’insupportent plus que tout dans ce monde moderne : la pétarade d’un pot d’échappement de mobylette mal réglé et la présence dans mon entourage d’un enfant du progrès.

Mais enfin, en 2004, je m’arrête dans mon élan par autocensure face au consensus. L’enfant est le tabou ultime. Battu KO par l’enfant-roi, omniprésent des salles de cinéma aux allées des centres commerciaux jusqu’à mon cercle d’amis trentenaires qui tous, sans exception, eurent des enfants entre 2002 et 2005 et dont je devais supporter béat - sous peine de gros yeux - la platitude copiée-collée de leurs nouvelles vies de famille entièrement dévouée à la gloire de leur nouveau patron - au choix « mon chéri » ou « ma puce » -, j’abandonnai l’écriture de mon ouvrage. Je gardai pour moi l’accablement que suscite chez moi le ballet des poussettes qui envahissent les rues du pays. Je m'estimai secrètement heureux de ne pas avoir à supporter en mon havre de tranquillité les tapis de jeu, les heures de sieste à respecter et autres mots à éviter, les couches à changer dix fois par jour, les cris stridents et l’ennui profond que m’inspire la vue d’un être vagissant jusqu’à ce qu’il ait atteint une trentaine d’années - et encore, bien souvent passé cet âge, je hais neuf personne sur dix -.

Mon couple a désormais treize ans de vie commune. Il a officiellement survécu plus d’années que beaucoup de couples à enfants. Aucun, d’elle et de moi, n’a désiré d’enfants. Simplement. En fait, nous n’y avons pas pensé les dix premières années, l’idée a commencé à surgir au moment où nos amis aussi exceptionnels, rebelles et indépendants qu’ils se croyaient, s’y sont mis d’un seul homme, tous en vague, à la mode de chez nous. Peu de temps après, nous constations les ravages consciencieusement tus par leurs aïeux, l’état et le marché que produit l’invasion d’un enfant dans le couple. C’est par définition la fin de celui-ci mais, même cette évidence factuelle est refoulée par les parents, même si ceux-ci ont deux divorces à leur actif !

Au-delà de mon cas personnel et de mon intolérance assumée envers les enfants, ce désintéressement ultime que serait la reproduction au nom de le la pérennité de la race et la sacralisation de l’enfant m’apparaissent pour le moins contradictoire avec l’infantilisation de ses parents, la marchandisation des individus et la barbarie du monde ambiant. Faire des enfants, pourquoi pas ? Oui, mais pourquoi en faire ? Des salariés ? Des petits chefs ? Du citadin aigri ? De la racaille ? Du délinquant ? Du bourgeois ? Du confit d’illusions ? En tout état de cause un truc télécommandé et bardé de réflexes sociaux qui sera obligé d’écraser les autres pour faire subsister une existence générique, consumériste et polluante qui a statistiquement toutes les chances d’être minable et de finir sans mémoire de rien, abandonné de tous - et en premier de ses propres enfants - à patauger dans ses excréments au fond du dortoir commun d’un asile réhabilité en hospice de troisième périphérie ? Alors non, pas de Teletubbies ou d'autocollants rose-fluo bébé à bord chez moi ! Juste le bonheur simple et curieux d’une existence consciente de l’importance de chaque seconde. Je n’ai qu’une vie, la mienne. Et quand bien, même, O malheur, j’enfanterai, je ne changerai pas d’un iota mon avis.

C’est peut-être là la seule confiance que j’ai en mes capacités paternelles : l’intransigeance. Tare ou qualité qui semble faire défaut à pas mal de parents qui, peut-être mais chut il ne faut pas le dire, enfantèrent trop tôt alors qu’ils étaient eux-mêmes encore enfants.