mardi 5 juin 2007

SUR LES ENFANTS > VERS LA FIN D'UNE EPOQUE ?

Lou me rejoint pour le week-end et rompt la monotonie solitaire de mon exil volontaire de toute actualité.

Nous errons dans la brocante d'un petit village reculé du Poitou profond. De plus en plus souvent, les bric-à-brac provinciaux des campagnes de mon enfance laissent place à des braderies du jouet qui n’avouent pas leur nom, sorte de fêtes populaires en bordure de zone pavillonnaire où deux stands sur trois débordent de vêtements pour enfants classés par « mois » eux-mêmes surplombés de montagnes de jouets de société, toujours pour enfants, aux boites à peine déballées et de jeux obsolètes de la déjà préhistorique Playstation 2. La triste uniformité de ces « endroits de vie » est animée par le flux des parents qui vont et viennent occupés à hurler sans effets sur leurs agaçantes progénitures.

Inutile de préciser que mon couple se sent légèrement décalé dans cette version rurale et en plein air de Toys are us où le crétin de base est de sortie. On reconnaît ce dernier à sa gueule triste contrastant avec une voix douce lorsqu’il s’adresse à ce « chéri » qui aurait du faire son bonheur mais qui - pour le moment - fait juste sa fierté. A l'autre bout de sa destinée en berne, sa pierre de Sisyphe, une protubérance à six ou huit roues dénommée « poussette ». Il est issu de ma génération, c’est un ennui sur pattes, bon à être exploité, à fermer sa gueule, à former sa petite PME qui lui sert à décrocher des crédits et qu’il appelle « mariage », bon également à se reproduire vite pour contenter ses parents jeunistes qui basculent dans une retraite les rendant soudainement vieux.

Malgré son absence de style, je partageais beaucoup, pour ne pas dire tous, des points de vue de l’ouvrage Bonjour paresse de Corinne Maier sur l’exploitation évidente que constitue le monde du salariat. La sortie annoncée de son nouveau livre, No Kid, sur la sacralisation de l’enfant dans le monde occidental, du fait même qu'il soit écrit et publié en France, est comme le signe d’une amorce de changement des mentalités au moment même où, et ce n’est pas un hasard, la droite du fric et du chacun pour soi est plébiscitée dans les sondages. Je m’explique. Ce livre - que je n’ai pas encore lu - m’intéresse à plus d’un point. Il y a trois ans, je travaillai sur un livre similaire avec mon co-scénariste de l’époque. Le projet s’appelait Babycabrac et à l’instar de No Kid qui répertorie quarante raisons de ne pas faire d’enfants, notre livre était un abécédaire destiné, mot par mot, à dégoûter le lecteur de se reproduire. Un truc parfois sérieux, parfois gras, souvent drôle, d’un pessimisme revendiqué et que nous souhaitions exhaustif. On m’a rapidement fait comprendre que jamais, au grand jamais, un tel truc anti-humanité ne serait publié. C’est qu’en 2004, La France moisie d’Amélie Poulain est en pleine crise existentielle. Elle est angoissée comme rarement, elle affiche un manque de confiance jamais atteint même en temps de guerre et, pourtant, procrée à tour de bite ! Certains y voient alors un signe de vitalité de La France. Partant du principe vérifié que toute civilisation acquérant savoir et richesse se reproduit automatiquement moins, je ne voyais déjà là qu’un signe inquiétant sur l’état de délabrement social et intellectuel de mon pays et l’évidence de l’extension fœtale du cocooning, le repli des individus sur une entité maîtrisable sur laquelle pères et mères pensent régner en seigneurs et maîtres : l’enfant. En guise de seigneur et maître, avec la complaisance de la société du marché et sous l’effet du propre manque d’éducation de ses parents, c’est l’enfant qui mène à la baguette les couples, les infantilise, les mets au pas de ses passionnantes conversations, de ses caprices répétés, dirigeant de son bon goût la consommation du ménage et la nature de ses temps libres jusqu’à éradication complète de la personnalité et de la libido de ses géniteurs. Ces derniers se gardant bien de l’avouer, tentant même d’afficher le contraire dans de désespérantes mises en scènes festives dont l’enfant est toujours le centre.

Consensus de la reproduction en milieu basique, l’enfant est pour les adultes, les citoyens, les contribuables et les esclaves, le dernier sanctuaire non souillé par les compromissions d’un monde auquel ils ont, eux, abandonné âme et personnalité. Vous commencez à me connaître, c’est à mon sens précisément l’inverse. Mais, en milieu infantilisé, c’est à dire à partir du moment où, sur trois couples deux ont des enfants, tout hérétique émettant quelques réserves argumentées sur ces intouchables merveilles signe son excommunication à court ou moyen terme du cercle de ceux qui savent. Je sais, j’ai vu et malgré ma non-paternité j’en sais bien plus sur les enfants que la plupart des parents. Je ne me fais aucune illusion à leurs sujets respectifs. Deux choses m’insupportent plus que tout dans ce monde moderne : la pétarade d’un pot d’échappement de mobylette mal réglé et la présence dans mon entourage d’un enfant du progrès.

Mais enfin, en 2004, je m’arrête dans mon élan par autocensure face au consensus. L’enfant est le tabou ultime. Battu KO par l’enfant-roi, omniprésent des salles de cinéma aux allées des centres commerciaux jusqu’à mon cercle d’amis trentenaires qui tous, sans exception, eurent des enfants entre 2002 et 2005 et dont je devais supporter béat - sous peine de gros yeux - la platitude copiée-collée de leurs nouvelles vies de famille entièrement dévouée à la gloire de leur nouveau patron - au choix « mon chéri » ou « ma puce » -, j’abandonnai l’écriture de mon ouvrage. Je gardai pour moi l’accablement que suscite chez moi le ballet des poussettes qui envahissent les rues du pays. Je m'estimai secrètement heureux de ne pas avoir à supporter en mon havre de tranquillité les tapis de jeu, les heures de sieste à respecter et autres mots à éviter, les couches à changer dix fois par jour, les cris stridents et l’ennui profond que m’inspire la vue d’un être vagissant jusqu’à ce qu’il ait atteint une trentaine d’années - et encore, bien souvent passé cet âge, je hais neuf personne sur dix -.

Mon couple a désormais treize ans de vie commune. Il a officiellement survécu plus d’années que beaucoup de couples à enfants. Aucun, d’elle et de moi, n’a désiré d’enfants. Simplement. En fait, nous n’y avons pas pensé les dix premières années, l’idée a commencé à surgir au moment où nos amis aussi exceptionnels, rebelles et indépendants qu’ils se croyaient, s’y sont mis d’un seul homme, tous en vague, à la mode de chez nous. Peu de temps après, nous constations les ravages consciencieusement tus par leurs aïeux, l’état et le marché que produit l’invasion d’un enfant dans le couple. C’est par définition la fin de celui-ci mais, même cette évidence factuelle est refoulée par les parents, même si ceux-ci ont deux divorces à leur actif !

Au-delà de mon cas personnel et de mon intolérance assumée envers les enfants, ce désintéressement ultime que serait la reproduction au nom de le la pérennité de la race et la sacralisation de l’enfant m’apparaissent pour le moins contradictoire avec l’infantilisation de ses parents, la marchandisation des individus et la barbarie du monde ambiant. Faire des enfants, pourquoi pas ? Oui, mais pourquoi en faire ? Des salariés ? Des petits chefs ? Du citadin aigri ? De la racaille ? Du délinquant ? Du bourgeois ? Du confit d’illusions ? En tout état de cause un truc télécommandé et bardé de réflexes sociaux qui sera obligé d’écraser les autres pour faire subsister une existence générique, consumériste et polluante qui a statistiquement toutes les chances d’être minable et de finir sans mémoire de rien, abandonné de tous - et en premier de ses propres enfants - à patauger dans ses excréments au fond du dortoir commun d’un asile réhabilité en hospice de troisième périphérie ? Alors non, pas de Teletubbies ou d'autocollants rose-fluo bébé à bord chez moi ! Juste le bonheur simple et curieux d’une existence consciente de l’importance de chaque seconde. Je n’ai qu’une vie, la mienne. Et quand bien, même, O malheur, j’enfanterai, je ne changerai pas d’un iota mon avis.

C’est peut-être là la seule confiance que j’ai en mes capacités paternelles : l’intransigeance. Tare ou qualité qui semble faire défaut à pas mal de parents qui, peut-être mais chut il ne faut pas le dire, enfantèrent trop tôt alors qu’ils étaient eux-mêmes encore enfants.

2 commentaires:

Un de vos lecteur a dit…

Vous ne pensez pas que si vous remplissiez la terre de petit Musset, avec la même culture, éducation, volonté, générosité.....dont vous semblez faire preuve le monde irait mieux ??

Anonyme a dit…

Wouaw, quelle vision négative des choses...
J'espère seulement que l'instinct parental ne se réveillera pas chez votre "pièce jointe" à coups de "t'as ruiné ma vie, je suis trop vieille maintenant pour avoir un enfant", c'est arrivé à plus d'un.

Enfin je vous rassure, en matière d'enfant et d'éducation, il y a d'autres voies que le poussette-tonnes de jouets dans le salon-photos dans les mails-absence de libido. Si, si.