A. me rejoint à l'aube. Je suis réveillé depuis deux bonnes heures. Je lui propose une sortie rien que pour nous deux avant le réveil de sa grande soeur. La routine sanitaire est acquise. Gants et Baillons en polaire rouge, laisser-passer dans la poche. Descendons sur la piste Corona en prenant garde de ne pas accrocher les portes.
Main dans la main, nous sommes les spectateurs privilégiés de la symphonie matinale sur la petite place arborée, propriété exclusive des oiseaux. A. pointe du doigt les premières fleurs sur les branches, c’était au programme d’une de ses dernières leçons.
Une pyramide de gros pains rustiques à la boulangerie du coin de la rue. Il n’y en a jamais eu autant à cette heure. Les maraichers, les bouchers et les boulangers redoublent d’effort pour fournir de l’abondance au coin de nos rues désertes.
L'école en temps de confinement. Je constate une réelle différence entre le primaire et le secondaire. L’instituteur d’A. a organisé une boucle mail, simple et touchante. On y donne exercices et leçons à réviser, quelques conseils et une phrase d’encouragement. A. est très attachée à son instituteur. Même quand il n’est pas là, à ses yeux en termes d’instruction, c’est lui qui fait la loi. Dans le secondaire, c’est plus compliqué. Le logiciel tant vanté par un ministre fonctionne mal et il est différemment suivi par les professeurs. J’apprends à R. à se dépatouiller des fichiers .PDF, comment zipper et dezipper une présentation et autres basiques de la vie numérique. Je croise les doigts pour qu’elle continue à être sérieuse et ne glisse pas dans le laisser-aller vu la situation et la piètre ergonomie du logiciel. Je n’ose imaginer la situation scolaire d’enfants qui sont déjà en quasi décrochage à l’école alors qu’ils se retrouvent confinés parfois à plusieurs, et / ou sans ordinateurs.
Nouvelle crise d’A. parce qu’elle s’est trompée dans ses exercices. Seule solution pour la calmer, le bain, ce spa des confinés. Cela fonctionne, nous nous occupons chacun à nos travaux, chacun dans notre coin.
Le soleil revient en force sur nos façades blanches. R.ouvre la fenêtre et joue de la guitare pour la rue. Je conviens d’un rendez-vous à mi-chemin avec C. pour lui déposer les enfants à la mi-journée. Tant que c’est possible nous allégerons les alternances de garde à trois jours.
La pâté de maison, notre seul horizon, ressemble aux reconstitutions américaines en studio des rues « si typiques » de Paris (à savoir sans voiture et sans piéton dans l’imaginaire mondia). Tout ceci a des saveurs de The Handmaid’s tale. En six jours, on s’y est globalement plié. Pour certains et j’en suis, on demande même plus de fermeté avec les contrevenants, plus d’hygiène à chaque instant. Il va falloir être vigilant sur nous, notre entourage, nos réactions communes, notre condition physique mais aussi mentale. On se prend a rêver sur le monde qui va changer après, mais il ne faut surtout pas rêver. Il y aura un avant et un après, oui, mais il y a surtout un pendant, nous définissons la suite.
Ma cellule cosy est désormais comme toutes celles de la cour : les fenêtres grandes ouvertes la journée. Quelques voix résonnent brièvement, quelques impatiences d'enfants et les oiseaux, des mouettes un moment et l’écho limpide d’un clocher. Mon quartier parisien ne s’est pas transformé en ville de province, tendez l’oreille c’est un village de campagne. Les peurs s’effacent provisoirement, demain n’existe plus jusqu’à la prochaine fois.
Les objectifs sont simples : terminer la cuisson des légumes, ne rien gâcher, se laver les mains, répondre aux questions du boulot, prendre des nouvelles des siens.
J’envoie un message à mon père plus pour lui donner un peu de nouvelles plus que pour en prendre des siennes, j’en connais les grandes lignes. De ce qu'il m'a été rapporté, il ne réalise pas vraiment ce qui se passe en ce moment. Lui est déjà isolé depuis des mois à l’hôpital, et n’est connecté au monde que par un écran de télé où tout n’est plus qu’une fiction éphémère où le télé-crochet des bibelots de Sophie Davant a la même valeur que le bodycount de la pandémie. On a tout imaginé depuis des mois à son sujet, il a tout traversé débonnaire et sans mémoire, et aujourd’hui l’absurde : Toute visite est interdite pour sa sécurité, ce n'est plus son corps mais l'extérieur qui est un danger.
Mes colères sont en pause. Toute sauf une. Ce scandale d’un pouvoir qui, plus de trois mois après le départ du virus, n’a toujours de masque à distribuer à son corps médical comme à sa population. Je ne comprends pas la complexité de cette tâche pour un exécutif si prompt à donner des leçons sur le travail des autres, alors qu'il y a encore cinq jours dans n’importe quel Mac Donald’s du territoire français on offrait un Avengers en plastique, fabriqué à douze mille kilomètres de là, pour chaque Happy meal à quatre euros commandé.
La semaine dernière est un monde englouti, la prochaine une chimère. Tout nous parait incertain, on avait juste oublié que tout l'a toujours été.
Ce que j’ai écrit hier est contredit à ma fenêtre le soir même. A 20 heures, c’est l’ensemble de la cour qui est sa fenêtre pour applaudir, dix minutes de joie balayée chaque minute par le faisceau bleuté de la tour fantôme. Je découvre ces façades que je connais pourtant depuis dix ans. Les hurlements, les sirènes pour les infirmiers, les docteurs, le personnel hospitalier, mais cette émotion collective ne leur est pas uniquement destinée. C’est notre point de rencontre, la façon la plus sécurisée de se prendre dans les bras et de tous s'encourager.
- Tu vois qu'on a bien fait de laisser le chat à la campagne et ne pas le garder à l'appartement. Il est plus heureux là-bas. Maintenant on est comme était le chat ici : on ne peut plus sortir et rentrer quand on veut.
Matinée entrecoupée des cris de A. parce que l’opération « n’est pas faite dans la bonne colonne ! ».
Mon pouvoir de mobilisation sur n’importe quelle autre tache est de 15 secondes à tout casser les gamines me sollicitant sans arrêt du réveil au coucher. Je dois avouer aussi ma confusion à prioriser et à mettre en pause mon constant état d’alerte. Même si nous nous améliorons dans l’organisation, ce reboot de Loft Story avec deux enfants sans terrasse ni jardin est un escape game sans fin.
Nous ne sommes pas sortis depuis dimanche. Les effets de la promiscuité commencent à se faire bien bien sentir. Ce n’est pas tant une question de place que de bruit, de papillotement constant et de perpétuelles engueulades entre les soeurs.
- On a le temps de tout faire, mais on ne sait plus quoi faire, me dit A.
La solution serait les écrans, mais je ne veux pas tomber là-dedans, d’autant qu’elles ne sont pas réellement en demande. Nous ne regardions plus que très peu la télé depuis quelques mois.
Je les lance sur l’écriture d’un scénario tandis que je sors en bas du bâtiment pour un échange à la sauvette kilos de poireaux contre clopes duty-free presque comique.
Nous mangeons paradoxalement mieux, un autre voisin restaurateur nous ayant rechargé en légumes frais. Je me souviens encore de cette conversation légère avec lui dans l’ascenseur sur le virus il y deux semaines, soit six mois en équivalent Corona-Time. Je me rappelle également de la conversation avec T. dans ce même appartement, il y a deux semaines et six mois aussi, sur l’importance de prendre de la distance avec cette ville, avoir son petit terrain cultivable. A l'époque, début mars donc, nous n'avions même pas fait le lien avec le virus.
L’agressivité palpable du quartier ces derniers jours mute progressivement en une routine anti-sociale et sanitaire, plus ou moins respectée. Beaucoup de gens du quartier sont partis. Il ne reste ici que les revenus modestes et les familles sans résidences secondaires et quelques autres qui ne comprennent pas encore trop le pourquoi et le comment des contrôles policiers. De ma fenêtre, je vois quelques terrasses orientées plein sud abandonnées par leurs propriétaires.
J’avais sous estimé l’exode parisien de dimanche et lundi qui propulsera n’en doutons pas le virus dans les territoires qui sont déjà des déserts médicaux avec les conséquences que l’on sait. Comment leur en vouloir ? J’aurais eu l’opportunité : j’aurais probablement fait pareil.
Nous coupons les écrans et les informations et je ne vais plus que parcimonieusement sur les réseaux sociaux. C’est le retour en force du silence, du champ des oiseaux, du roucoulement des pigeons qui ne m’ont jamais semblé aussi beaux, c’est dire mon niveau de fatigue. Je trouve les pigeons désorientés d’ailleurs par cette perte soudaine de perte sèche de détritus à becqueter. L’on n’entend plus d’autres signe de civilisation que les échos, pour l’instant lointains, des sirènes d’ambulances et de voiture de police.
A l’heure du soleil dans le salon, je me penche au balcon pour prendre ma dose et un shoot d’amis au téléphone. J’entends parler d’élan de solidarité et d’acclamations aux fenêtres chaque soir pour remercier les soignants qui après avoir couté "un pognon de dingue" font "un travail exemplaire". C’est encore timide ici. Certains en sont encore à jeter leurs kleenex sales et leurs boites de whiskas vides par la fenêtre comme d’habitude, pas de dérogation pour ça.
Vers 18 heures, on tente une sortie. Deux tours de paté de maisons. On se protège le bas de visage avec nos masques de fortune : des écharpes en polaire rouges assorties. Première marche en trois jours dans notre quartier fantôme juste parsemé de quelques primeurs, boulangers et bouchers qui attendent le client masqué.
Je ne sais pas ce qui suivra, mais c’est une expérience déstabilisante de découvrir des lieux de tous les jours, en l’occurence une artère commerçante, vidés et muets. On n’ose même plus parler tant on est certains que chacun chez lui peut nous entendre dans les trois cents appartements autour de nous.
En bordure du parc des enfants, certains n’ont pas nos pudeurs de confinés. Dans un recoin caché sur la pelouse, un couple allongé n’est pas loin de passer à l’acte. On n’y fait même plus gaffe, tant on est heureux de respirer cet air que je n’avais connu à Paris. Les apôtres du tout bagnole ont une cinglante démonstration. Même le nez derrière nos écharpes, on fait clairement la différence avec ce que l’on respirait il y a encore quelques jours.
On croise un joli chat dans la rue qui miaule vers nous et se frotte à nos jambes, je retiens A.
- Ne le caresse pas.
Au retour, j’achète des pommes dans l’épicerie désertée. On se parle de loin, on se désinfecte les mains, on paye sans contact.
Nous les partageons à la fin du souper alors que le soleil rouge rase les toits.
Après cette journée chaotique et claquemurée, en mâchant la pomme fondante, nous avons tous les trois au même moment la même réaction :
A quelques heures du confinement officiel, R. compte les passages dans la rue des gens avec et sans masque.
Le ratio protégé/non protégé est encore très, très faible. A huit heures devant la supérette, curieux spectacle de quelques personnes qui s’agglutinent en respectant encore timidement les consignes de sécurité. Pas de file, juste un éparpillement « allégé » devant le seul accès du magasin. Au fil de la journée, la file se forme avec un espace raisonnable entre chaque consommateur cueilleur à carte bleue.
N’ayant rien compris au discours de Macron, je regarde les consignes de Castaner. On dirait le remake d’un film apocalyptique de Roland Emmerich avec Michel Galabru dans le rôle principal. Ceci écrit il est plus concret que le patron de la start-up nation dont le virus a d’ores et déjà eu la peau. Il est donc question d’un papier à imprimer pour faire pisser son cleps (je regrette soudain de ne pas en avoir).
Je lève les pieds sur le footing et les sorties « inutiles » moi qui fais presque chaque jour entre 5 et 10 kilomètres à pied. Je vais en rester au ravitaillement une ou deux fois par semaine et éventuellement quelques marches autour du block tôt le matin. Je suis surtout catastrophé pour les enfants qui vont devoir rester cloitrés 99,9% du temps. Ça n’a pour l’instant pas l’air de les troubler. Business as usual.
Côté scolaire nous avançons mieux. La matinée se cale sur les leçons et les devoirs fournis par divers moyens par les professeurs tandis que je travaille de mon côté. On glisse immobile doucement dans le dur. Quatorze jours, peut-être le double, le triple. Et pour quel résultat ?
On en est là avec nos doutes, nos envies de renouer contact, de retisser les liens que l’on a laissé se distendre. Un mot, un commentaire, une voix peut sauver des minutes, et les minutes font des vies. Nous sommes trois naufragés d’intérieur qui se découvrent à partir de mardi midi avec eux comme seule perspective. On rit, on lit à voix haute l’un contre l’autre du Marcel Aymé dans la chaise longue, on fait du sport, beaucoup, c’est incroyable tout ce que l’on peut faire dans un salon une fois les meubles enlevés. On compte la nourriture, les mots à apprendre en anglais, le vocabulaire de la poésie, les billes dans le jeu d’Awalé, le nombre de jours qui nous séparent de mai et les week-end qui disparaissent.
Douceur de la proximité oubliée avec les enfants comme aux premières années. Quelques colères entre soeurs, qui s’attirent et se déchirent sans cesse déjà en temps normal. C’est par la musique que paradoxalement nous nous isolons le mieux chacun à nos postes, l’écran des réseaux pour moi, la partie de carte imaginaire pour A. et les messages aux copines pour R. Nous prenons le rayon de soleil de la journée à la fenêtre une petite heure, en écoutant le champ des oiseaux. Un air apparemment pur nous caresse les joues. Le soleil gagne du terrain lentement, trop lentement. Il fait encore froid. Mars est le plus traitre des mois. On danse dans le salon sur des vieux disques à l’heure de l’apéro à l’eau.
"Let the sunshine in !"
L. est de l'autre côté de la ville. Je crois qu’elle gère mieux que moi l’angoisse plus ou moins larvée de chaque instant. Nous y serons confrontés ensemble dans notre coin, à tour de rôle en silence, avec nos petits rites et en nous aimant. Chacun sur notre rive, avec nos enfants, sans trop rêver, en prenant soin de profiter de chaque instant.
Je crois que suis entrain de progressivement reprendre mon premier blog. Il s’appelait les jours et l’ennui.
Malgré mon endurance à la solitude, j’appréhende comme tout le monde les semaines à venir. Je serai isolé une semaine sur deux (si nous arrivons à assurer l’alternance de la garde des filles), je ne vais probablement pas revoir L. avant… avant je ne sais pas. On va y arriver, mais j’avoue que je suis un peu à sec d’euphorie à l’instant présent. La première journée d’école à la maison m’accapare plus que je ne le pensais. Heureusement, les filles sont presque plus attachées que moi au respect des horaires, (d'autant qu'il faut manager AUSSI les cours, les récrés, la cantine, les ateliers et l'étude).
Vu les comportements du week-end, nous allons vers le couvre-feu. Ce sera dur, et surtout compliqué à faire respecter à l’intérieur d’immeubles comme le mien. Je me retiens toute la journée de faire des stocks de nourriture, vu ce que je vois par la fenêtre. J’ai de quoi tenir quelques jours. La supérette du quartier est depuis quelques jours l’épicentre de mon attention avec ses allers et venues sans aucune protection, sans distance de sécurité, avec des caissières sans masques, des types qui prennent des risques pour acheter UNE baguette, ou alors remplissent trois caddies complets de packs d’eau (MAIS PUTAIN POURQUOI FAIRE ?). Je ne peux même pas leur en vouloir, nous faisons société. Si nous allions tous à la même vitesse de compréhension, d’acceptation ou juste d’attention à soi et à autrui, ça se saurait et Paris serait un territoire d’harmonie. Je constate déjà dans quel état de désordre je suis moi-même au bout de trois jours. On bricole comme on peut avec ce qu’on est et ce qu’on a.
D'ici là Il va falloir avoir des nerfs en titane. SI ça se passe bien, il faudra s'adapter à la sérénité forcée, retrouver cet état que j'avais lorsque j'habitais dans ma petite maison au bord de la mer il y a longtemps. Sans le jardin ni le soleil, avec juste le contentement du télé-travail fait, la joie d’être là à écrire, le plaisir de lire et vous lire, l'immense bonheur d'écouter de la musique, beaucoup de musique, et accueillir satisfait mon ennui quand il s'invite.
- T’inquiètes pas Papa, ça va aller.
Après des heures de tergiversations stériles, et quelques larmes, je sors au milieu de la rue avec les filles, visages emmitouflées jusqu’aux yeux comme moi. Nous marchons juste pour marcher en prenant soin systématique de nous écarter de tout individu, connu ou pas, ce qui est paradoxalement encore plus compliqué que dimanche et conduit à des situations ubuesques. Avec ma double écharpe, je ressemble à un taliban. On me regarde encore de travers avec un je-ne-sais-quoi de culpabilisation parce que précisément je me protège et les protège. Ça va changer. Les mêmes dans deux semaines nous engueuleront parce qu’on sera à moins de deux mètres d’eux dans la file d’attente du carrefour market, officine parisienne standard d’alimentation de proximité d’une contenance sanitaire de 3 personnes maximum en simultané. (durée prévue des courses : 6 heures)
Nous regardons en famille le journal de Macron du soir. Le gros problème de son allocution est qu’il ne s’adresse qu’à ceux qui ont bien compris la dramatique équation, et fait la morale aux autres (ce qui ne sert à rien) alors qu’il est très loin d’avoir le cul propre dans ce fiasco. Un pays qui n’est pas capable d’assurer des masques, du gel et des gants en quantité suffisante au premier jour du stade 3 d’un virus identifié depuis des mois a un sérieux problème d’industrie et de management.
Il ne prononce pas le mot « confinement ». On n’a le droit de voir personne mais on a le droit d’avoir des « initiatives avec ses voisins ». Une balade avec sa gamine : non. Une partouze en live stream gratuit de Jacquie et Michel : oui. Je ne doute pas que d’ici quelques jours, tout cela va se durcir encore plus. Je m’attendais à ce qu’on essaye un peu plus de dictature dès maintenant.
J’ai peur pour ceux que j’aime et celle que j’aime, mes filles, mes amis, mes parents, j'ai peur pour ceux et celles qui prennent concrètement des risques pour un salaire dérisoire pour nous sauver, j’ai peur pour ces gens que je ne connais pas, pour ceux avec qui je me suis engueulé. En attendant je vais bien fermer ma gueule et obéir aux consignes. Et je n’oublierai rien quand tout ça sera terminé.
Je pense à nous tous quand l’on se retrouvera. Nos rires, nos pleurs, nos étreintes et nos engueulades. Je pense à ce monde nouveau qui nous attend après cette merde. Si l’on ne change pas de cap économique, social, industriel, bref humain et philosophique après ce bordel planétaire, alors oui je ne donne plus cher de notre espèce.
2020 c’est soit la pire saison de Black Mirror, soit l’an 01.
C’est le pire qui pouvait arriver : un premier joli dimanche de printemps
Autorisation générale d’aller voter donnée par un pouvoir qui n’est pas foutu après trois mois d’alerte de faire fabriquer et livrer des masques à sa population et aux médecins (à noter que le premier ministre de la France est lui-même candidat à la mairie du Havre. On ne sait jamais : si d’aventure il s’ennuyait avec les évènements du moment).
La première belle journée de l’année, douce et bleue, après trois mois de pluie. Je me torture toute la matinée après 48h enfermé, mais je ne peux m’empêcher de sortir les filles en leur ressassant toutes les précautions d’usage : les mains dans les poches, rester à trois mètres de tout individu. Nous improvisons un parcours au milieu de la chaussée qui compose avec les rayons du soleil et l’évitement systématique de ceux qui nous regardent encore les yeux ronds. Nous nous retranchons dans les allées tranquilles du cimetière Montparnasse, loin de la tension. La tombe de Jacques Chirac est un inattendu sanctuaire ou nous oublions le virus quelques instants.
Nous croisons de loin quelques silhouettes solitaires et un couple d’allemands assis sur un banc avec valises et masques. Ils attendent probablement la navette pour l’aéroport. A leur visage fixe, je vois que eux ont très bien compris la situation.
De ce que je capture sur les réseaux sociaux, à l’image de l’insouciance des rues autour, les parisiens s’entassent dans les rues marchandes et les parcs, ne changeant rien à l’égoïsme total qui les caractérisent. Des buvettes sont même encore ouvertes malgré l’interdiction. J’avoue que j’ai toujours mal compris ce penchant local pour l’entassement bruyant. Alors en période de pandémie...
Paris ne panique pas encore. Paris est une fête. J’ai l’impression de vivre dans mon mur Facebook s’il y a dix jours. Je me souviens aussi du journal de Paul Léautaud relatant la vie paisible du quartier (le même) au printemps 1940 alors que l’été et les nazis approchent de Paris. Balek total de parisiens pédants perdus dans les polémiques du moment et qui n’y croient pas vraiment tant qu’ils n’ont pas vu la couleur d’un tank. Puis soudain, c’est l’hystérie générale et, en 24h, Paris se vidait (temporairement, les Parisiens revenants petit à petit puisqu’il suffisait de ne pas être juif pour se croire immunisé).
Nous ne ressortirons plus de la journée et probablement de la semaine, nous n’avons croisé personne à moins de trois mètres avec notre randonnée à courbes et angles droits. Le danger vient par surprise de notre propre immeuble. Des types fument dans les parties communes « pour ne pas enfumer leur appartement ».
Espérons que le couvre-feu qui ne manquera pas d’advenir dans de brefs délais vu notre déni et notre impossibilité collective à respecter les règles, renforcera à la fois nos défenses humaines et notre souci de l’autre.
Je mets donc à faire mon footing en appartement, je deviens professeur de maths et de solfège (si on m’avait dit ça il y a encore quatre jours) et j’entame une première semaine de télé-travail en m’estimant heureux de pouvoir attraper un rayon de soleil en fin de journée en me penchant par le balcon : c’est un luxe à Paris.
Les plus grands souvenirs de 2020 vont bientôt tenir à pas grand-chose.
Le vrai danger c’est la proximité. Depuis le départ. Des que tu as ça en conscience tu peux sortir mais TOUJOURS rester à distance. Au moment où j’écris je vois encore par la fenêtre des groupes dans la rue (jeunes, vieux) qui se parlent à 30 cms les uns des autres.
La question des élections c’est certes contradictoire mais les mecs naviguent au jour le jour comme souvent (y a qu’à voir les consignes opposées dans l’éducation nationale ce week end, c’est délirant). Ce qui était encore valable hier peut être et sera contredit demain.
Improvisation de l’exécutif + administration kafkaïenne + situation qui évolue d’heure en heure + incivisme + oubli des règles de bases de l’hygiène, le tout sur fond de coupes budgétaires : oui on peut aller vers une catastrophe mais ce ne sera pas seulement la faute d’untel ou unetelle, on a tous collectivement pris ça à la légère, moi le premier.
Conseil : apprenez à bricoler des masques parce que vous allez encore les attendre longtemps.