27 mars 2013

Mélenchon contre les médias : la mauvaise méthode

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A un jour d'intervalle, Patrick Cohen recevait sur France Inter, Jean-Luc Mélenchon puis Marine Le Pen. On aurait pu s'attendre à la même pugnacité de la part de l’interviewer par ailleurs très à cheval sur qui il convient d'inviter ou non. Et bien non. 

Là où la matinale du premier s'est consacrée aux deux tiers à un règlement de comptes entre le patron du Parti de Gauche et les journalistes en studio, la présidente du FN a déballé tranquillement ses idées et ses inepties sans éveiller trop d'énervement en face, hormis lorsqu'il a été possible d'établir des similitudes entre elle et lui. 

En comparant les deux interviews, et même s'il en ressort que Patrick Cohen semble moins offusqué par un excès de droite que par plus de gauche, force est de constater que Jean-Luc Mélenchon s'est planté tout seul en s'enfonçant dans sa propre caricature du punisher des méchants médias, là où Marine Le Pen a réussi sa com' en chloroformant la contradiction.  

Mélenchon et les médias, c'est une vieille histoire que l'on pourrait résumer ainsi : faut que je clashe pour que j'accroche. Depuis le temps, il devrait comprendre qu'on ne peut pas engager un combat contre les médias sur leur terrain et espérer le gagner. C'est impossible. Le journaliste est particulièrement offensif... sur la défense de l'idée qu'il veut vendre de son métier. De plus, il est chez lui. Il est là avant, il est encore là après[1], C'est son environnement et, d'une phrase ou d'un sarcasme, il y fait la pluie et le beau temps.  

Certes, Jean-Luc Mélenchon avait légitiment la rage ce mardi matin après avoir été traité tout un week-end d'antisémite ...par des journalistes sur la base d'un propos déformé ...par un journaliste. La question du barnum médiatique qui fabrique la pensée lui tient également à coeur. Mais, au lieu de s'en servir, il se laisse emporter dans un match de boxe avec la profession qui n'attend que ça de lui pour la gloire du show. La méthode est redondante, occupe un temps d'antenne conséquent, n'élève en rien le débat et finit par être contre-productive en ce qu'elle rajoute une impression de haine qui discrédite le reste de son indignation (dans le même temps Marine Le Pen à abandonné cette thématique antipresse et s'est calmée sur le débit des mots). 

De l'autre côté du poste, l'auditeur et le spectateur sont bien moins naïfs que Mélenchon ne le croit.  Le spectateur attend du journaliste qu'il soit aiguisé et de l'interviewé qu'il ruse et déjoue les pièges pour avancer ses idées sans violence et si possible avec le sourire (je sais c'est gnangnan, mais c'est vu, revu et scientifiquement prouvé). De plus, qu'on l'aime ou pas, l'interviewer est l'interface de l'auditeur non-militant, son point d'identification, conscient ou non. Tu es verbalement violent contre un journaliste ? Tu es quelque part violent contre celui qui t'écoute.

Et voilà comment Marine Le Pen arrive à rassurer en disant des conneries, mais en les disant bien, et Jean-Luc Mélenchon met tout le monde à cran dès le matin... à commencer par ceux qui ont ou auraient tout pour être d'accord avec lui.

[1] Intéressant d'écouter les minutes suivant l'intervention de Melenchon et le passage d'antenne entre Patrick Cohen et Pascale Clark.

23 mars 2013

Comment bloguer au gouvernement ?

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L’usure de l’émotion et la routine du compromis tuent à petit feu la passion. 

Voilà comment quelques amis blogueurs de gauche, plumes pourtant les plus affûtées, acharnées et régulières du web politique, en arrivent à défendre un ministre du budget pris dans la tourmente d’une enquête qui sent pas bon, à critiquer un journal d’investigation qu’il y a 3 ans ils encensaient pour ses enquêtes ciblant le camp d'en face ou à justifier l’austérité parce que tu comprends la critique est facile, mais la gestion c'est compliqué.

Comme l'écrivait Spiderman dans son journal intime, avec l'audience vient la responsabilité. Continuer à se comporter comme un militant quand bien même certains actes et décisions vont à l’inverse de ce que l’on défendait lors de la campagne présidentielle finit par vous exposer au ridicule. Un ridicule amplifié ce matin-là sur les ondes d’Europe 1 où Guy Birenbaum reprenait dans sa chronique les perles enfilées contre Mediapart par quelques "blogueurs de gouvernement". Une blague qui a fini par être prise au premier degré tant elle n'avait plus l'air d'une blague. 

J'ai fait des remarques, celles que vous avez lues mais en plus violentes, qui ont attristé des amis blogueurs politiques. Je leur écris et je me l'écris aussi: ne soyons pas tristes, soyons énervés. Si l’on perd cette colère face à la corruption d’où qu’elle vienne ou à l’injustice sociale, si l’on n’a plus l'ardeur à défendre ses convictions et que l’on se satisfait d'un pouvoir du moindre mal, alors oui, il vaut mieux arrêter et partir sur une victoire tant que c'en est une.

Ironie. Au moment où nous nous engueulions entre blogueurs, Sarkozy était mis en examen pour abus de faiblesse dans l’affaire Bettencourt, sur la base de l'enquête de Mediapart. Même si je ne me fais guère d’illusion sur la suite, l’évènement dégomme le comeback prématuré de l’homme providentiel, saison 2017. Il nous gratifie au passage, après la bataille de la COCOE, d'une deuxième session de grotesque en quatre mois pour une UMP à la tête coupée[1].

Voyons-y la conclusion symbolique d'une époque de dénonciation et de pilonnage à laquelle nos blogs ont, car ce n'était pas rien, contribué. Faut-il que je rappelle ici quelle était la tonalité du paysage médiatique entre 2007 et 2010[2] quand, par exemple, nous étions quasiment les seuls à relayer ou écrire sur les articles de Mediapart à propos du Karachigate ?

Je me rappelle d’une chaîne qu’avait lancée Sarkofrance il y a quelques années au sujet de l’avenir de nos blogs après 2012. J’y répondais qu'il faudrait d’abord "que la gauche accède au pouvoir" et que "cette alternance ne soit pas le clone chloroformant de la clownerie réformatrice du moment". 

Tu vois, je n’avais aucune raison de m’inquiéter pour le futur des blogueurs politiques.

Ceux-ci remettront sans cesse leur ouvrage sur le métier. 


[1] Ce camp n'a toujours pas fait le deuil du pouvoir, n'a pas fait non plus le bilan du sarkozysme, et persiste dans un délire décomplexé où le racisme de classe, la certitude d'avoir le droit d'être au-dessus des lois, le dispute au complotisme et à la haine aveugle de tout ce qui est soupçonnable d'être de gauche. 
[2] Celle du pouvoir en place, as usual.

21 mars 2013

Allocations piège à cons

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Le clou de la restriction budgétaire frappé au marteau du "bon sens" offre le meilleur angle de tir pour dézinguer des acquis décrochés de longue lutte sous les applaudissements de ceux qui vont en payer la facture.

Nous apprenons dans un récent sondage Ifop du JDD que "deux Français sur trois" seraient favorables à l'idée de réduire ou de supprimer les allocations familiales au-delà d'un certain niveau de revenu. Ça tombe bien: on nous répète inlassablement qu'il faut économiser des milliards de partout. 

Et là tu me dis "- Supprimer les allocs pour les plus hauts revenus, quelle bonne idée !". 

A priori oui. Sauf que non. Derrière l'apparente justice, piétinant au passage le principe d'universalité, se cache la plus libérale des logiques.

Admettons que l'on supprime les allocations aux plus hauts revenus. Donc ça leur fait une belle jambe. Leurs mômes continuent à aller dans les meilleures écoles, à partir en vacances dans les plus beaux endroits, n'ont aucun problème de garde.

En revanche, est ainsi crée un paysage de l'allocation familiale divisé entre riches et pauvres. Les "pauvres" deviennent une catégorie d'état encore plus identifiable, puisque dissociée. Ce point est primordial, il conditionne la suite tant au niveau comptable qu'au niveau symbolique. L'intérêt budgétaire n'est pas tant de supprimer les allocations aux plus riches que de taper dans le gros de la caisse: les 90% en dessous que chacun tend à appeler classes moyennes, mais que dans un souci de cohésion je nomme peuple.

Avec un seuil de ressources pour toucher des allocations familiales se pose le problème de l'endroit où fixer le curseur (le sondage ne dit rien à ce sujet). Une fois celui-ci décidé, disons 3500 euros par mois pour un couple, il est suivi dans la minute des aigreurs de ceux justes au-dessus de la zone plancher. Et un an après la réforme, Ifop te ressort le même sondage des "deux Français sur trois", selon ce bon vieux travers de l'époque voulant que, au lieu de défendre la gamelle commune chacun trouve qu'il y en a trop dans celle du voisin. Le principe d'universalité ayant été défoncé une première fois, il devient encore plus simple pour le gouvernement, celui-ci ou un autre ("non-responsable du bilan désastreux") à chaque nouvel impératif budgétaire (et il nous en tombe trois par semaines) de baisser, palier après palier, le seuil de ressources pour bénéficier des allocations. 

Ainsi, les allocations sont progressivement réservées aux très pauvres avec le flicage et la stigmatisation qui va avec (tandis que les riches, allocs ou pas, sont toujours peinards). Puis au bout de quelques années d’affaissement du seuil, un "réformateur pragmatique" arrive et conclut, toujours plein de "bon sens", que puisqu'elles ne concernent que les très, très, très  pauvres, les allocations familiales ne sont qu'"une trappe à pauvreté". Elles sont donc "inutiles et contre-productives" et il faut les supprimer. Même que "deux Français sur trois" sont OK. Circulez y a plus rien à voir.

Tu peux appliquer cette méthode (sensiblement la même que celle à l'oeuvre depuis des décennies dans les pays d'inclinaisons libérales) dans l'enseignement public, la santé ou les retraites. Toujours selon le même principe:
- Marteler l'impératif budgétaire sur les ondes (avec argument massue: les autres pays l'ont fait), 
- En appeler au bon sens populaire (en ratiboisant toute autre analyse), 
- Surfer sur le flux sans fin des rancoeurs individuelles,
- Faire des conséquences de la réforme d'un acquis social la cause de son dysfonctionnement et ainsi justifier son éradication ou son basculement définitif dans le secteur marchand.  

Il y a une chose formidable, mais mal vue, qui s'appelle l’impôt sur le revenu. Que les allocations familiales entrent dans les revenus imposables, OK, mais en ayant un impôt bien plus progressif (cette vraie grande réforme fiscale dont on a jamais vu la couleur). Les plus riches continueraient de toucher des aides, mais celles-ci seraient ponctionnées en retour pour ce qu'elles sont pour eux: un revenu supplémentaire et non indispensable. 

Allez. Soyons positifs. Comptons sur le gouvernement pour nous annoncer un truc bien, absolument pas truffé d'effets indésirables.

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19 mars 2013

Chypre, l'autre pays du ratage

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Le buzz aura péniblement décollé ('scusez c'est le week-end, y a foot et foot), mais voilà, lundi matin la Troïka a redouté "la panique des marchés" et éventuellement craint la réaction de ces choses étranges appelées "gens", capables de regarder quatre heures de suite la télé et une fois tous les trois siècles de couper les têtes d'une aristocratie qui a quand même un peu trop abusé. Chypre pourrait (hypothèse à l'heure où j'écris) faire marche arrière sur sa taxe des comptes courants pour finalement exempter ceux sous la barre des 100.000 euros.

Tirons déjà 3 leçons de cette montagne russe du feuilleton de l'économie: 

1. Comment faire d'une bonne idée un fiasco (ou la 7e compagnie fait de l'économie)
Annoncer dès le départ que l'on ne taperait que les gros poissons étrangers en exemptant les petits comptes, nul doute que les peuples d'Europe auraient applaudis et que la Troïka aurait pour une fois prouvé qu'elle pouvait agir vite et radicalement dans le bon sens. Chypre a dit non, précisément par peur de faire fuir les placements étrangers. Bref, c'est définitivement ratéPiétiner la souveraineté d'un pays qui lui-même s’essuie les pieds sur le parlement, et penser que tout le monde n'y verra que du feu, avant de faire marche arrière par peur d'un bankrun européen, c'est, au minimum, prendre les locaux pour des abrutis et les Européens pour des crétins. La confiance envers les institutions européennes passe donc de 0 à -20 en une journée. Du travail de pro. Qu'on ne vienne pas s'étonner de la montée de la colère citoyenne et de résultats électoraux qui décoiffent. Sans compter que le plan, en partie financé, n'évitera pas une phase d'austérité pour les Chypriotes. Le meilleur des festivités reste donc à venir.

2 .Pourquoi Chypre est dans la zone euro ?
"Chypre, n'est pas un pays comme un autre" disait hier Bernard Cazeneuve, ministre délégué aux Affaires étrangères, dans l'émission Mots croisés (devant un Florian Philippot du FN qui jouait sur du velours).
C'est bien le moment de s'en rendre compte au bout de 10 ans. Si le fric c'est Chypre et que l’île se résume à centre financier pour argent sale russe avec comptes rémunérés à hauteur de 6X le PIB et en face un taux d'imposition sur les sociétés les plus bas d'Europe (on aurait peut-être pu commencer par augmenter ça ?), pourquoi avoir intégré ce baril de dynamite dans la zone euro? 

Voilà qui repose, mais trop tard vu qu'on est 27, le débat sur l'harmonisation sociale et fiscale au sein de l'UE qui ne devrait pas être un but mais un préalable à toute entrée d'un nouveau pays dans la zone.  

3. Le "tabou" est "tombé"
Retenez bien l'expression, on va l'entendre partout. C'est la tournure "moderne" qui précède les régressions (et au passage évite de parler de l'imposition sur les grandes fortunes). On va même rajouter que la mesure est "morale", que c'est une "avancée sans précédent". La ponction sur compte personnel, antidémocratique et contre la logique même des textes votés par Bruxelles, fait son apparition dans un mélange paradoxal d'anticipation de panique par les marchés et de léthargie des peuples. Ce message s'accorde à merveille à l'autre répété en boucle sur tous les écrans par les ministres et les experts économiques dans chaque pays durant ces trois jours de folie: "il n y a aucun risque de contagion. Cela ne peut pas arriver ici."


Pour finir sur une note optimiste nous rassurant définitivement sur le professionnalisme et le sérieux de tout ceci, les banques chypriotes passaient un stress test positif sous le contrôle de la BCE en juillet 2011.[1]

[1] merci Politeeks pour l'info

[update 20.03.2013, 9h15 : C'est une première dans l'histoire de ce blog. Même si cela ne change pas grand-chose au fond, cet article est doublement périmé en moins de 24h. 1 / Le parlement chypriote rejette la taxe sur les dépôts dans la soirée du 19 et le pays va vraisemblablement s'orienter vers un plan d'austérité.  2 / Suite à la démission de Jerome Cahuzac dans l'affaire UBS, Bernard Cazeneuve (cité plus haut) change de ministère au même moment et passe au budget.]

17 mars 2013

Braquage à l'européenne

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C'est la nouvelle économique du mois. Mais bon, ici on préfère parler nomination de VRP divin et cataclysme météorologique (10 cm de neige en hiver). Sous la pression des bailleurs, l'Union Européenne a pondu un accord express avec le gouvernement de Chypre pour un plan de sauvetage de 10 milliards d'euros, avec à la clé une recapitalisation bancaire financée en grande partie par l'argent des déposants: une taxe de 6.75 % sur TOUS les comptes bancaires, 9.9% au-delà de 100.000 euros en dépôt 

Oui. La troïka innove et lance le bankrun inversé. Et la chose se met en place le week-end, au plus vite, avant l'ouverture des banques le lundi matin. Elle est pas belle la vie en Europe ?  

Certes, plus la moitié des comptes sur l'île sont des dépôts étrangers, et on ne pleurera pas à grosses larmes sur cette ponction sur l'argent de poche des CSP+ internationaux, sur les placements optimisés des gras rentiers anglais ou dans la tire-lire de convenance de la jet-set moscovite. A n'en point douter, ceux-là sauront faire face au désagrément. 

En revanche, le retraité chypriote n'ayant que 30 euros sur son compte pour finir le mois, se réveillera lundi matin avec une cagnotte allégée de près de 2 euros, au prétexte qu'il est coupable d'habiter dans un "paradis fiscal"[1]. Il est plus simple de taper sur une clientèle captive que de chasser les exonérations ou de traquer les fraudes fiscales. Qu'il est simple et agréable de cambrioler son propre établissement en local avec la bénédiction des plus hautes instances.

Les pays de la zone euro garantissent en théorie, les comptes des particuliers à hauteur de 100.000 euros en cas d'effondrement du système bancaire (directive européenne de 2008). C'est aujourd'hui ce même système qui, à Chypre, est "sauvé" en catastrophe et en catimini sur 48 heures, en volant dans les comptes des citoyens le pognon que l'UE est sensée leur garantir. 

Ce braquage à l'européenne est un signal d'alerte pour tous les particuliers possesseurs d'un compte bancaire dans la zone euro. C'est aussi la preuve supplémentaire que l'UE, non seulement ne perd jamais une occasion de jouer contre les citoyens qu'elle était supposée protéger, mais que, de surcroît, elle ne répond économiquement de rien. 

[1] Précisons lexicale qui a son importance: pour celui qui a de l'argent et un bon réseau d'influence, tout pays, même la France, peut être un "paradis fiscal". 

Articles connexes : 
- Bankster à la petite semaine
- Crimes et délits du banquier
- La ballade des banquiers heureux

14 mars 2013

Rencontre avec Arnaud Montebourg : Stop au french bashing !

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Sa mission au gouvernement: Relocaliser les emplois en France en favorisant la synergie des compétences et des capitaux, tout en jouant sa partition, avec des moyens limités, entre la machine à dire "non", Jérôme Cahuzac et Pierre mon nom est réduire la dette Moscovici.

Après le désaveu dans la reprise du site de Florange, le cadeau aux entreprises (aussi express que flou) du CICE dans la foulée de la remise du rapport Gallois et l'accord Renault mettant le pied dans la porte de la flexibilité et du gel des salaires sous le poids du chantage à l'emploison action comme son image se troublent. Retour à Bercy, 4 mois après l'entretien avec Moscovicipour une discussion avec Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif.

20h. Il arrive comme une flèche. Il laisse les fauteuils à la dizaine de twittos et blogueurs, prend une chaise. L'entretien dure 45 minutes. Tandis que Montebourg dévore son assiette de nems, nous passons d'un sujet à l'autre sans trop de ligne, sur un ton décontracté.

Les principaux thèmes abordés:

1 / La relocalisation industrielle et le rôle de l'Etat,:
A l'écouter, la "bataille pour relocaliser" s'articule en deux axes. La communication internationale sur les atouts français et l'implication (financière ou pas) de l'état sur le terrain.  

Sur l'international, il positive: "Le monde entier nous admire et nous adore [...] La presse étrangère s’intéresse à cette campagne mondiale "Say Oui to France"[1]. La France est la première destination pour les projets industriels en Europe, le deuxième marché européen, la première destination innovante en Europe.[chiffres d'une récente étude KPMG]"

Il tance le "french bashing" émanant parfois des élites françaises et d'une partie de la presse économique.

"- Heureusement que les investisseurs étrangers ne lisent pas le Financial Times pour faire leurs calculs économiques. [...] La France est un des pays les plus attractifs quand on consolide sur le prix du foncier, sur l'énergie, sur le prix du travail, la productivité..."

Sur le local, Montebourg cite en exemple l'accord Renault"Grace à cet accord, dans lequel nous sommes intervenus des deux cotés. Renault prend l'engagement de relocaliser la fabrication de 200.000 voitures en plus [sur les 500.000 déjà produites]. C'est à dire l'équivalent de l'usine Toyota de Valenciennes".  Le discours sur le protectionnisme d'il y a 18 mois laisse donc place à un vocabulaire de l'offensive  sur un mode enthousiasme qu'il espère communicatif. Il nous donne les exemples des réussites d'Atoll ou de Smoby (qui datent d'avant son arrivée) qui ont misé avec succès sur le rapatriement de leur production en France.


(le film promotionnel de Invest in France, diffusé à l'étranger)

Malgré les chiffres de l'INSEE, la dynamique irait donc dans le bon sens, ou du moins va y aller. Il table sur l'adhésion des consommateurs de plus en plus soucieux de la provenance des produits, incitant à leur tour les producteurs à rapatrier tout ou partie de la fabrication et sur la conjonction des prix énergétiques, du travail et des infrastructures qui conduit et conduira de plus en plus les producteurs à relocaliser.

"- Quand on vous dit qu'il n'y a pas de capital-risque en France, et qu'il faut regarder aux Etats-unis. Oui, on regarde. Et bien, à part la Californie [8e état du monde en taille], tous les états du monde financent le capital-risque" [...] Nous avons utilisé le grand emprunt pour financer le progrès technologique de Peugeot dans le cadre des orientations technologiques de la filière industrielle automobile, c'est-à-dire le véhicule à 2 litres. [...] Il nous intéresse d’être présents (via la CDC ou la BPI)[2] dans de nombreuses entreprises pour financer, guider et recevoir.

Dans le cas des brevets développés par PSA, une partie, à la hauteur de son engagement financier, reviendra à l’Etat.

2 / Le CICE, crédit d’impôt pour la compétitivité et l'emploi:
S'il déborde d'énergie sur la promotion du Made-in-France, sur le CICE, le ministre du Redressement productif est moins convaincant. Il se félicite que les partenaires sociaux puissent débattre de l'usage des 20 milliards d'aide (que ça aille à l'investissement, à la R&D, ou au retard dans le paiement des salaires...) mais est "curieux" de savoir ce que va en faire la grande distribution. Étonnant dans la mesure où ces mêmes entreprises bénéficient déjà d'une fiscalité conciliante, et que les plus grosses d'entre elles, grâce à l'optimisation, payent proportionnellement bien moins d’impôt que la PME du coin, alors qu'elles abusent des contrats à temps partiel. Montebourg renvoie son jugement aux premières évaluations de l'usage du CICE... dans un an. Il reprend donc la dimension du "pari (à 20 milliards financé par une hausse de la TVA)" annoncé par Moscovici dans la même salle quatre mois plus tôt

3 / Zone euro et crise:
Comme ce n'est pas son champ d'action, Montebourg y va plus frontalement sur le sujet et souligne l'impasse des politiques d'ajustement budgétaires, donc celle du gouvernement auquel il appartient (même si cette année, les critères du 3% sont assouplis). "La politique d'ajustement budgétaire ne peut pas étouffer la croissance. Parce que nous mourrons guéris. C'est d'ailleurs ce que les Italiens ont dit." Lance-t-il en référence à la paralysie gouvernementale suite au 25% de Beppe Grillo aux dernières élections.

Puis, il s'énerve contre la BCE qui a prêté à 0% 1000 milliards aux banques, qui en ont prêté à leur tour la moitié à 3 ou 4% aux états. Politeeks lui demande "comment faire en sorte que la BCE change de fonctionnement ?

"- Et bien en leur parlent à l’Eurogroupe. [...] quand les Européens en auront assez de manger les pissenlits par la racine peut-être qu'ils diront à la BCE de se réveiller. [...] Dans les statuts de la BCE, l’Eurogroupe est chargé de s’intéresser à la croissance et aux taux de change, à la monétisation de la dette." Bref, face aux incertitudes démocratiques, le salut viendrait d'une grande prise de conscience générale de ceux-là mêmes ayant guidé les politiques financières qui ont conduit jusqu'ici. A vous de juger.

4 / La fin de la filière automobile ? 
Suit un long moment sur le diesel (je pense que Politeeks reviendra dessus), son interdiction ou pas à 10 ans, et l'inévitable "écologisation" de l'industrie automobile comme de toutes les autres industries. Il nous affirme, malgré le souhait de la moitié des blogueurs présents, que la disparition de la voiture n'est pas pour demain. En revanche, les niveaux des matières premières devraient pousser les clients à changer progressivement de modèle pour se diriger vers les véhicules électriques et les hybrides dont les ventes ont bondi de 245% ces deux derniers mois (50% fabriquées sur le sol français). C'est à l'état d'accompagner les industries dans cette transition.

20h45. Il repart aussi vite qu'il est arrivé (l'incarnation du mouvement fait-elle partie du discours ?). Pas évident de tirer des conclusions d'une rencontre comme celle-ci dont la bonhomie et l'enthousiasme tranchent avec la dureté d'un contexte social et la peine de millions de travailleurs et de chômeurs. Montebourg est structuré quant à sa mission et a bien conscience des limites de son poste. On a bien envie d'y croire autant que lui en l'écoutant, mais générer de la conviction est une part essentielle de sa fonction. Job oblige, il s'est également considérablement ouvert au discours des patrons. Mais, comme il le dit lui-même : "Si nous sommes divisés, nous y arriverons jamais. Dans la guerre économique mondiale, nous ne partons pas divisés".

Reste une question que je ne lui ai pas posée: Comment se positionne-t-il face aux inclinaisons de plus en plus ouvertement libérales de son gouvernement, et combien de temps va-t-il tenir sans résultat positif sur le chômage ?


[2] La CDC est présente dans 2200 entreprises. La BPI est à ce jour présente dans 71 entreprises. 

Illustration: S.Musset

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