mardi 5 octobre 2010

Trac sur ta retraite


La prestation de François Fillon la veille au soir sur M6 était l'objet de toutes les conversations à la pause-café du matin au deuxième étage de la PME Pleuralol :

BARBARA
"- Holala Vincent, t'as vu la dame dans "Capital", elle ne touche que 835 euros de retraite ! Mais comment qu'on peut vivre avec ça !"

Mieux vaut tard que jamais. Il a fallu qu'M6 traite des retraites début octobre, après neuf mois de débat et cinq mobilisations syndicales, pour que l'assistante-commerciale, pouvant citer dans l'ordre inverse de l'alphabet les noms des finalistes des huit dernières saisons de "La Nouvelle Star", s'y intéresse enfin.

Boarf, elle avait vaguement entendu parler de "grèves" et de "prises d'otages par les syndicats" et elle-même avait dû attendre une heure son RER en pestant un matin de septembre mais au fond, rien de bien grave. Ils l'avaient dit au JT : si tous les autres pays réformaient ce système compliqué des retraites et que l'on vivait plus longtemps où était le problème ? Lorsqu'on la questionnait sur l'anticipation de ses vieilles années, Barbara, ayant intégré la prose libérale au biberon pour cause de proximité prolongée avec le transistor et d'excés de radiations Duhamelo-elkabachiennes, rétorquait un laconique : "Tu sais moi la retraite, je ne la toucherai jamais" réglant le problème d'emblée.

Mais Dimanche sur M6, la tension monta d'un cran, le Mister Bean du gouvernement la fit trembler. « La crise est passée par là » avait-il confié, comme ses collègues, pensant ainsi exonérer la clique de ses responsabilités dans la calamiteuse gestion politique, économique et éthique du pays depuis trois ans. Par sa candeur et son assurance, le Premier Ministre fut persuasif : chaque Français, même le plus intellectuellement limité, étant en mesure de décoder le "bande de crétins, vous allez en chier" déroulé en toile de fond subliminale sur l'exposé du budget de "rigueur" 2011.

BARBARA
" - Tu te rends compte Vincent ? Les jeunes mariés y vont payer plein pot leurs impôts la première année, c'est trop dégueulasse !"


Ayant elle-même bénéficié de la déclaration unique en 2006 lors de son mariage avec Tchoupi (Dylan dans le civil) qu'elle planifiait deux plus tôt pour bénéficier à fond de la "niche fiscale", la fin de celle-ci déchirait le cœur meurtri de l'assistante-commerciale n'ayant en revanche qu'un vague mépris pour les crève-la-dalle d'en bas gâtant la côte de son immeuble.

Après le reportage d'M6 où il fut correctement expliqué que le merveilleux système fiscal français offre aux petits ménages d'être systématiquement chopés dès qu'ils se trompent sur leurs déclarations de revenus alors qu'il est si simple pour les riches de volontairement se soustraire à l'impôt sur la fortune, l'annonce du dézinguage des retraites et de la hausse d'impôts par l'homme de Matignon mêlant miel et bâton, fit tâche.

M6 et Fillon avait gagné leur soirée : Barbara avait désormais PEUR pour sa retraite. Elle fixa Vincent, interdite. Le poisson bulle heurtait le bocal.

"- Combien que je vais toucher ?"

* * *

Ce n'était pas la première fois que Barbara était en proie à ce que dans le jargon des glandeurs, nous appelons une "panique de retraite". Le fameux "on achète pour capitaliser pour nos vieux jours" restait l'argument phare des primo-accédants à la signature de l'acte d'achat du T3 avec vue sur la décharge. Ils oublièrent un peu vite que, à moins de vouloir vivre sous les ponts (ce qui est contrindiqué en terme d'espérance de vie) la vente de leur logement impliquerait le rachat d'un autre et que, comme le constatait depuis peu dans PAP, Barbara néanmoins fière de la montée à l'argus de "leur" bien dont il ne restait qu'une petite vingtaine d'années à régler :

" - Oh bah zut Tchoupi, y a tout qui a augmenté pareil !"

* * *

Café fini, Vincent froissa son gobelet et le "dunka" à la Tony P. dans la corbeille à étiquette "un bon salarié trie ses déchets" avant de s'adosser à la machine. Il se passa la main dans les cheveux laissant apparaitre, en représailles olfactives, une majestueuse auréole sous ses aisselles :

VINCENT
" - Fais comme moi, prends une complémentaire."


BARBARA
"- Une quoi ?"

VINCENT
"- Un plan d'épargne pour la retraite, un truc privé où tu cotises et tu t'assures un blindage pour quand t'es vieille."

Barbara poussa le miaulement d'évidence de celle qui se remémorait un des reportages de "Capital" sur "le business des marchands de retraites" ayant entrecoupé la Fillon-parade de la veille. Était-ce avant ou après la publicité pour Malakoff-Médéric ? Elle ne sait plus trop mais qu'importe.

A la bonne heure ! La retraite privée ne concernait pas que les riches. Comme pour l'école privée, synonyme de sécurité et d'efficacité, à force d'économies, elle aussi pourrait y accéder. La peur à peine née mutait en désir et le désir se cristallisa en frustration pour cause de budget conjugal intégralement fondu dans l'appartement et à la voiture à rembourser :

BARBARA
"- Mais qu'est-ce que tu crois Vincent ? Je n'ai pas les moyens."

Vincent lui fit le clin d'œil type "Oxbow-Quiksilver" qui avait fait de lui une légende en 4e B .

VINCENT
" - T'y arriveras Barba."

Puis, il regarda sa Kelton.

VINCENT
" - Allez... c'est pas tout ça mais on a du boulot."


Vers 18 heures, sur le chemin retour de Pleuralol, la frustration tournait à l'obsession. Barbara n'eut plus qu'une envie : cotiser en solo pour une retraite privée. Fallait qu'elle en cause à Tchoupi.

Le Premier Ministre, bien moins détesté que son Monarque, brillait dans la vente au détail des idées fétides. Avec la collaboration de la chaîne star des 20 - 40 ans (l'audience la plus dangereuse, si elle venait à se mobiliser) il titillait sans esbroufe les deux mamelles de l'achat : la peur et le désir.[2]

Au royaume du paraître, du crédit et de l'emploi volatile, à la peur de ne pas toucher sa retraite collectivement répondrait le désir pour chacun d’en toucher une mieux que les autres. "L’espoir d’une bonne retraite" possédait les qualités requises pour devenir un bien de consommation comme un autre, partageant cette probabilité avec le téléphone mobile ou l'écran LCD de tomber en panne la deuxième année suivant sa mise en service.[1]

Autant de questions que Barbara ne se posait pas. Arrivé au RER, la tête embrouillée par la multitude des complémentaires et des programmes télé de la soirée, elle vit une annonce de service : plusieurs syndicats appelaient à la grève reconductible, à partir du 12 octobre, contre la réforme des retraites.

" - Oh non, pfff pas encore ! Ils ne pensent vraiment qu'à eux !"


* * *


[1] La retraite privée ayant cet énorme avantage pour ceux qui la vendent d'être régulièrement et intégralement encaissée avant le premier versement, ce qui ouvre tant d'horizons boursiers AA++, ou pas.

[2] c'était si achevé qu'elle ne perçut pas le principal tour de passe-passe du budget.

6 commentaires:

Rafo a dit…

Pour enfoncer le clou, il faut une autre émission qui, elle, explique ce que sont devenus les fonds capitalisés en masse par les américains pour leur retraite, comment cette capitalisation à fondu, comment ils ont tout perdu et ensuite, voir Christine Lagarde nous expliquer qu'il faut absolument qu'on fasse pareil.

mike hammer papatam andropov a dit…

Merveilleusement bien mené, rondement ficelé, comme le dossier d'ouverture à cotisations chez Mérédick-machinchose.
Des Barbara et des Vincent, j'en vois des tonnes, même qu'on dirait qu'ils se multiplient et se dédoublent, ou qu'une bestiole sans scrupule en ferait des clones, pour envahir le monde et consommer à tout-va.
On est mal barré.

cécile a dit…

je dois être tout à côté de cette machine à café, j'entends tout pareil mais je garde espoir, un peu, parce que les promenades du 23 juin, du 7 septembre du 23 et du 2 octobre semblent de plus en plus courues. un bien chouette billet

BA a dit…

Niches fiscales : le Medef défend ses avantages acquis, 173 milliards d'euros.

Le rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO), organisme indépendant placé sous l'égide de la Cour des comptes, a recensé les dispositifs dérogatoires de toutes sortes dont peuvent bénéficier les entreprises en France.

Il dénombre pas moins de 293 « dépenses fiscales », représentant 35 milliards d’euros, soit près de la moitié du coût des « niches fiscales » officielles (74,8 milliards d'euros).

Il faut ajouter les niches fiscales « déclassées », c’est-à-dire considérées comme une modalité normale de l’impôt, depuis 2006, dont « le poids » s’élève à 71,3 milliards.

Il faut aussi compter avec les niches « sociales », en fait des réductions de cotisations sociales (dont celles des médias…). Elles pèsent 66 milliards d’euros.

Au total, on parvient à 173 milliards d'euros, un chiffre proche…du déficit public !

http://www.marianne2.fr/hervenathan/Niches-fiscales-le-Medef-defend-ses-avantages-acquis,-173-milliards_a49.html

BA a dit…

Ecoutez bien ce que dit Eric Cantona dans cette vidéo :

http://bellaciao.org/fr/spip.php?article107495

BA a dit…

Voici la vidéo la plus importante de l’année 2010 :

http://www.dailymotion.com/video/xf47nl_cantona-la-revolution-est-tres-simp_news

Regardez-la vite : elle est en train d’être censurée de partout.