samedi 28 août 2010

Passe ton bac d'abord

Il est de ces moments où le rédacteur, surtout l'été, s'occupe de son enfant du matin au soir, ce qui explique, peut-être, couplé à un climat politique qui le lasse profondément, une baisse de sa productivité. Mais bon, c'est le miracle de la vie.

Il erre d'aires de jeux en espaces verts pour contenter la gamine en mal de mer. Cet après-midi là mi-août, il supervise le ratissage d'un coin de bac à sable au cœur d'un jardin dans un quartier rupin de la capitale.

Quelques nounous s'éventant sur les bancs surveillent de loin leurs enfants à charge, de un à quatre ans. Ceux-là babillent peinards dans l'éden de fraicheur, à l'abri du charme parisien (constitué à 29% du vacarme des voitures, 31% d'alarmes intempestives de scooters à balle deux, 12% de bips stridents de marche-arrière de camions de livraison et 28% de marteaux-piqueurs), sous les regards attendris de ces petites-vieilles que l'on observe souvent en quête d'innocence dans ce type d'environnement apaisant où ne flotte qu'une fragile fragrance d'urine. Une mamy est également à la vigie, affectée par ses propres enfants à la gestion de Mattuselin en attendant la rentrée des crèches.

Pas loin, l'enfant cultive son lopin de sable au râteau mauve. Le rédacteur a éparpillé autour son set de plage Ciao Bunny, composé de six éléments : pelle, saut, râteau, tamis à encoches, arrosoir et moule en plastique à tête de lièvre.

Jusque là c'est mignon comme tout et je sens que tu es touché par cette débauche de guimauve de la part d'un rédacteur potichisé. Ça ne va pas durer, une futile perturbation va réveiller le Zemmour qui sommeille en lui[1].

Déboule dans le bac, une bande d'enfants de 10 à 12 ans dont les visages, les sapes pourries rehaussées de logos pour les garçons et de sweat à paillettes de marques qui claquent, semi-beyatches, pour les filles, ainsi que le vocabulaire atomique à base de "wesh" donnent volontiers tous les signes extérieurs d’appartenance à un quartier pas du quartier. Ici, on donne plutôt dans la pute de luxe, l'Alzheimer et le vote UMP.

Ils sont huit à prendre possession géographique du carré ensablé, cinq garçons et trois filles, plutôt âgés pour ce type de distraction, vaguement encadrés d’une jeune monitrice qui s'éloigne du site pour discrètement faire le point à voix haute sur sa garde-robe par Heil-Phone à coque louche avec sa cops' .

L'ÉDUCATRICE
- Chez Zarou, je suis tombée amoureuse d'un pantalon à 150 euros.

Le niveau sonore prend soixante décibels d'un coup et l'ambiance baby confort tourne à la cour de ZEP. Les garçons s'invectivent, s'injuriant toutes les deux phrases. Bon, il en faut plus pour choquer le rédacteur. Il est de ceux qui pensent que "Veuillez agréer l'expression de mes plus chaleureux sentiments pour aller sodomiser votre maman" est plus subversif que "nique ta mère". On peut donc s'exprimer trash mais encore faut-il le faire à bon escient et avec classe : si c'était ses mômes, ce serait deux mornifles direct pour recalibrage lexical. Non mais.

Un des plus jeunes garçons, 10 ans à peine demande au rédacteur la pelle de Juniore pour creuser un tunnel sous la Manche. Il lui prête d'autant plus volontiers que sa môme ne s’en sert point et que cela lui apprend le partage. A en juger par sa moue déconfite fixant le mioche inconnu de quatre fois son âge creuser comme un furieux avec une de ses possessions, la précieuse est encore de droite, tendance conservatrice, et pas pour l'apaisement des conflits de génération.

Moins d’une minute après, une des gamines à tee-shirt DoucheetGabanon lui demande, après avoir saisi l’objet, l’arrosoir pour humidifier le dinosaure qu’elle confectionne au milieu du chahut des garçons. Les filles se mêlent à la joute, rajoutant une fréquence sonore qui manquait à la quiétude de l'instant. La grand-mère excédée reprend Matuselin et ses deux pelles taxées pour faire sabres :

GRAND-MÈRE SAIT FAIRE UN BON CARTON
- Non, mais ça va pas de s'envoyer des boules de sable, il y a deux enfants en bas-âge ici !

Le rédacteur cherche du regard ce qui sert d'"éducateur". La minette, lancée dans la description téléphonique de son épilation intégrale, tourne blasée le dos à la Bataille de San Sebastian version Minikeums.

Quand le rédacteur rabaisse les yeux, c'est Ciao Bunny en open bar, son tamis et son seau sont dans les mains de deux garçons de 10 et 13 en plein concours de tunnels. L'un d'eux, celui au tee-shirt à l'effigie d'un billet de mille dollars, racle maintenant le béton au fond de sa tranchée.

Jamais deux sans trois. Tandis que sa camarade de 12 ans avec le leg-in moulant et ceinture à diamants ramène de l'eau en seau pour un petit aquasplash, la mioche aux paillettes et à l’arrosoir se saisit, sans demande d'autorisation préalable, du moule en lapin. Dans son coin de bac, la gamine, immobile, empoigne son dernier ustensile, prête à cogner.

Le rédacteur, pourtant pour le libre-échange et le détachement des possessions matérielles, se surprend alors à se sentir presque coupable de dire à la presque adolescente que, quand même, ce serait bien qu’il reste quelques-uns de ses jouets à sa kid. Incompréhension dans le regard de la miss, mais ce n'est pas grave : il lui reste le seau et l'arrosoir.

Rapide tour d'horizon, il n'y a plus que les huit et la p'tiote dans le bac. Après le happening de Madame Figaro, les deux autres enfants de quatre ans sont partis d'eux-mêmes sur le gazon.

Même si son petit risque de prendre une vague de sable, un tamis volant ou d'être le tapis d'atterrissage d'une figure des supertares du catch, le rédacteur s'amuse du moment. Néanmoins, soyons réalistes, la cohabitation dans le bac à sable est, en moins de sept minutes, devenue mal aisée pour ceux ne partageant pas les codes des huit.

La Grand-mère s'en est allée avec son Mattuselin. Les nounous distribuent les 4 heures en attendant la fin du déluge. N'ayant lâchement pas envie de jouer le Jean-Pierre Chevènement du square, le rédacteur ne pronostiquant aucune accalmie au regard de la léthargie du bloc de surveillance en plein descriptif des sex-toys achetés sur E-bayse, récupère les ustensiles à pâtés sous les regards incrédules.

Les gamins ont gagné et, à 11,5 ans d'âge moyen, décrochent le bac. Mention tout le monde se casse.

Quittant l'endroit, inutilement énervé puisque le parc est à tout le monde, alors qu'il frôle l'éducatrice lançant un lointain "Oh faites attention" à la marmaille projetant désormais le sable à mains nues hors du bac, conscient du piège de l'exemple qui ne doit surtout pas faire généralité, le rédacteur ne peut s'empêcher, c'est plus fort que lui, de tirer une morale de vieux con à cet anodin fait d'été.

Au-delà du cas, à lui seul révélateur, de l’ectoplasme ado qui servait d’encadrement des mineurs, il y a chez ces gamins un déficit d'éducation bien plus profond qui débouche sur une quasi-complète absence de considération pour l'autre, ne demandant qu'à accélérer comme n'importe quel travers chez un enfant si l'on n'y met pas de limites.

Derrière l’agressivité des comportements, le rédacteur n'a détecté aucune méchanceté : ils sont plus violents entre eux qu'envers les autres. En revanche une attitude similaire, plus tard, ailleurs dans des contextes un peu plus lourds de conséquences, peut provoquer des réactions épidermiques chez autrui qui, en retour, provoqueront du ressentiment chez ceux pas conscients, puisqu'on ne leur a jamais dit, d'avoir abusé.

Et c'est alors qu'un Ministre de l'Éducation, histoire de faire oublier son flagrant-délit de portenawak, bien dans l'esprit de répression aveugle et de pointage du doigt des déviants de ce gouvernement, exigera une plus grande fermeté des sanctions scolaires face aux incivilités et aux violences verbales.

LE RÉDACTEUR
- Monsieur Le ministre, veuillez agréer l'expression de mes plus chaleureux...

Encore faudrait-il qu'il y ait des effectifs d'encadrement suffisants à l'école et que le rôle de celle-ci soit de former les enfants à ne pas être mal élevé d'entrée de jeu. On gagnerait du temps sur l'apprentissage du reste. En amont, rappelons que, théoriquement, il existe des parents qui doivent inculquer les bases, simples mais solides, d'une vie en société où chacun s'appréhende avec un minimum de correction.

Problème : dans cette société où du tee-shirt à billet vert du gamin au coût de la vie en nette augmentation ne permettant plus, pour beaucoup, non seulement de partir en vacances (1 français sur deux quand même) mais juste d'avoir du temps pour cadrer leurs enfants le reste de l'année, le pognon est une adoration et un facteur clé. Faute de temps, toujours au(x) boulot(s), sur le trajet ou au centre co', cette éducation basique devient la partie congrue et, très vite, la contagion de la télé et de quelques mauvais exemples passant par là, pour beaucoup d'entre eux et plus vite qu'ils ne le pensent, un courant impossible à remonter.

Avant de s'attarder dans quelques années sur son propre fiasco éducationnel, le rédacteur traitera la prochaine fois de l'éducation pourrie des beaux quartiers. Bien plus riche et nocive, car ce sont encore trop souvent leurs enfants qui deviennent présidents.

[1] mais aussi un peu de Mahatma Gandhi, de Princesse Sarah et de James Brown, alors ça va.

Illustration : l'enfant sauvage de F.Truffaut (1969)

7 commentaires:

Nicolas a dit…

Il faudrait mettre des militaires pour surveiller les squares et parfaire l'éducation des jeunes.

Signé : SR.

mike hammer papatam andropov a dit…

Il faudrait mettre des miradors et des kapos pour surveiller ces espaces où la jeunese n'a pas à s'égailler de cette manière dans le désordre le plus complet.

Signé: le ministre de l'intérieur qui aime bien faire dégager à l'extérieur.

(merveilleuse analyse, mon cher Watson...)

cécile a dit…

bon va falloir l'autonomiser juniore parce que qui c'est qui va nous faire des billets toujours aussi bien pesés, hein?

BA a dit…

Nombre de postes au concours externe de professeur des écoles :

2004 : recrutement de 12 012 professeurs des écoles.
2005 : recrutement de 11 688 professeurs des écoles.
2006 : recrutement de 10 320 professeurs des écoles.
2007 : recrutement de 10 275 professeurs des écoles.
2008 : recrutement de 9 359 professeurs des écoles.
2009 : recrutement de 6 577 professeurs des écoles.
2010 : recrutement de 6 500 professeur des écoles.
2010 : recrutement de 3 000 professeurs des écoles.

http://www.education.gouv.fr/cid4437/postes-offerts-aux-concours-du-premier-degre.html#Concours de l'enseignement public

Dépense intérieure d’éducation (DIE) :

En 1995, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,6 % du PIB.

En 2000, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,3 % du PIB.

En 2001, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,2 % du PIB.

En 2003, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,1 % du PIB.

En 2004, la France dépensait pour l’Education Nationale 7 % du PIB.

En 2005, la France dépensait pour l’Education Nationale 6,8 % du PIB.

En 2007, la France dépensait pour l’Education Nationale 6,7 % du PIB.

En 2008, la France dépensait pour l’Education Nationale 6,6 % du PIB.

http://media.education.gouv.fr/file/2010/97/4/NI1001_135974.pdf

BA a dit…

Rectification :

Nombre de postes au concours externe de professeur des écoles :

2004 : recrutement de 12 012 professeurs des écoles.
2005 : recrutement de 11 688 professeurs des écoles.
2006 : recrutement de 10 320 professeurs des écoles.
2007 : recrutement de 10 275 professeurs des écoles.
2008 : recrutement de 9 359 professeurs des écoles.
2009 : recrutement de 6 577 professeurs des écoles.
2010 : recrutement de 6 500 professeurs des écoles.
2011 : recrutement de 3 000 professeurs des écoles.

http://www.education.gouv.fr/cid4437/postes-offerts-aux-concours-du-premier-degre.html#Concours de l'enseignement public

Dépense intérieure d’éducation (DIE) :

En 1995, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,6 % du PIB.

En 2000, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,3 % du PIB.

En 2001, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,2 % du PIB.

En 2003, la France dépensait pour l’Education Nationale 7,1 % du PIB.

En 2004, la France dépensait pour l’Education Nationale 7 % du PIB.

En 2005, la France dépensait pour l’Education Nationale 6,8 % du PIB.

En 2007, la France dépensait pour l’Education Nationale 6,7 % du PIB.

En 2008, la France dépensait pour l’Education Nationale 6,6 % du PIB.

http://media.education.gouv.fr/file/2010/97/4/NI1001_135974.pdf

jazzman a dit…

Joli texte.

cdg a dit…

Bravo Seb, au début j ai cru que tu etais pres a prendre ta carte UMP ;-)

Bon plus sérieusement, excellent texte comme quasiment toujours. Tu devrais serieusement songer a te lancer dans la littérature

Par contre je suis pas d accord avec toi sur 2 points:
1) ce n est pas a l ecole d apprendre la politesse et/ou le savoir vivre aux enfants. Sinon il va falloir augmenter massivement les horaires de cours et réintroduire les châtiments corporels (theme contreversé je sais)

2) je pense pas que la non education de ces enfants soit malheureusement liées seulement à des problemes financiers ou de trop de travail. Il suffit de voir la [non] action de la personne qui etait chargée de les encadrer dans ton récit ou le fait que ces enfants n avaient pas l air d etre habillé par Emmaüs.
De plus, si l activite professionelle intense des parents etaient la cause, on aurait un enorme pourcentage de non eduqués parmi les enfants de commerçants par exemple