vendredi 30 juillet 2010

Le client est roi

"- Bettencourt a reçu 30 millions de remboursement du fisc ? Et alors ? Elle, au moins, elle fait tourner l'économie, jeune feignant." Lança le retraité.

Au-delà de la collusion d'intérêts, de l'évasion fiscale, de la godwinesque navigation du parti du déni (scandalisé par ces journalistes outrepassant les limites convenues de la flatterie gloussée sur plateau par les Duhamouleurs[1] de chamallow), les réactions sur le terrain au sujet du pataquès Woerth-Bettencourt confirment la cohabitation de plus en plus inconfortable de deux France aux réalités discordantes n’ayant plus en commun qu’un mépris profond l’une pour l’autre.

D’un côté, ceux peinant à boucler leurs mois, du galérien affamé, chair à bosser gratuit, au petit patron se mangeant des redressements fiscaux pour omission de 80 euros, sont légitiment outrés par les sommes sorties en liquides dans des enveloppes, les copinages au sommet, les défiscalisations et les remboursements d’impôts annoncés.

De l’autre, une frange de la population, pas ultra-riche ni même très riche mais plutôt aisée par rapport à la moyenne et certainement plus âgée, déconnectée du quotidien de la majorité des français. Elle partage avec son président une tolérance certaine pour les divers arrangements avec la morale fiscale, car à titre personnel elle a la rage qu'on lui prenne toujours "trop d'impôt".

Chez eux, le Woerth-Bettencourtgate pèse peu.

- Leave mamie alone !

Ils t’argueront que "c’est pareil à gauche" et jetteront, tels les notables provinciaux des romans de Balzac, un voile pudique sur ces "bazar qui vient d'internet" sur lequel il ne vaut mieux pas trop gratter car au fond, même s’ils ne jouent pas dans la même catégorie, ce serait leur monde des représentations qui s’effondrerait.

C’est à cette part balzacienne, branche Goriot, disons le mot vieille, devant représenter au pifomètre à peine 20% des français, 1% des travailleurs et 45% des suffrages exprimés, appréhendant angoissée sa santé, ses rentes, son patrimoine, les revenus de son patrimoine, et son intégrité physique en mode purement sécuritaire que le monarque s’adressait dans son publi-entretien à domicile avec la Pujade, le 12 juillet dernier.

Depuis, il
multiple signes et mots dans leur direction autour de deux axes :

1 / Je garantie les retraites ...pour ceux déjà à la retraite. [2]

2 / Je vais vous protéger des délinquants de la banlieue.... ...dans laquelle vous et moi ne foutons jamais les pieds (d'ailleurs à quoi ça ressemble un délinquant ? Ah oui... Sa voiture est plus belle que la nôtre, c'est scandaleux.)

C’est basique, rarement suivi d'effets, mais, et les précédentes élections l'ont prouvées, dans un contexte de division de l'opposition et de forte abstention : ça suffit.

Le président de la bougïte doit donc entretenir auprès de son bassin favori d'électeurs un dégout plus profond que les affaires d'état ou la jet-démocratie dont chaque français est le baudet : Enter Brice Contrefeux et sa com' de crise sur les gens du voyage (pourtant, à bien y regarder, exemple le plus abouti de la société de flexibilité et de mobilité professionnelle rêvée par le monarque.) labellisé PGDCDPAD, plus grand dénominateur commun de peur à droite.

La peur du rom au dab. (Source : caméra de surveillance 7224)

Et les autres français alors ? Ceux qui s'émeuvent des scandales au ministère, des rétro-commissions véreuses et meurtrières, de la vente à la découpe du service public et autres évacuations musclées ?

Et bien, du seul point de vue humain qui l'intéresse[3], le kikivavotépourmoi : notre monarque s'en carre.

La démographie joue en sa faveur et il lui est relativement aisé d'entretenir un climat de renoncement et de ras-le-bol politique chez ceux qui peuvent lui nuire : les jeunes, les actifs et ceusses à sensibilité, théorique, de gauche.

D'un côté, les dégoutés du vote me demandent régulièrement si, où, quand (mais pas samedi on va voir Inception avé la carte UGC) et comment l'insurrection va venir alors qu'elle est déjà là. Elle prend la forme d'une défiance, diffuse, pragmatique, cruellement rationnelle. On l'appelle société de la demmerde, le type d'insurrection isolée à base de chacun pour soi, toujours sous-tendue par la logique néolibérale, et qui fait les affaires d’un état se débarrassant de tout (sauf, par intermittences opportunes, du service contentieux des faits-divers).

Le film du début de siècle, c'est plus Mad Max que Matrix.[4]

De l'autre, j'en croise des 25/35 ans écœurés par trois années de gouvernance dont ils payent la note (promesses du crédit d'impôt immobilier bafouée, salaires en stagnation pour ceux qui en ont...) mais qui n’envisagent aucune alternative. Ils baissent la tête, cumulant les tâches sans broncher dans des conditions toujours plus exécrables, leur sens de la "lutte sociale" uniquement stimulé dès lorsqu'il s'agit de passer en premier à l'image dans le lip-dub annuel du bonheur de la boîte. Contrats lance-pierre, stagiaires ou salariés d'apparence plus pépères mais en dégradation continue de leur qualité de vie, ils se sacrifient en regardant ailleurs mais surtout pas du côté de la politique.

- le nouveau chef du floor est pointilleux sur les indices de performance.
- heureusement, ce n'est que du temps partiel.

Tant que ce beau monde n'est, virtuellement, uni que par la transgression festive ou le craquage de bide sur canapé à la brioche maxi-pitch en jouant à World of guillotine sur des naintendo fabriquées par plus exploité que lui, épongeant une soif d'exister par l'accumulation et le paraître, partageant le dégoût mais pas la rage, le souhait soupiré de voir changer les choses mais surtout pas l'envie de s'y coller : Carlantoinette et le petit frère adoptif des riches peuvent régner tranquilles dans une société pensée, du travail à la santé à l'information, pour et par les vieux de droite.

Face à cette suprématie idéologique, sociale, immobilière et médiatique de la rente et de son modèle d'opulence débonnaire, c'est aux sans voix[5] et aux plus jeunes, considérés par nos ainés comme une "menace", de se faire entendre au lieu de hausser les épaules en rétorquant "oh, de toutes les façons c'est pourri" dès qu'on prononce le mot "politique". Pas de combat à mener sans une identification minimum des troupes. Pas de redistributions des richesses à espérer sans une redistribution préalable de la parole.

Bonne question. Merci de nous l'avoir posée.

Le monarque n’a pas été élu par hasard. Sa vision individualiste de l’homme-entreprise, sa soif de l’argent, sa putréfaction idéologique au service d'un arrivisme sans limite reflétaient un air du temps de 2004-2007 n'ayant, malgré la crise, pas vraiment changé, si ce n’est pour le climat de violence sociale.[6]

Faire voter les vieux de la zone sécurisée, écœurer le reste. Affaires ou pas, chômage au top ou non, même impopulaire, tant qu'il arrivera à susciter un "dégout des autres" plus fort que les ravages de son action antisociale, que l'aspiration à l'embourgeoisement des cadets restera collée aux basques des ainés qui flippent, La France de 2012 poursuivra dans la droite ligne de celle de 2007 ou de 2002 :

Croissance incantatoire, vie rêvée du passé, entre tonfa et formol.

* * *


[1] Alain Duhamel, journaliste, traitant JL Mélenchon de "ringard" chez Chabot en juin dernier, et dont je rappelle qu’il était déjà à la table des animateurs procureurs du "Messieurs les censeurs bonsoirs" de Maurice Clavel un an avant ma naissance il y a, boudiou, 39 ans, merde #jesuisvieux.

[2] Voilà pourquoi ce plan est seulement financé pour une poignée d'années, correspondant au double quinquennat, en puisant allégrement dans le fonds de réserve crée par... Jospin. Tu peux reformer tant que tu veux : Tant qu’il n’y a pas d'emplois et que les salaires ne sont pas plus élevés, bref que l’argent est déconnecté du travail et, inversement, le travail n’est plus une source de revenus décents, il n’y a pas de retraites qui tiennent. Notons donc que les 16 / 55 (ça fait beaucoup) sont les dindons de la farce.

[3] hors le nombre de zéros que lui, ou son interlocuteur, portent en horlogerie suisse au poignet.

[4] Et rappelle-toi... du rom banni au "salarié précarisé en squat" ou au "jeune dans la galère", il n'y a que la catégorie à modifier. Ce gouvernement sans plus d'imagination que de résultats, nous jouera séquelle sur séquelle. C'est la criminalisation du marginal tel que définit par le rentier, c'est à dire au final tout ce qui n'est pas comme lui, qui est en jeu.

[5] Regarde par exemple la presse papier que l'on dit sclérosée. C’est d’une logique implacable : elle livre dans sa majorité ce que son lectorat payant (et qui paye à part les vieux pour le nouvel obs ?) veut lire : la sécurité, la santé, la jeunesse éternelle, DSK, la gestion du patrimoine et la peur de la délinquance.

[6] Rappelons-le : la nouvelle tendance en matière de banlieue, ce ne sont pas les bandes mais les cambriolages entre voisins et les violences physiques, elles, concernent plus souvent les jeunes que les vieux.

13 commentaires:

dieulefit a dit…

merci!
Continuez a marteler, cela finira bien par rentrer

ber a dit…

C'est beau... Mon grand père ancien chef d'entreprise qui se situait plutôt à droite aurai pu tenir à peu prêt le même discours (sans les néologismes bien sur ;). Certes son jugement était éclairé mais il n'était pas aussi bien informé que tu peux l'être, comme quoi "tout fout le camp" comme ils diraient). Mais comme on peut le voir aussi dans le film Walter Retour en Résitance, les vieux ne sont pas tous de droite (mais pas loin je te l'accorde) et à côté de la plaque

Une question pour finir : Ou sont les vidéos de GF et toi qui étaient sur d@ily ? Dans l'attente de la sortie d'un DVD ?

Super article sinon ! merci et continue :)

cécile a dit…

m'est avis qu'un petit tour au new morning version purple s'avère nécessaire. Une petite note d'espoir, on est quelques uns à agir certes petitement certes si discrètement sans leur pouvoir sans l'incroyable foi qui galvanisait nos aînés mais avec conscience et bonheur parfois d'être un petit caillou dans une chaussure trop bien coupée. Allez hauts les coeurs, on gagnera peut être pas mais la dignité d'avoir agi écrit diffusé c'est déjà pas si mal.

Rafo a dit…

Excellente la photo du DAB, même si la vraie raison c'est que le soleil tape direct sur l'écran et que la pauv' dame ne voit rien si y'a pas un parasol dans l'axe.

Kaos a dit…

le dégoût du vote, c'est pas seulement la droite quand même. La gauche qui trahit contre celle qui se subdivise plus vite que son ombre, ça fait moyennement envie...

BiBi a dit…

Bien entendu que le monarque s’en carre car seul l’intéresse le 50,00001 % au jour J.
Et pour cela, la division, la haine de catégories sociales entre elles, la haine née de «problèmes » dits « ethniques» non seulement servent sa politique mais sont SA politique dans son essence-même.

Le voilà qui mobilise ses Amis médiatiques à grande échelle. Les Dir’Com de l’Elysée l’ont compris avec la chute de Chouchou dans les sondages : le seul créneau à prendre d’assaut pour sauver la Patrie UMP, c’est de gagner sur l’extrême-droite. Avec pour appuis, la bassesse des «arguments», les «slogans» répétés jusqu’à l’écœurement, la mobilisation des Intellectuels-Chiens de garde et l’aval d’une partie de la petite bourgeoisie au trouillomètre à zéro.

seb musset a dit…

@ber > très bon exemple "Walter", n'allons pas m'accuser de faire du "jeunisme" ou de l'"antivieux" ce n'est pas ça du tout. Le vrai problème est la répartition de la thune et du vote et de ce qui va avec (discours media, ideologique et... politique). "Vieux" est aussi un état d'esprit, j'en connais à moins de 30 ans qui en font déjà le double.

@Rafo oui je suis d'une mauvaise foi absolue.

@Kaos un des problèmes d'une partie du PS : Ils misent à peu près sur le même électorat.

Virtual a dit…

Juste une remarque en passant sur cette fameuse "insurrection qui vient" qui soit disant aurait été rédigée par des militants de gauche... Et bien j'ai des doutes. Tout cet appel à la violence et à la destruction pue en réalité un discours d'extrème droite maquillé en discours de rebelle d'ultra-gauche. Le tout aurait à mon avis été inventé par la frange la plus à droite du parti au pouvoir, afin de faire un peu plus peur aux bourgeois retraités qui ont trimé toutes leur vie pour leur petit pavillon de banlieue sécurisée, persuadés d'ailleurs de bien faire et d'être dans le vrai, le juste et le bon....par TF1 et compagnie, le lavage de cerveau continue. Ce qui m'a mis la puce à l'oreille, quand j'ai relu ce texte si bien écrit, c'est le terme "militance gauchiste". Imagine-t-on un instant un anarchiste de gauche employer ce terme ? Où alors c'est simplement un texte suicidaire, et il y a des suicidaires à l'extrème gauche comme à l'extrème droite. Je me méfie comme de la peste (et comme de notre président) de ce texte soit-disant subversif, qui ne cherche qu'à développer la violence et la haine, choses bien éloignées du véritable bien public, lequel consiste, comme dit Spinoza, dans la paix (c'est à dire la concorde des esprits et non la peur organisée) et la sécurité (c'est à dire la liberté de tous, et non la bunkerisation généralisée de toute la société mondiale). Mais peut être est-il déjà trop tard pour éviter la guerre mondialisée qui vient, et alors c'est à chacun de nous de conserver la non-violence et l'amour humain, qui distinguent les intelligents (dont vous, Seb Musset, me semblez faire partie) des brutes sanguinaires. "L'insurrection qui vient" est un texte trop habile pour être vraiment ce qu'il est : un brûlot spontané d'une bande de jeunes anarchistes. Qui manipule qui ? Seuls ceux qui sauront conserver, je le répète, la sérénité intérieure et la tranquillité extérieure pourront peut être se dire justes et honnêtes, et se distinguer des grands méchants loups, violents et voleurs, qui gouvernent tous les pays du monde, et notamment la France.

zergy a dit…

Pour en revenir aux retraites, on est pas très loin du sujet des "vieux", la commission Européenne, vous savez, ce truc rempli de lobbyistes aux ordres du patronat à écrit un "livre vert des retraites", bien entendu, capitalisation, flexibilité et travailler jusqu'à la mort.

Répétez après moi : T.I.N.A et AGCS

http://www.marianne2.fr/Les-retraites-pretexte-a-l-interventionnisme-europeen_a195813.html

BA a dit…

Affaire Woerth : Jean Bassères (IGF) avait été nommé par Eric Woerth.

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/politique/20100730.OBS7868/info-obs-affaire-woerth-basseres-igf-avait-ete-nomme-par-woerth.html

ber a dit…

@Seb : Merci de ta réponse, je ne t'accuse en aucun cas d'être "anti vieux", simple remarque. Aussi tu n'a pas répondu a ma seconde question... snif !
Pour les vieux à 30 ans c'est le triste constat que tu dois faire dans ton entourage (j'imagine). Je t'avoue faire le même avec des gens plus proches des 20 ans... Cette fois ci on est plutôt en "age compte triple" du coup :(

BA a dit…

Les riches donateurs de l'UMP sont protégés.

Les riches donateurs de l'UMP ont le droit de frauder le fisc.

Les riches donateurs de l'UMP sont même récompensés lorsqu'ils fraudent le fisc : ils obtiennent la Légion d'Honneur !

Trois exemples :

1- Le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, a reçu les insignes de la Légion d'honneur des mains d'Éric Woerth, alors ministre du Budget, le 23 janvier 2008.

2- Robert Peugeot a reçu la Légion d’honneur au siège de PSA, avenue de la Grande-Armée, des mains d’Eric Woerth, début juin 2010.

http://www.lejdd.fr/Politique/Actualite/Les-lingots-de-Robert-Peugeot-203209/

3- Alain-Dominique Perrin a été promu en 2009 au rang de Commandeur dans l'Ordre national de la Légion d'honneur, décoration remise par l'ex-premier ministre M. Jean-Pierre Raffarin.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain-Dominique_Perrin

Conclusion : les riches qui financent l'UMP sont au-dessus des lois. Ils ont le droit de frauder le fisc. Pour les récompenser, ils sont même décorés de la Légion d'Honneur.

La Vème République est en train de pourrir.

fred a dit…

@virtual:
euh moi je ne l'ai pas trouvé franchement violent ce texte ; en le parcourant je n'ai pas compris l'agitation politico-médiatique frénétique qui en a découlé.