jeudi 4 avril 2013

Le mensonge est plus fort que la fraude


Si j'en crois le traitement médiatique de l'affaire Cahuzac, il semble que le mensonge est pire que la fraude fiscale. 

Il est vrai que le mensonge en politique, euh pardon l’aveu après le mensonge, est une chose rare ici. En ce sens, il fait avancer les choses. Chaque éditorialiste s’inquiète maintenant du sentiment de "tous pourris" que ne manquera pas de raviver cet aveu, en focalisant sur le convaincant déni de l'ex-ministre du Budget ces dernières semaines. 

Peu se penchent en revanche sur cette pathologie de l'accumulation, cette terreur du partage qui conduit le bourgeois (je devrais dire de droite, mais on voit que ça brasse large) à se soustraire à l’impôt par la fraude, la déduction ou la niche (les aménagements légaux de la fraude). Et là, les politiques sont loin, très loin, d'être les seuls[1]. 

Tu me diras, on voit plus souvent la presse titrer sur les mille et une méthodes pour payer moins d’impôts, que sur les bienfaits de s'en acquitter (rappelons qu'un Français sur deux ne gagne pas assez pour être imposable). 

(L'environnement médiatique sous prisme bourgeois: l'impôt est une douloureuse injustice à laquelle il est tout à fait normal de chercher à échapper.)

Regarde donc ce mini sondage en carton de L'Express sur ce que devrait faire Hollande après l'affaire Cahuzac...

Et non, pas d'option "renforcer la lutte contre la fraude fiscale". En revanche "Moraliser la politique, présenter des excuses, arrêter  les leçons de morale"... On reste sur le terrain de l'émotif ou de la com'. Rien sur le cœur du problème (et des centaines de milliards de manque à gagner).

Étonnant non ?

Plus étonnant (ou pas), ce resserrement sur le terrain de l'émotion et du mensonge est reprise dans la réaction de "crise" de François Hollande. Le président avait l’opportunité de rappeler le rôle de la contribution pour la collectivité, le sens de l’impôt et ses usages en enchaînant dans la foulée avec l'annonce d'une véritable offensive contre la fraude fiscale. Il en est resté à questions de règlement intérieur à destination de la seule classe politique avec des mesures dont on ne comprend d'ailleurs pas qu'elles ne soient pas déjà appliquées depuis vingt ans. 

Hollande réagit donc sur le même mode que la presse. En dénonçant moins l'objet du mensonge que le mensonge lui-même. Lutter contre le mensonge ne tuera pas la fraude. Le coup de poker raté de Cahuzac en est la preuve: on peut aller très très loin dans l'art de tromper son monde. En revanche, une lutte efficace contre la fraude diminue les possibilités de mentir.

Tout ceci me laisse un goût amer. En détournant leur regard du fond du problème pour se focaliser (quand ils ne peuvent plus faire autrement), sur la personne de Cahuzac, ceux qui façonnent l'opinion donnent cette impression de plus lui reprocher de s’être fait pincer en grugeant que d'avoir grugé. 

Quelque chose me dit que ce traitement est déterminé par la classe sociale dans laquelle on évolue. Mais ne le crions pas trop forts, nous risquerions d'être taxés de populisme.


[1] Et si l'on prenait au Budget, un type ou une fille au SMIC réussissant, en plus, l'exploit de ne jamais être à découvert à la fin du mois ? Ce serait peut-être à expérimenter pour éviter les dérives. 

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5 commentaires:

cdg a dit…

D un autre cote Hollande avait lui meme "optimisée" son ISF en sous declarant sa villa de Mougins (il a eut de la chance, quand le canard enchaine a sorti l affaire, c etait Segolene qui etait la candidate. 5 ans plus tard c etait du rechauffé).
Donc il est pas etonnant qu il ne se lance pas bille en tete contre des gens qui font au final comme lui...
Sinon j ai lu (dans libe ?) que l acceptation du paiement de l impot depends du fait de savoir que celui ci est bien utilisé. J ai des collegues allemand/autrichiens et italiens. et ca recoupe le texte de libe. L impot sur le revenu est eleve en RFA/autriche mais les gens ralent moins que les italiens. C est vrai qu en cas de scandale dans un cas c est la porte et risque de prison alors que qu en italie, c est comme a Marseille ou Guereni se fait payer sa defense par le contribuable ...

PS: Seb tu fais l erreur classique imposable =payer l impot sur le revenu. Tu peux frauder le fisc sans etre imposable: ramener des cigarettes de l etranger, travailler au noir par ex

Politeeks a dit…

oui Seb Quelque chose me dit que ce traitement est déterminé par la classe sociale dans laquelle on évolue. je l'ai écrit chez moi un jour, les 2 derniers déciles ont le plus bénéficié des baisses d'impôts depuis 2000.

Où trouvons nous le personnel politique ? celui des cabinets etc ? dans le dernier décile dont les revenus ont le plus progressé.

Donc ils doivent décider de payer plus d'impots. Oh bien sur on a trouvera 3 ou 4 pour nous dire qu'ils sont d'accord . Mais les décideurs, ceux là ... on aimerait bien TOUS les entendre.

usclade a dit…

Merci de relever cette aberration.
Le jugement sur l'individu semble le cadre indépassable de la réaction de l'opinion publique. Ce qu'a fait Woerth me semble bien pire en matière de corruption, mais bizarrement il me semble que cela n'a pas eu le même retentissement politique. Woerth appliquait la stratégie de financement du parti préconisée par Sarkozy en gratifiant les généreux donateurs de renvois d'ascenseurs plus que limite
Woerth est encore député..
Cahuzac a magouillé avant son mandat, ce qu'il a fait est odieux et débile, je ne le défends pas, mais il n'a pas détourne les moyens de l'etat (sauf a la fin pour se proteger sans doute)
Bref tout ça pour dire que oui le mensonge choque plus que la fraude, et sans doute parce que c'est plus concret, plus spectaculaire, plus telegenique que la fraude. Je crois que l'opinion publique n'a pas la lucidité de privilégier la raison à l'émotion, elle a du mal avec la pensée systemique, sa capacité d'analyse se concentre sur l'identification aux protagonistes, c'est pourquoi elle apprécie tant la Veme république monarchique, elle veut voir un pouvoir incarné, personnifié, à échelle humaine, pour se donner l'illusion qu'il est maitrisable, qu'il est pilotable par la démocratie. Elle veut idolâtrer et lyncher. Elle ne pense que "individu" car l'idéologie du moment lui a fait entièrement perdre toute notion de "collectif"

robert hue a dit…

C'est le même mécanisme qui a poussé les médias à se focaliser sur un ou quelques agents précis du système financier décrits comme des escrocs responsables de dérives (Madoff, Kerviel, ...) pendant la phase la plus aigue de la crise des subprimes pour éviter de mettre en cause les strucutures qui sont au principe de ces comportements.

usclade a dit…

@Robert Hue: c'est vrai, et Sarkozy était spécialiste de la chasse aux "brebis galeuses" qui mettaient en péril l'irreprochable système.. Tout dysfonctionnement était dû à un coupable qu'il fallait identifier et punir, si besoin en instaurant une nouvelle loi répressive..
Je n'esperais pas grand chose de Hollande, mais au moins qu'il se démarque de Sarkozy sur ce point, c'est dire si je suis affligé...