mercredi 9 janvier 2013

Non Virgin n'est pas tombé à cause d'internet !


Travail, repos et loisirs: il y a un toujours un internet à maudire.

La Ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, déclare ce matin sur I-Télé que le dépôt de bilan du Virgin Megastore serait la conséquence d'"une véritable révolution et à une concurrence déloyale qui est le fait, il faut bien le dire, de certaines grandes entreprises de type Amazon".

Si les contournements comptables d'Amazon ou d'autres entreprises non domiciliées fiscalement en France sont effectivement condamnables et doivent être contrecarrées (on rappellera juste que l'optimisation fiscale n'est pas l'apanage des entreprises de la nouvelle économie, mais aussi le quotidien de groupes biens français qui vendent aussi des CD et des livres), elles comptent pour peu dans le succès des plateformes de vente de produits culturels en ligne et à l'inverse le désamour croissant pour les enseignes de vente physique.

"La véritable révolution" dénoncée par Aurélie Filippetti a bon dos.

1 / On ne refera pas le match sur la musique en ligne et le piratage, on peut juste dire qu'il était perdu d'avance pour ceux qui depuis 15 ans se contentent de le dénoncer sans innover.

2 / La suprématie des Virgin et autre Fnac à la fin du siècle dernier a d'abord reposé sur l'avènement  du CD. C'était la "révolution numérique" d'une époque où le vinyle, encombrant et craquant de partout prenait un coup de vieux, alors que le moindre graveur CD de salon coûtait 5000 euros. Prix, manque d'espace, démocratisation de l'informatique, le CD musical comme le DVD sont désormais obsolètes et bizarrement toujours aussi coûteux pour le consommateur sauf à passer par internet.  

Virgin a mal négocié le virage de la musique en ligne, mais surtout raté celui de la vente physique par correspondance alors qu'il avait l'obligation d'anticiper et les moyens de mettre en place des offres et services dans le domaine. On ne peut blâmer les consommateurs, et spécialement les jeunes qui n'ont pas connu de monde sans internet, d'aller vers le moins cher et le plus pratique: le e-commerce et la musique dématérialisée. Ironiquement. 20 ans après le CD, la nouvelle "folie" d'achat numérique c'est la tablette qui facilite encore plus le téléchargement de tous les contenus que Virgin persiste à vendre dans des boutiques énormes dans les coins au foncier le plus cher.

Le commerce en ligne est en croissance exponentielle et les offres payantes de musique en stream se développent aussi. Ces deux évolutions de la vente de produits culturels étaient largement prévisibles (d'ailleurs Richard Branson, le créateur de Virgin, l'annonçait en 2000 dans une interview que je n'ai pas malheureusement pas retrouvée) et pouvaient, devaient, être anticipées par Virgin dont c'est le coeur de métier. Il faut croire que la stratégie de long terme n'était pas la priorité des actionnaires (Virgin  appartient depuis 2008 à un fonds spéculatif).

Au final, ce sont les salariés qui payent le prix d'une mauvaise gestion (ça rappelle PSA). Ce n'est pas Amazon qui est responsable du déclin de Virgin comme le prétend notre ministre, mais le manque de réaction de Virgin aux nouveaux modes de consommation de culture depuis une dizaine d'années qui a contribué au succès d'Amazon.

Comme je fais déjà partie de ces vieux qui ont connu l'ouverture hollywoodienne du Megastore sur les Champs-Elysées en 1988, je n'oublie pas que dans la foulée de cette centre-commercialisation de la culture à laquelle Virgin a contribué (et qui correspondait à une époque sans autre alternative : pas de chaines TV musicales, pas d'internet), nombre de petits disquaires et libraires ont purement et simplement disparu. Avec le comeback du vinyle d'un côté et la montée de la  dématérialisation de l'autre, on peut espérer le retour de petits commerces spécialisés, aussi bien pour les disques que pour les livres, avec un vrai contact entre le vendeur et le client. Cette expertise et ce rapport humain que les sites de vente en ligne, aussi économiques et performants soient-ils, ne pourront jamais fournir, et que Virgin, comme d'autres grosses enseignes, ont délaissé avec les années.


Illustration: Anne Zamberlan, campagne publicitaire pour Virgin Megastore (1989)

16 commentaires:

Thomas Baijot a dit…

Même Paco Rabanne l'avait prédit... xD

Apolline a dit…

Un bijou de clarté et de justesse d'arguments, de composition et de ton qui se lit donc d'un seul coup d'un seul.
Bravo

Le Parisien Liberal a dit…

je partage ton opinion, Sebmusset.

Cordialement,

LPL - Le Parisien Libéral
Gentil Virgin France vs méchant Amazon Luxembourg ?

Matthieu Desile a dit…

Il semblerait que ce soit Simon Wright (CEO Virgin Megastore) qui disait dès 2000 que ce n'était pas viable :

Il avait ainsi annoncé qu’il pourrait «se retirer de la distribution de disques dans les années à venir, car les alliances entre géants de l’Internet et grandes compagnies de disques risquent de mettre sur la touche les circuits professionnels».

http://www.liberation.fr/economie/2013/01/07/virgin-des-paillettes-au-naufrage_872187

Lionel a dit…

L'interview avec Branson et Gates en 2000:
http://news.bbc.co.uk/hi/english/static/audio_video/programmes/breakfast_with_frost/transcripts/entrepreneurs6.feb.txt
“[…]
DAVID FROST:
How does the Internet affect your businesses Richard?
RICHARD BRANSON:
Oh it’s already dramatic, I mean we’ll launch a new business like, say the mobile phone business and 30 per cent of our sales within two months are going through the Internet which means you know the cost of distribution is reduced dramatically and you’re, you’re, you can reach people all over the world so you can become a global player in a new industry almost from day one. And so, you know, if you’re not there you’re not really in business these days.
[…]”

Matthieu Desile a dit…

Finalement, Virgin est bien tombé à cause d'Amazon :)

Le Parisien Liberal a dit…

à cause d'iTunes, oui !

Brice Boulesteix a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Brice Boulesteix a dit…

Un raisonnement juste et nuancé, des exemples biens choisis qui complètent les arguments tout en les précisant, une pensée qui vous ébranle et apporte un autre éclairage sur un sujet complexe. Au total un excellent article comme on aimerait en lire plus souvent. Merci.

seb musset a dit…

@Mathieu @LeParisienLibéral > Il faut prendre le problème à l'envers, cote consommateur. Il y a 10 ans, la musique en stream c'était loin d'être évident, et commander sur internet demandait une certaine dose de confiance (la vente en ligne avait une très mauvaise image dans les médias).

Des grosses marques comme Virgin pouvaient capitaliser sur leur nom (et la confiance qu'elles suscitaient) pour devenir leader dans ces domaines aussi bien la VPC que l'offre légale stream. Qu'est-ce qu'elles ont fait ?

Rien ou presque. L'addition tu la paye (ou plutôt les salariés) la paye 10 ans plus tard.

J'ai pas retrouvé l'itw pour mon billet mais Richard Branson annonçait lui-même en 2000 que la vente en boutique était condamnée à 10 ans.

Le drame du Megastore 1 / Un modèle progressivement dépassé 2 / Une gestion par un fonds d'investissement n'ayant aucune visée stratégique de long terme.

Les 2 ensembles = fiasco assuré.

seb musset a dit…

Et ce n'est pas le piratage qui a fait du tort aux Megastores (au contraire, je pense que ça a paradoxalement dopé les ventes de fonds de catalogue et coffrets) comme l'industrie du disque le prophétisait.

C'est à partir du moment où les gens ont affecté leur budget musique à des services en ligne (I tunes / VPC) que le sort des gros distributeurs physiques type Virgin était scellé.

D'autant plus impardonnable pour Virgin que ce processus s'est déroulé à l'identique il y a près de 10 ans aux US, et plus récemment en UK.

Matthieu Desile a dit…

je suis tout à fait d'accord; et c'est pour ça qu'Amazon et itunes et youtube, etc ont raison de Virgin (et peut-être à terme la fnac (tout du moins la partie musicale) : ils ne se sont pas adaptée à la nouvelle demande dématérialisée.

Le problème des majors (la production de musique) qui ne se sont pas adaptées se voient maintenant aux niveaux des vendeurs de musique. Et plutôt que de se dire qu'ils ont fait LA boulette, ils accusent "les autres".

romain blachier a dit…

Je pense que la ministre en a profité, c'est intelligent, pour lancer le pavé dans la mare de la défiscalisation pratiquée par Amazon

StefG a dit…

Très d'accord. Con pour les salariés qui sont jetés comme des vieilles merdes, mais il me semble que ces usines à boudins ont ce qu'elles méritent. Après avoir dégommé les disquaires, les boutiques indépendantes, les librairies, etc, elles se font ziggouiller à leur tour. Plus que la FNAC, cette entrepot à guirlande, et on devrait peut-être pouvoir retrouver de l'éclectisme, la singularité et la passion (librairies indépendantes, etc...)dont a toujours eu besoin la culture pour exister (résister ?).

Joeking a dit…

Et quand on pourra tout voir et écouter en stream, via de vrais catalogues complets, lire en numérique illustré de la bd, des textes classiques, etc. se former, étudier, et tout ça sur une "télé" et ses périphériques audio/video, reliés à un couple fournisseur/opérateur, s'en sera terminé des grandes enseignes et des petits indés. Le pire c'est qu'on paiera pour ne rien posséder. C'est le coté magique de la dématérialisation.

seb musset a dit…

@Joeking > 1 / Note que quand tu payes pour un concert, selon ce principe, c'est aussi une forme de"dématérialisation puisque à la fin tu ne possèdes rien.

2 / Je ne me fais aucun soucis pour les grandes enseignes (Virgin est victime d'un management de merde qui est allé délibérément dans le mur)pour les indés, ils n'ont pas attendu internet pour morfler, au contraire.