mercredi 26 octobre 2011

La bonne éducation des endettés

Chaque média y allant de son dossier pédagogique sur la crise de la dette à l'aube d'un énième ultimatum pour sauver l'euroTM, tentons le nôtre.

Résumé de la saison précédente. La zone euro est créée pour lustrer les bidons du capital et n'aboutir qu'à un dumping salarial entre des pays aux régimes sociaux et fiscaux hétérogènes, harmonisés sur rien si ce n'est une monnaie unique qui les empêche chacun d'agir. C'est tellement gros que le plus jeune d'entre toi se demande comment les peuples ont pu se laisser posséder aussi facilement? Simple. Il a fallu leur répéter et répéter pendant quinze ans que ce serait merveilleux. Pas bien âgé à l'époque du grand battage, je me souviens parfaitement de cet état de transe généralisée qui régnait des JT aux discours politiques sur les écrans de nos télés à tube parfois encore fabriquées, tiens-toi bien, en France (ignorants arriérés que nous étions). Même que dans cet âge d'or l'on faisait faire au collège des exposés sur les bénéfices qu'ils espéraient tirer de l'union magnifique à ceux qui, au terme de longues années d'étude, deviendraient chômeurs et/ou salariés sous-payés de la zone monétaire. Ironique, non? Bref c'était beau, les peuples pourraient voyager en Europe d'un pays à l'autre libres comme l'air et nous ne nous ferions jamais plus la guerre. L'affaire était bien emballée mais construite à l'envers.


Dans cet épisode de la saison 2, vingt ans plus tard, alors que l'Allemagne (au "miracle" lui aussi marketing) piétine ses voisins appauvris, futurs exilés économiques à l'intérieur de la zone (nouvelle tranche de poilade garantie au niveau argumentaire des politiques), nous retrouvons sur nos écrans plats, 100% chinois, la même transe politico-médiatique des disciples de l'union désaccordée. Mais cette fois terreur dans les chaumières: la destruction serait imminente. Laquelle? La nôtre ou celle du rêve éveillé des dévots d'un euro radieux qui n'arrive jamais? Mystère. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il n'y aurait pas d'alternative. Les peuples continueront à être tondus les uns après les autres. Et tout commence dans chaque pays par l’entame mentale du risque de la mauvaise note de la part de ces agences de notation à la crédibilité auto-proclamée[1]. Processus d'identification basique ayant des parallèles avec la peur individuelle du déclassement: cette menace articulée en trois lettres offre sur un plateau d'argent un nouvel argumentaire de la peur, et un joli scénario de campagne permettant de s'éviter de se creuser trop la tête, à certains dirigeants localement en difficulté.

- Vous en avez assez de cette bande de fonctionnaires qui vous coûtent trop cher, hein ? Et bien on va vous en débarrasser.

Donnez à une audience captive des raisons d'avoir peur et elle vous cédera tout: cagnotte et sens critique. Telle est l’ambition du feuilleton diffusé sur nos écrans. La ritournelle martelée et angoissante du risque de dégradation (avant sa saison 2: la dégradation) n'est là que pour donner un cadre "rationnel" au dépouillement progressif des citoyens, plus ou moins avancé selon les pays. Terreur scolaire censée nous faire avaler sans cri la destruction des acquis, les régressions salariales et les campagnes de privatisation des biens publics. Tout cela au nom d'un "réalisme" économique dont la seule application concrète depuis dix ans est d'appauvrir la collectivité et de pourrir le bien-être de chacun, puisque croissance ou pas les richesses se concentrent inexorablement[2].


Le cadre de l'angoisse défini, l'homme politique capitalisant sur les craintes peut ainsi redorer son blason dans une comédie de l'agitation d'un sommet de ridicule à l'autre, trois ou quatre fois l'année, pour au final ne rien changer à ce qui était prévu: continuer. 

Ne soyons donc pas inquiets au sujet de la dette. Tant qu'elle est le carburant du capitalisme financiarisé, elle n'est pas prête de se dégonfler. Elle est consubstantielle au système de création monétaire européen conçu pour lutter contre une autre terreur publicitaire: l'inflation (inflation qui au passage nous sortirait mathématiquement du piège de la dette, en la dévalorisant. Ce qui n'est pas du gout des créanciers). Système vicié par l’obligation faite aux Etats d'emprunter sur les marchés financiers privés[3], des institutions bancaires foireuses plaçant les montagnes d'argent générées par cette OPA sur les dettes dans des produits spéculatifs de plus en plus abscons, déconnectés de toute réalité productive et jouant contre l’intérêt des peuples, le tout n'est jamais remis en question par des dirigeants creusant par ailleurs les déficits des Etats en les privant de recettes via les exonérations et avantages fiscaux accordés aux plus riches, individus ou grosses entreprises, et un renoncement à lutter contre les techniques d'évasion fiscalePourquoi faudrait-il sauver les causes de nos crises continues?

Tant qu'aucune alternative au mécanisme initial d'une création monétaire confisquée (qui a amené La France à payer 1500 milliards d'Euros d’intérêt aux banques depuis 30 ans soit la quasi-totalité de son ardoise) n'est considérée, peuple après peuple à l'image d'une Grèce à l'avant-garde de la régression, nous serons essorés. Avant d'en arriver là, et afin de se préserver de toute réaction d'indignation du citoyen-consommateur (étant entendu qu'il est déjà passablement assommé par un quotidien de plus en plus déprimant), on prendra soin 1 / de continuer à l'abrutir 2 / de l'informer unilatéralement 3 / de le culpabiliser et de l'infantiliser.


Après un sondage l'été dernier, nous indiquant que 8 Français sur 10 se déclaraient "inquiets" pour le déficit public et la dette de l'Etat, le JDD publie un sondage établissant que 57% d'entre eux "sont prêts à accepter des mesures douloureuses et difficiles"[4] dans les mois à venir.

Cobayes d'une expérience de Milgram à l'échelle nationale, à force d'être soumis aux experts  es-pensée correcte aux JT et autres TINAcrates de C dans l'air (les petits frères de ceux qui il y a 30 ans nous assuraient que "ouais, l'Euro ce sera super"), les Français auraient-ils intériorisé la logique des bourreaux? Voilà qui me fais trembler bien plus que la dette. Ces 57% ont-ils juste conscience des claques qui les attendent (salaires pourtant déjà odieusement minables en passe d'être réduits, santé et éducation privatisées, disparition de la retraite pour la majorité de la population et hausse du chômage) pour rembourser des intérêts bancaires crées de toutes pièces et dont on veut leur faire porter la responsabilité? 

Peut-on également penser une seule seconde que l'on relancera une quelconque dynamique en nous appauvrissant? Si on suit la logique de nos cadors de l'éco qui rate, quelle sera la prochaine étape? Simple. Ceux se déclarant aujourd'hui "prêts à accepter des mesures douloureuses" (et qui ont encore un peu de pognon) seront mis à contribution jusqu’à épuisement de leur épargne et de leur confort. Gageons qu'une fois en slip, ils ne seront alors toujours pas assez compétitifs par rapport à ceux au caleçon meilleur marché (on est toujours le bourgeois d'un autre). Allez, parions aussi un CDS que le remboursement d'une dette encore un peu plus internationalisée n'avancera pas assez vite.

Notre dette publique est d'abord le résultat de quatre décennies d’intérêts abusifs et d'un laxisme fiscal (accéléré ces cinq dernières années)constituant un colossal manque à gagner pour l'Etat. Le combat du moment est idéologique. A part une poignée d'indignés, des politiques ostracisés et quelques voix sur le net, il est à sens unique. A coup de "règle d'or" divine, de menace de mauvaise note, d’économistes incompétents, il faut mettre dans le crane du petit peuple à qui l'on coupe tout qu'il vit encore et toujours bien "au-dessus de ses moyens", qu'il doit se sacrifier, que le secteur public est la plaie des plaies. Il faut lui répéter sans cesse que le paradis sur terre ne sera accessible (cette fois c'est juré c'est bon) qu'à la condition d'une taxation massive et sans contrepartie dans des Etats entièrement vendus à la découpe au privé et vidés de leurs prérogatives...

...sauf bien sûr dans le domaine répressif où l'on ne regardera pas à la dépense pour protéger les zones pacifiées de l’élite bunkérisée des violentes conséquences du chaos moyenâgeux avec lequel la majorité du peuple aura renoué.


[1] Les agences de notation n'ont aucune légitimité. Financées par les banques, elles n'ont pas vu venir la crise des subprimes et gratifiaient du fameux "AAA" Lehmann Brothers trois semaines avant sa faillite.

[2] Par chance, grâce à une consommation transgressive bon marché, nous nous injectons à doses quotidiennes ces shoots d'abondance nécessaires à chloroformer nos colères et synchroniser nos perceptions sur celle des publicitaires.

[3] Rappel: Avant la loi bancaire de janvier 1973 visant à l'harmonisation des économies européennes, l’Etat pouvait emprunter directement à sa banque centrale. L’Etat empruntait alors sans payer d’intérêts ce qui lui permettait d'accomplir les grands travaux et investissements dont nous bénéficions encore. Depuis 1973, L’état est obligé d’emprunter sur les marchés financiers privés et de leur payer des intérêts.

[4] Précisons que le sondage est aussi commandé par Maximal productions (qui produit C dans l'air et le Sarkoshow du 27 octobre), une filiale de Lagardère.

9 commentaires:

Anonyme a dit…

La construction europeeene est certes perfectible mais c est un peu facile de tout lui mettre sur le dos (c est le truc classique de nos politiciens: "c est pas moi, c est de la faute de bruxelles")

Il faut voir le cote positif. Par exemple, c est grâce a l europe (et surtout A Merkel) si Sarkozy n a pas encore pu sauver les banques françaises au frais du contribuable, selon le principe bien connu du nationalisation des pertes et privatisation des profits.

C est aussi grâce a l europe que certains (dont moi) ont échappé au RMI en France en allant travailler ailleurs (en RFA dans mon cas). Tu peux le critiquer, mais croire comme tu le fait que la compétitive d un pays(ou d une industrie) repose que sur le moins disant social c est une erreur (en RFA, les salaires sont supérieurs a ceux des francais pour un cout de la vie inferieur (surtout logement+nourriture))


Sinon, ca m agace cette histoire d emprunts sans interet a la banque centrale. "there is no free lunch". Si on fait tourner la planche a billet (ce qui revient a ca, puisqu on rembourse plus tard le meme montant, donc moins en franc constant a cause de l inflation) on se retrouve a terme avec une monnaie de singe, qu on doit regulierement devaluer. (1 FF = 1 DM en 48. 1 DM =3,48 FF au passage a l euro)
En plus une inflation massive ne sera maintenant plus compensee par des augmentations de salaire pour cause de chomage massif

L autre probleme est de savoir ce qu on doit financer (c est d ailleurs pas specifique a l argent public, il n y a qu a voir la bulle immobiliere en france, USA ou chine). Si vous construisez une autoroute c est de l investissement. Si cette route va dans mon village natal au fond d une vallee, est ce toujours un investissement ?

BA a dit…

Vous vous rappelez toutes les belles promesses au moment du référendum sur le traité de Maastricht ?

- « Si le traité était en application, finalement la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré. » (Valéry Giscard d’Estaing, 30 juillet 1992, RTL)

- « L’Europe est la réponse d’avenir à la question du chômage. En s’appuyant sur un marché de 340 millions de consommateurs, le plus grand du monde ; sur une monnaie unique, la plus forte du monde ; sur un système de sécurité sociale, le plus protecteur du monde, les entreprises pourront se développer et créer des emplois. » (Michel Sapin, 2 août 1992, Le Journal du Dimanche)

- « Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir : la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie. » (Michel Rocard, 27 août 1992, Ouest-France)

- « Les droits sociaux resteront les mêmes – on conservera la Sécurité sociale –, l’Europe va tirer le progrès vers le haut. » (Pierre Bérégovoy, 30 août 1992, Antenne 2)

- « Pour la France, l’Union Economique et Monétaire, c’est la voie royale pour lutter contre le chômage. » (Michel Sapin, 11 septembre 1992, France Inter)

- « C’est principalement peut-être sur l’Europe sociale qu’on entend un certain nombre de contrevérités. Et ceux qui ont le plus à gagner de l’Europe sociale, notamment les ouvriers et les employés, sont peut-être les plus inquiets sur ces contrevérités. Comment peut-on dire que l’Europe sera moins sociale demain qu’aujourd’hui ? Alors que ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion. » (Martine Aubry, 12 septembre 1992, discours à Béthune)

- « Si aujourd’hui la banque centrale européenne existait, il est clair que les taux d’intérêt seraient moins élevés en Europe et donc que le chômage y serait moins grave. » (Jean Boissonnat, 15 septembre 1992, La Croix)

- « On a voulu créer un grand marché avec la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. L’exigence des règles du jeu communes explique que le Conseil des ministres a adopté 280 lois. Mais ce qui était indispensable étant fait, il y aura dans l’avenir moins de lois européennes. » (Jacques Delors, 19 septembre 1992, La Croix)

Tassin a dit…

@ Anonyme :

"En plus une inflation massive ne sera maintenant plus compensee par des augmentations de salaire pour cause de chomage massif"

Et pourquoi ne pas revenir sur l'abrogation de l'indexation des salaires sur l'inflation de 1983 dans ce cas?

Les Belges ont toujours ce système et ils s'en portent bien!

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/08/17/04016-20110817ARTFIG00508-la-croissance-en-belgique-se-porte-bien-malgre-la-crise.php

Tassin a dit…

Seb, tu as vraiment le don pour synthétiser un contexte et des idées.
J'aimerai avoir autant l'esprit de synthèse et la répartie suffisante pour cracher ce genre de texte à la gueule de "gens raisonnables" que je rencontre au gré du hasard!!!

Nouvel Hermes a dit…

Passionnant et passionné ce billet. Sauf que pour y répondre raisonnablement il faudrait plus que quelques lignes...
Le mal vient de la dette. l'économie la plus pauvre, la plus vertueuse DOIT se passer de toute dette. En tout cas pour ses dépenses courantes. Tout ce que tu décris vient de ce mal originel.

Rafo a dit…

Merci Seb de parler enfin de cette arnaque qu'est la dette publique, composée presque exclusivement d'intérêts. Voici SUR CE LIEN la meilleure vidéo que j'ai trouvée pour expliquer ça même au plus ignorants en économie

@Nouvel Hermes : les milliards d'intérêts qu'on paye chaque année pourraient justement servir à financer les dépenses courantes, au lieu qu'on s'endette encore plus pour elles (et pour les intérêts eux-mêmes).

@Anonyme 1 : vous dites : (c est le truc classique de nos politiciens: "c est pas moi, c est de la faute de bruxelles").
La loi de 1973 est franco-française, on l'appelle aussi la loi Pompidou-Giscard sur la Banque de France (ndRafo : Pompidou a été 2 fois PDG d'une des plus grosses banques privées du monde). Elle a été transposée plus tard dans l'article 104 du traité de Maastricht, puis enfin l'article 123 du traité de Lisbonne (vous savez, celui auquel les Francais ont dit "non" et que Sarko est allé signer en disant "oui" le lendemain de son élection, c'est de la haute trahison). Ce n'est donc pas Bruxelles qui nous l'a imposée, on se l'était imposée nous-mêmes 20 ans auparavant, c'est même nous qui l'avons imposée aux autres (même si certains l'ont sûrement déjà fait aussi auparavant dans leur coin, le monde de la banque est tout petit). J'aimerais bien que Giscard ne meure pas avant qu'on lui demande des comptes sur cette loi absurde dont les effets nous explosent à la figure aujourd'hui.

Anonyme a dit…

@tassin

l indexation des salaire sur l inflation ne marcherai que pour les salaries en place
Pour les nouveaux entrants ou pour ceux qui pour une raison X ou Y devraient trouver un nouveau travail (nutation conjoint, licenciement ...), ca ne jouerai pas

Qui plus est, en phase de chomage massif, vous pouvez toujours trouver un truc que vos employes soient force d accepter (sinon la porte est grande ouverte hein !). Par xemple un salaire de base faible (indexe sur l inflation) et une partie variable (dependante de critere X ou Y) qui elle ne seraient pas indexe

Regardez-Vous a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RegardezVous a dit…

" Bref c'était beau, les peuples pourraient voyager en Europe d'un pays à l'autre libres comme l'air et nous ne nous ferions jamais plus la guerre."

Faut t'il encore avoir de l'argent pour voyager !