jeudi 5 mai 2011

Les aventuriers du Salam alaykoum maudit


Dans la série : "Mais c'est horrible, ils se zemmourisent aussi !". Retrouvons Titeub et Chipoune, nos trentenaires parisiens récemment largués, au jardin d'enfants du dimanche après-midi où ils accompagnent leurs bambins dont ils ont la garde alternée.

Entre les cavalcades, tandis que les enfants s'activent au bac à sable à la construction d'un F4 norme BBC, les jeunes divorcés encore intoxiqués par les codes de la vie conjugale en quadrilatère (boulot, IkeaM6, belle-mère) se laissent porter sur les flots sécurisés des conversations cotées au Chiantex (indice des confondantes préoccupations)  : le dernier spectacle du prince de la vanne lisse vu chez Dechavanne, les innovations en matière de fixation murale à meuble pour Blu-Ray et Pippa  Middleton. 

Serrant son nouvel obs spécial "dans le secret de la sexualité des hommes" auquel son père l'a abonné de force pour la montre gratuite, Titeub, suant en sweat nid d'abeille (29.90 euros chez Celiaube -10% avec ta carte "Power mâle" si tu viens un jour impair entre 12 et 13h), informe Chipoune en temps réel des derniers rebondissements de sa vie post-mariage avec Christina. Il se remet douloureusement de la scène virtuelle d' ex-ménage de ce matin débutant avec "T trop a penC ka ta gueule, okup toi de Mateo encore 2main" sur facebook pour se terminer, avant relance des hostilités, avec un "Va chié Konar d'Egoist" par SMS avec icone en colère. La haine ne résolvant rien au problème initial quant à savoir kiki nourrit Matéo ce soir et le conduit à l'école demain matin. 

Le mari abandonné déprime. Pour compenser, le célibattant dépense en rageant sur la vie chère. Après le sweat, le smart-phone et la machine à pressenesso, il a "craqué" pour une beauté mécanique flambant neuve.

TITEUB
"- On me livre ma Citroën dans deux semaines. Je l'ai pris beige métal, on m'a fait un prix."

CHIPOUNE
" - Mais une voiture à Paris ? Pour quoi faire ?"

Titeub n’ose pas avouer qu’il espère ainsi sauver son couple en amadouant à la Citroën sa femme enfuie et lâche en second choix un pudique "je ne sais pas trop" . Puis, association d'idées faisant, telle une Sabine Hérold post-coïtant sur twitter après le déballage de son Heil-Pad 2, il se plaint de devoir régler son satané tiers provisionnel.

Titeub poursuit sa méditation mélancolico-consumériste en épiant derrière ses Ray-Ban contrefaites les jeunes mères de famille désespérées qui vont et viennent du banc au bac en bounçant du butt. Il s’interrompt et précise à son compagnon de Meetic qu’il a payé 16 euros ces belles sandales sertissant ses pieds, stipulant dans la foulée qu'il négocia en sus à tarif privilégié, sur le site spécialisé dans la godasse, une place pour le spectacle du super comique sans tripes adoubé chez Ruquier.

TITEUB
" - Ce one-man show était vraiment bien, il ne m'a coûté que 13 euros."

Même si elles lui permettent de se tenir à jour des prix de vente des objets de manufacture asiatique,   références quasi-systématiques de ses dithyrambes, ces redondantes précisions tarifaires consternent Chipoune. Il date le début de cette dérive à la fin des jours heureux de la vie du couple, lorsque, agacé par ses excursions en supermarché aux achats de plus en plus souvent contrariés, sa croyance dans le "travailler plus pour gagner plus" s'est tassée. "Triste constat dépressif maintes fois observé dans mon entourage aux valeurs lyophilisées à la seule valeur financière des choses" se dit Chipoune. Il voit là le début d'une névrose basée sur l’angoisse de perdre. Lui même s'y laisse prendre parfois. Mais, depuis son célibat retrouvé (enfin presque, faute de budget, il partage son appartement avec quatre colocataires) aidé par la bière et la relecture de sa collection de Fluide Glacial, Chipoune amortit le choc, s'autorisant même la philosophie :

CHIPOUNE
" - Je m’y suis fait. Non pas que je roule sur l’or, mais si certains travaillent avec l’ambition de consommer plus, j’ai opté dès le départ pour une basse consommation m’autorisant à bosser moins. C'est ce qui embêtait Séverine. Elle voulait toujours plus, alors que j'étais pour la décroissance de couple. Un concept voué à l'échec."

TITEUB
" - Moi, Christina a vendu tous mes Fluide Glacial sur leboncoin.fr pour s'acheter un épilateur wifi  Totale Retaille."

CHIPOUNE
" - Pov'vieux."

(back in ze good'ole days)

Fin d'après-midi. Alors que nos-body-non-buildés de Baywatch en shorts Uberconbeauf veillent de leur banc à ce que nulle plèbe enfantine ne perturbe leurs gamins tout en débattant sur la déchéance du modèle scolaire français, Titeub l'avoue :

TITEUB
" - Depuis que Matéo est scolarisé chez sa mère en banlieue, ça craint. Il sait dire "Merci" en arabe. Putain, ça fait réfléchir."

Le ton, emprunt d’une vive inquiétude, trouble Chipoune. Ces quelques rudiments syntaxiques du sud  tourneboulent son papa pourtant sympa mais qui, soumis à de trop fortes radiations télévisées, associe le mot "arabe" à "attaque de mon moi".

CHIPOUNE
" - Mais dis donc Titeub, Matéo ne parle-t-il pas parfaitement la langue de Molière ?"

TITEUB
"- Ah oui mais quand même fait chier bordel c'est chiant."

"La langue est un marqueur social et l'enfant l'ultime extension du domaine de la lutte des apparences" Houellebecquise Chipoune. Depuis un moment dans son entourage dont on ne peut affirmer que diplômes et études prolongées les épanouissent tant, Chipoune observe ce stress parental : les progénitures seraient en péril pour cause d'éducation dégradée"Est-ce pour cela que le nouveau souci des parents est de rendre leurs enfants bilingues avant même l'accession au CP ?"  Et il se remémore, dans le nid douillet de son ami lorsqu’il filait le parfait amour avec Christina sur les rivages du crédit à la conso, disposée sur la table à bibelots bien à la vue des convives lors de leurs soirées "un dîner presque parfait", cette brochure en papier glacé pour séjours linguistiques dispendieux.

On y trouvait, pour deux mois de salaire, des séjours d'une semaine en Nouvelle-Zélande ou en Argentine avec trois jours de voyage pour "se familiariser" avec l'anglais et l'espagnol, langues officielles de pays pourtant accessibles à moins de trois heures de Paris. Chipoune n'osait alors suggérer à Titeub et Christina, pour commencer, de "switcher" en mode "anglais" les fonctionnalités de la console de jeu et autres dialogues des DVD des Harry Potter ou Transformers que leur gamin s’enfilait à longueur de journée. Mais cela ne se dit pas entre amis.

"C’est ainsi", se dit Chipoune, "l'hystérie règne dans la moindre de nos décisions. Il faut que l'enfant avant même de parler un français correct parle une seconde langue. Mais pas n'importe laquelle. Dès que le gamin apprend à l’école trois mots d’arabe, même gratuit, le plan orsec "rapatriement vers l’école privée" s’enclenche aussi sec."

TITEUB
" - De toutes les façons, va falloir que je le mette dans un environnement protégé. T'as vu le bordel avec l'éducation nationale ?"

Nos deux gars regardent les enfants, les embardées, les jeux d'eaux et les châteaux de sable. "- Regarde ça, nous sommes passés d'ados à vieux cons." se dit Chipoune. "Nous devenons cette France renfermée qui nous a toujours dégoûtés : propriété, consommation, épargne individuelle, mépris du service public et peur de l’autre. Nous sommes ce que nous détestions. Tout n'est plus que recettes et dépenses, surconsommation transgressive, échéanciers de crédit et traque des rabais. L’accumulation d’objets meuble les conversations. Le standing et la crainte de le perdre comblent nos temps vides et cristallisent peurs. Sans confiance dans l'après, pestant en silence contre ce présent auquel on n'a pas le courage de dire non, on s'accroche à un passé plus que parfait, persuadés que nous y aurions eu plus de sens." 

Un lourd nuage d'orage brouille de gris la fin d'après-midi.  Le vent se lève. Parents ramassent pelles et seaux. Les gamins reviennent en courant vers les leurs.

MATTIS ET MATEO
" - Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?"

Titeube et Chipoune se regardent, pâles et paniqués par la perspective d'un dimanche soir au frigo vide.
*
TITEUB
" - Pff, j'ai la grosse flemme. Bon bah on a qu'a bouffer un Kebab."


Illustrations : Max_Trudo, Flickr - Tronchet

5 commentaires:

nanou a dit…

j'adore la derniere phrase !! c curieux de constater que les gens, dans la meme conversation, s'inquiete du replis sur soi de notre société alors que trois phrases avant, ils s'inquietaient justement de ce "multi culturalisme" forcé. Ah peurs et contradictions qd tu nous tiens

Je n'aurais qu'une chose a te dire: (bravo et merci)أحسنت! عظيم! برافو! صحّا، صحّيت

Pullo a dit…

Comme à l'accoutumée, un bonne description de l'état d'esprit du pays en général et de ses classes moyennes en particulier.

Tassin a dit…

"telle une Sabine Hérold post-coïtant sur twitter après le déballage de son Heil-Pad 2, il se plaint de devoir régler son satané tiers provisionnel."

ÉNORME. :-D
J'ai été vérifié juste après et j'ai pissé de rire devant le twitter de Sabine. Ces gens ont un grave problème de valeurs tout de même.

Très sympa ce billet sinon! J'espère juste que Chipoune n'est pas un énième pseudo du taulier...

stephane a dit…

Comme d'habitude Seb, tu es un As pour d'écrire avec force détails la déliquescence de notre société.
Les "veaux" ont choisi l'argent comme Dieu et ils vont en crevés !
Qu’importe si le monde se dilue en une immonde putrescence, qu’importe le chaos international, la famille détruite, les sols stérilisés, la perversion de nos enfants abrutis par la TV. Le néolibéralisme mondialisé et la production indéfinie sont des dogmes intangibles. On doit "con-sommer" dans le monde entier au profit de financiers sans âme, la consommation pour la consommation est une valeur en soi. Elle doit croître indéfiniment dans un monde fini. La croissance économique, la cannibalisation de la nature, la disparition des espèces par empoisonnement de l’environnement sont des impératifs absolus ! peu importe leur suicidaire aberration.
Le but de la production n’est pas de satisfaire les besoins mais d’en créer indéfiniment de nouveaux. La frugalité est à déconseiller, l’hédonisme à recommander.
La seule valeur régnante est celle de l’argent.
Et quand nous voyons ce qu'il y a en face, ce quela victoire du néolibéralisme a donné, cette anarchie dans le monde, cette débandade, cette désertion à travers l'univers. Quand nous voyons, dans nos propres pays, la décomposition des mœurs, la chute de la patrie, la chute de la famille, la chute de l'ordre social ; quand nous voyons cet appétit des biens matériels qui a succédé à la grande flamme de l'idéal qui nous animait, eh bien, vraiment, entre les deux, nous avions choisi le bon côté, la petite Europe misérable d'aujourd'hui, de ce marché commun étriqué, ça peut pas donner le bonheur aux hommes ! La société de consommation pourrit l'humanité au lieu de la grandir.
Alors nous autres, au moins nous voulons quelque chose de simplement humain et nous n'avons qu'un désir, c'est que cet esprit-là renaisse et avec mes forces jusqu'au dernier moment de mon existence, je lutterai pour cela .

involontaire a dit…

stephane: super interessant ton commentaire. hesite pas a le reposter sur d'autres post. (apres un chtit coup de correcteur orthographique quand meme)