mercredi 8 septembre 2010

[video] Deux mondes


"Un de mes salariés qui fait grève, je trouve ça très violent"
Sophie de Menthon, RMC, 11heures, 07.09.2010


7 septembre 2010. 13h45.
Temps chargé sur Paris. Ça sent la pluie. Rendez-vous est pris avec quelques amis blogueurs, place de la République, pour un suivi de la manifestation contre le projet de réforme des retraites. Sur le chemin, je passe voir deux amies qui travaillent en boutique à proximité du défilé.

HÉLÈNE les yeux ronds
" - Tu vas faire grève ?"

Il s'agit là d'un outrage à la raison.

LISE me voyant avec une caméra
" - Pff... mais non enfin, c'est pour son travail."

Du Curriculum vitae au soupir devant les grévistes, les mantras de Menthon ont ici conquis l'esprit du moindre CDD.

Dans le magasin de sapes, ça vend peu. Lise confesse: le chiffre d'affaires se fait essentiellement avec "les golden retraités", les seuls qui achètent encore les articles vendus au prix fort, ceux pour qui le mot discount n'est pas inclus dans le discours courant. Les jours de mobilisation contre la réforme des retraites, les "golden retraités" prennent peur ou fuient La France (une pensée émue pour cette dame aux cheveux d'argent interviewée à midi sur une chaine d’information à l’aéroport, scandalisée parce que son vol vers le soleil était annulé).

Je poursuis ma route, et entre dans le périmètre de circulation coupée, la ZRUT: Zone réglementée d'utopie temporaire. Dans l'Heil-Pod, un chiot fidèle de la classe méprisante, serine que le chiffre de la mobilisation comptera peu, que le gouvernement ne cédera pas, que la rue ne gouverne pas. La force du gouvernement ? Répéter, encore répéter, jusqu'à temps que l'affirmation la plus éhontée ou la plus abjecte devienne le paramètre commun de réflexion, que, pour celui qui en est la victime prioritaire, la peine devienne un postulat.

Des gamines jouent à entre les camions de sons, un type tape sur des bidons, un bataillon de pompiers en grève est applaudi par les passants, la police regarde l'agitation amusée, le ciel gris se dissipe, je déboule sur la place.

Dans des volutes de graillon (- "Rien de meilleur qu'une merguez en manif!"), sous les assauts de sonos tonitruantes[1], la Place de la République déborde de manifestants. Chacun se bataille dans l’originalité de sa pancarte bricolée faisant la part belle à l'humour et à la « lutte des classes » (un grand retour apprécié du slogan).

Le soleil douche le cortège au départ sur le Boulevard Beaumarchais. C’est si compact que nous mettrons vingt minutes à faire cent mètres. Mission impossible pour les RG en charge du décompte. Les premiers chiffres officiels et fantaisistes tombent. Nous sommes ici dans une mobilisation à l’appel des syndicats, en cortèges organisés, largement débordés par les visiteurs, les énervés d'un jour, qui affluent dans toutes les directions ou lèvent le bras en soutien sur le côté. Des grévistes "nouvelle génération" qui ont pris une journée de RTT et ne sont comptabilisés nulle part. Ils veulent participer au mouvement mais sont encore un peu coincés (au propre et au figuré) ou n’ont pas le mode d’emploi.

Bon, enfin, quand même, ce compactage m'inquiète: la sécurité semble débordée. Ici aussi, le sous-effectif règne. J’ai peur un moment que ça vire Hezel. Une fois n’est pas coutume, nous tentons un passage au centre au niveau du standdu PS pour gagner La Bastille via la voie parallèle. Le cortège, si dense, s’est divisé en deux. Vu la taille de la mêlée CFE-CGC (notez bien les RG: les cadres ont la rage), le cortège de la CGT rejoint Nation par le Boulevard Voltaire, histoire qu'on n'y soit pas encore à la tombée de la nuit, ou pire, à l'heure du JT. Et hop, 50.000 manifestants en moins pour les RG...

Pour ne pas déroger à ce qui semble être une tradition locale, au pied d’un hôtel, un groupe de touristes japonais agite un drapeau jaune "Best Western". En fait, ils tentent de se signaler à leur bus, bloqué à deux pâtes de maison de là. Éberlués, ils fixent deux baraques aux cheveux longs, type Mettalica meets Dolph Lundgren, remontant la rue en hurlant « Monarque ! Démission ! ».

Retour sur le boulevard Beaumarchais où nous devançons le gros rouleau compresseur hurlant pour nous attarder sur les stands de côté (partis politiques, associations qui se joindront au cortège principal.) Le monde n'en finit pas d’affluer à contre sens. Les jeunes sont minoritaires, c’était à prévoir. Comment s'intéresser à la vieillesse après le travail quand on est jeune et sans boulot ?

En revanche, il est fréquent de croiser des familles (notez les RG), des gamins, des enfants en poussette, qui tenant son recueil de "Barbapapa", qui serrant son prospectus « à bas la dictature des capitalistes sur l’économie ». Après un crochet par le stand de « Lutte ouvrière », nous croisons Besancenot distribuant des billets de cinq cent euros à l’effigie de Woerth et de l’ami des milliardaires : notre Monarque. Parait que, dans la perspective de sa réélection, le Monarque n’aime pas que l’on dise qu'il est l'ami des riches. Au fond, il a raison : un ami, ça ne rampe pas.

A la Bastille, nous assisterons à un défilé ininterrompu pendant trois heures et croisons des copains. Heureux d’être là, parfaitement conscients qu’un mouvement de ce type n’a de poids que s’il dure et déborde des cadres définis. Un tel mouvement juste une journée, c’est le marronnier parfait: les syndicats jouent leur rôle, le gouvernement sort sa propagande, Elizabeth Lévy, Ivan Rioufol et Alain Minc peuvent parader hystériques dans les talk-shows radios. Une semaine continue du même mouvement partout en France ? Aussi « non-négociable » soit-elle, la réforme saute.

Le soleil tape enfin sans gêne sur la Bastille prise d’assaut par un indépendantiste corse. Nous nous protégeons des rayons dans l’ombre du ballon du Parti Communiste tandis qu’Edwy Plenel interviewe des "trotskistes". Ah finalement, "l’aile sociale" du PS est venue "en force", Benoit Hamon et des élus.

INTERLUDE VIDÉO :
"No comment" feat. O.Besancenot, A.Laguiller et (sauras-tu le trouver dissimulé dans ces images ?) E.Plenel:


18h00. Cette partie de défilé est interrompue. La fête s'achève pour Bastille. Les camions poubelles se précipitent pour aseptiser l'endroit de ses traces de lutte. Probable que les si les sans-toits parisiens se drapaient de slogans contre le capital et la réforme des retraites, ils seraient bien plus vite pris en charge.

Alors que chacun remballe ses calicots, une équipe de télévision anglaise tourne un sujet sur le front de gauche. Ils sont quatre à travailler: le journaliste, le cadreur, un ingénieur du son et un assistant. Pour le même reportage en France, même dans une grande chaine, vous avez de grandes chances d’être seul à assurer les quatre fonctions.

Voilà le fond du problème les gars, le travail et non les retraites. Le chômage de masse est là pour durer. La pression qu’il opère sur les salaires et les consciences est bien trop avantageuse pour le marché. Les jeunes? Qu'ils turbinent sur commande dans des périodes limitées et à un tarif défiant toute concurrence, que leurs consciences politique et collective soient annihilées. Pour les vingt prochaines années, les "golden retraités" sont là pour soutenir la consommation. Paraphrasons un blogueur de droite, je ne devrais pas l'avouer mais je le pense parfois: "ce pays est foutu".

Du courage, de la colère, de l'humour et de la dignité par centaines de milliers: heureusement que des jours comme celui-ci ré-insufflent force et confiance.

18h30. Retour dans le flot parisien des actifs, enfin des touristes, au son Heil-podé du pit-bull du parti du pognon (à petites lunettes et cheveux gominés, tu vois qui c'est)bouclant cette journée d'intoxication médiatique par un sermon au chamallow sur "l'écoute des manifestants" qui leur signifie au fond "allez tous vous faire mettre une réforme".

Dans le cœur de Paris, si ce n'est pour quelques sirènes de camions de police filant vers Nation, la manifestation n'a jamais existé. Il n'y a pas que l'endurance qui soit nécessaire pour obtenir de gain de cause, c'est aussi la direction des défilés qui doit être inversée.

Qu'ils partent de La Nation et ciblent le cœur de la république.


"Je serai contente que cette réforme passe, qu'on en finisse"
É.Levy RTL, 19 heures, 07.09.2010


[1]il n’y a bien qu'ici où l’on entend encore à fond du Van Halen ou du Run-Dmc et rien que ça, ça vaut le détour

7 commentaires:

Ju a dit…

"Il n'y a pas que l'endurance qui soit nécessaire pour obtenir de gain de cause, c'est aussi la direction des défilés qui doit être inversée. Qu'ils partent de La Nation et ciblent le cœur de la république."
Joli, joli, joli... super bien dit et très lourd de sens.

Moktarama a dit…

" Des grévistes "nouvelle génération" qui ont pris une journée de RTT et ne sont comptabilisés nulle part. Ils veulent participer au mouvement mais sont encore un peu coincés (au propre et au figuré) ou n’ont pas le mode d’emploi."

Ou peut être qu'ils ont compris que les directions syndicales n'avaient aucunement l'intention de jouer du rapport de force dans la rue (retour 19h pour voir le JT) ou dans le monde du travail (on parle même plus de grève mais de "journées d'actions" ) . Peut être qu'ils considèrent que se griller au boulot (quand ils en ont un) pour que Chérèque et Thibault puisse faire risette à Pujadas et Roselmack n'est pas la meilleure des choses à faire. Peut-être qu'ils apprendraient le mode d'emploi si les directions ne cherchaient pas systématiquement un "apaisement" de la base malgré les plus de 2 millions (en 2009) / plus d'un million (en 2010) de personnes dans la rue...

Une reconduction pourrait être une bonne idée, mais quand on fait des "journées d'action/de mobilisation" , faut pas s'étonner que les jeunes n'agissent pas pour jouer dans les belles règles syndicales (parce qu'il faut bouffer, et que se faire étiqueter gréviste, en dehors de la journée de salaire perdue, c'est surtout le meilleur moyen de prendre la porte à plus ou mois brève échéance) .

Sinon, bon compte-rendu, merci bien !

Guit'z a dit…

Ben moi je ne crois pas plus à la grève qu'au Père Noël, aux cloches de Pâques ou à la petite souris glaneuse de dents de lait. Et le syndicalisme institutionnel, dont le corporatisme pervers et néfaste de l'Éducation Nationale me paraît un échantillon parfaitement conforme, m'inspire autant de confiance que le tribalisme ploutocratique des nouveaux porcs de la jet set politicienne.

Les syndicats ne représentent plus personne, à l'exception de ceux dont ils extorquent l'adhésion par le clientélisme ou la menace au sein de leurs forteresses historiques ; de même que le prétendu service public (qui peut encore estimer la Justice, la RATP ou l'Administration pléthorique, tracassière, ruineuse et totalement inefficace ?), financé par le racket exponentiel de la classe moyenne, devient de plus en plus, hélas, ce que le sinistre penseur libéral Frédéric Bastiat en disait : "...la fiction par laquelle chacun s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde".

Bien sûr qu'il faut réformer notre système de retraite, compromis par notre longévité croissante et condamné par la pyramide des âges. Sans parler du chômage de masse, hier endémique et désormais structurel, circonstance aggravante devenue facteur clé. Et bien sûr que la réforme en cours est, de toutes celles possibles, la moins souhaitable ! Ne serait-ce, veux-je dire, que par son esprit : faire trimer davantage les vieux intégrés alors que la jeunesse au chômage se désintègre à mesure, n'a tout simplement aucun sens dans un monde intelligible.

Question à deux € : qu'est-ce que la Réforme Sarko, sinon l'application à la lettre de la politique engrenée par Bruxelles (et voulue par le capitalisme des danaïdes) ? Sarko n'est qu'un pion sur l'échiquier de l'anéantissement programmé du socialisme par la destruction des États-Nations : programme qui, en Europe, remonte à la Libération par les USA, malgré l'intermède français du gaullisme. La vérité est que l'on peut s'échiner tant qu'on veut en faveur de la répartition ou de la mixité, l'eurocratie totalitaire a depuis longtemps programmé l'abolition des services publics et autres monopoles d'État (précisément depuis le traité de Maastricht de 1991).

Misère, vraiment, de voir la gauche toujours aussi bête, quand elle n'est pas si collabo... et en appeler bêtement à "l'Europe" contre le Marché ! Comme si l'Euroland n'était pas depuis le premier jour, la superstructure même du Pognon !

Alors, et si on faisait la révolution ? Mais une vraie, hein, pas une révo de consommateur multiculturel façon Libé : non, non, une révolution populiste sanguinaire, avec pendaison publique de banquiers centraux et empalement de technocrates imbus ! Oui, je ne vois plus que les guillotines et les piques pour ramener un peu de sérénité et de justice dans notre porcherie autodidacte engrenée depuis la fameuse ville aux 3000 lobbies !

Cordialement chers camarades !

JeromeD a dit…

Merci d'avoir dit ce que je n'ai pas eu le temps d'écrire :
"Voilà le fond du problème les gars, le travail et non les retraites. Le chômage de masse est là pour durer. La pression qu’il opère sur les salaires et les consciences est bien trop avantageuse pour le marché."

Tout est là. La retraite n'est pas le problème. Le problème, c'est le travail.

J'ai l'impression que tous ces manifestants étaient là (et las) surtout parce qu'ils ne travaillent que pour cette foutue retraite.
Fermons les yeux et espérons qu'on vivra vieux et en bonne santé pour profiter de la vie à la retraite.

Zergy a dit…

D'après Gosselent sur Matrianne2 (http://www.marianne2.fr/SlovarMarianne/Comment-Nicolas-Sarkozy-a-achete-le-soutien-des-chiraquiens-pour-2012_a67.html?com#comments)


"Reprenons depuis le début.
Zardari touche des commissions, pendant que Sarkozy touche des rétro-commissions, pour Balladur.
Chirac bloque la manip', Zardari et sa clique font sauter des ingénieurs français à Karachi. Zardari ne touche plus de commissions, Sarkozy ne touche plus de rétro-commissions.
Là-dessus, Chirac se fait piéger sur les emplois fictifs.
Dans le même temps, l'affaire Karachi refait surface en France. Ça devient urgent de trouver une solution de blanchiment.
Fortuitement, le Pakistan est inondé, et Zardari se pointe pour réclamer une aide humanitaire - afin de récupérer les commissions qu'il n'a pas pu toucher suite au blocage de Chirac - contre un démenti sur Karachi et son silence sur toute l'affaire.
Sarkozy promet à Zardari toute son aide, et celle de l'Union Européenne (les Commissions + les intérêts). Mais il reste à boucler la boucle côté français. Les rétro-commissions qui n'ont pas été dépensées, augmentées de quelques virements de Liliane B. serviront à blanchir le futur ex-casier judiciaire de Chirac, contre une alliance politique aux prochaines élections.
Finalement, ces rétro-commissions serviront bien à celui qui les a organisées : Sarkozy.
Enfin, une autre alliance électorale s'organise avec Bernard T. cette fois-ci avec le budget de l'État, mais sans rogner sur les dépenses.
La Cinquième République vit au rythme des trafics d'influence, c'est un régime politique auquel il ne manque que le grand banditisme - drogue, prostitution, jeux, trafic d'armes - pour être un régime mafieux en bonne et due forme. Et encore, le trafic d'arme n'a jamais cessé, de l'Angolagate à l'affaire de Karachi.
Ce régime ne peut qu'aller vers plus de corruption, soit par émulation (Untel l'a fait, pourquoi pas moi), soit par contagion (si vous ne faites pas ceci, nous dévoilerons cela), soit par cooptation (nous ne sommes pas les seuls, l'Italie fait pareil).

Il flotte comme une petite odeur de charogne.

Si l'UMP tient jusqu'en 2012, la France est perdante.
Si l'UMP tient après 2012, la France est perdue."

BA a dit…

Le 9 septembre 2010, parution du livre qui explique la France des années Sarkozy :

"Le président des riches", de Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, édition Zones, 13,30 euros.

http://livre.fnac.com/a2892692/Michel-Pincon-Le-president-des-riches?Fr=0&To=0&Nu=1&from=1&Mn=-1&Ra=-1

Zergy a dit…

Ouin ouin arrêtez de taper sur mamie zinzin. :'(
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/09/07/pourquoi-la-france-va-perdre-l-oreal_1407832_3232.html