vendredi 23 juillet 2010

Prince au New Morning : Pourvu que tu sois encore en vie à l'aube

Le matin du 22 juillet, Prince créait l'évènement en distribuant son nouvel album gratuitement en kiosque dans l'édition du Courrier International. L'après-midi, je déambulai dans les rues de Paris écoutant la ballade de la plage 3, Future Soul Song, tout à ma rêverie : " Tiens ce serait fun si, pour la sortie de son album, Prince jouait cette chanson... ce soir... à Paris. Soyons fous puisque c'est un rêve."

Fou, il faut l'être parfois.

Rapport que c'est précisément ce à quoi j'assisterai quelques heures plus tard.


Chapitre 1 : Still Waiting

20h. Paris, Rue des Petites Écuries.

De la mêlée remonte un cri : " - Putain, c'est ma bite où la tienne que je gratte ?"

Depuis deux heures que la rumeur circule, aux portes closes du légendaire New Morning, le mood est à la franche intimité type boite à sardines. Quelques centaines de personnes qui perdent toutes notions des réalités financières et humaines dés lors que le mot "Prince" est évoqué, plus communément appelés fans, se compactent de bon cœur contre la plus belle porte rivetée de Paris.

« - Ouais y a le beau-frère au coloc de ma sœur qui a dit que Prince va jouer ici ce soir...»

« - Mais non, rien n’est sur. Là c’est Booker T sur scène alors tu vois c'est pas vraiment le trip. Peut être que les zikos de Prince vont passer taquiner du clavier mais rien n’est garanti. »

« - Et le ticket c’est combien ? »

« - T'es conne ou quoi, puisque je te dit qu'il n'y a pas de concert »

" - Ouais mais pourquoi t'es là alors ?"

" - Oh toi et tes questions stupides..."


« - Allez vous deux : soyez positives. Si on reste, il viendra. »

Malgré une température de 74 degrés, l’ambiance reste conviviale. Un inconnu me tend une bouteille de Tsin-Tao. Contact au corps et partage, telle est la devise du fan avant concert. Par chance, j'ai mon porte-clef décapsuleur (on ne ne le répètera jamais assez les gens : sortez couverts).

22h. Les riverains s'inquiètent. Quel carton ce concert de Booker T ! La gelée humaine déborde pour se répandre sur la voie en éclats de rires désespérés et autres "Hey ho ! Bordel poussez-pas devant !". Y a du pugilat dans l'air. Une vielle dame à sa fenêtre est prête à composer le 3615 Hortefeux. Les poubelles sont dégagées, les voitures peinent à passer dans la rue étroite, tout individu qui fait moins d’1m60 est irrémédiablement gobé vers le haut façon flamby par la masse avide de funk.

( "- Salut ça woerth ? C'est ici qu'il n'y a pas de concert ?")

Il en sera ainsi encore près de trois heures
dans l'incertitude et la chaleur, chacun vacant, dans une hypoglycémie naissante, à ses rêveries de piscine ou de magnum glacé, persuadé à chaque heure que la prochaine sera la bonne.

Minuit.

Quoi ! déjà quatre heures que je poireaute liquéfié contre le mur ? Ce blog porte bien son nom. Certains se découragent. Une malheureuse s'accroupit, nous ne la reverrons jamais. Stoïque je reste, d'autant qu'à la cantoche ce midi j'ai pris rab' de spaghettis et que j'ai de quoi tenir encore 17 jours, fredonnant confiant Future Soul Song[1]

" - Il va jouer vous dis-je : je le sais je l'ai rêvé" ne sachant à qui sont mes pieds, ces mains, la roulée que je fume par le nez, ma tête plongée dans une tignasse indéterminée risquant l'incandescence, ni même à qui je m'adresse.

Le taux de promiscuité tourne à 30 funky-quidams au m2. Je ne peux plus bouger le moindre membre, encore moins boire ma tsin-tao en ébullition.

1h57. Certains abandonnent écœurés ou pour cause de cage thoracique perforée.

C'est con.

2h00. La petite porte est enfin ouverte.

Un peu parti et peu nase je descends dans la boite de jazz[3]. Me voilà contre la scène alors que le pianiste Renato Neto termine la balance. La porte sera refermée quelques minutes après, plus personne ne rentre : y a eu du grabuge à l’entrée.


Chapitre 2 : All the critics love U in New Morning

2h20. Sa seigneurie pourpre traverse le petit club sous les acclamations et s'engouffre dans la loge derrière la scène pour en revenir quelques minutes après, costard noir et veste très prwète-a-porwtè. Cora Dunham, sa batteuse, entame le Stratus de Billy Cobham, Prince la rejoint à la guitare, électrique of course. La version matraque : elle dure 15 minutes.

Avec ce premier morceau, physiquement et moralement, le souvenir de l'attente s'évapore. Mon énergie et celle du peuple sardine sont totalement retrouvées. Sauf pour Erykah Badu, assise au bord de la scène et qui a l’air de s’ennuyer ferme. Quant à moi ça va. J'ai juste, allez, mon idole qui exécute solo de gratte sur solo de gratte à 77 centimètres, le tout dans un club qui a marqué sa carrière dans les années 80 [2]. Bref, je me sens tout chose. Et puis, très vite j'oublie tout ça, la musique du soir transcende les souvenirs, ainsi qu'à cette heure-ci, toute forme de pensée cohérente. Pas de passé, pas de futur, le présent.

" - What time is it ? It's time to get funky !"

De l’électricité, cette nuit il y en aura en surplus des deux côtés du micro. Ce concert "qui n’existe pas avec un Prince qui ne sera surement pas là", tourne à la soirée d’anthologie orchestrée par un maestro à ressorts.

J'avais parlé de princière mandale à Montreux en 2009. Ce 23 juillet au New Morning, c'est le royal uppercut avec option passage à tabac. Le peuple sardine a vaillamment combattu, dansant, chantant et hurlant jusqu'à ce que le soleil se lève. L’homme irrité par l’annulation d’un show à Genève se défoule sur nous. Il livrera près de quatre heures de concert. Prince va jouer, c’est le terme adéquat, avec ses musiciens et un public majoritairement constitué de fans hardcore.

Nous débutons sur 1 heure de gros son avec mise en avant de sa choriste Shelby J. (Baby love, I've never loved a man, Hair, Brown Skin), des bouts de morceaux inédits, mais aussi des superbes versions de Beautiful Strange (encore un très bon titre officiellement difficile à trouver) et Sometimes it snows in April puis s’enchaineront une série de rappels plus longs que le show principal ayant cette prodigieuse faculté de nous donner de plus en plus d’énergie. Tiens, Erykah Badu s'est barrée.

Rapporté à ses concerts de l'an passé, Prince a rajeuni de dix ans. Il danse, blague, saute, jubile sur la petite scène, s'approprie une basse de géant dont la sangle lui tombe aux pieds pour plusieurs morceaux.

3h30 ? Suivent une cargaison de jams improvisés devant une audience en totale communion, de ping-pong musicaux avec son groupe (ils sont parfois simultanément 3 aux claviers) ses choristes et l'harmoniciste français Frédéric Yonnet, des titres des années 80 qu’il joue rarement voire jamais (Purple Music mixé à All the critics, Still Waiting), des reprises de Sly Stone (Everyday people, I want to take you higher, Que sera sera), de Michael Jackson (Shake your body down to the ground), des Stones (Miss you), des morceaux plus rocks (Dreamer, The Ride), des titres intimistes presque a cappella (I love you but I don't trust you), des hits en versions revisitées (Kiss, Cream et un Controversy qui fait instantanément jumper "up and down" l'intégralité du club).

Cocktail de fatigue, de proximité, d'un cumul de bons gros grooves : le concert qui ne s’achève jamais est un rêve éveillé.

« - Putain mais c'est trop bon ! Tu te rends compte ? »
« - Ta gueule et kiffe ! »

("- Quoi ! c'est la seule photo de ta nuit avec Prince ?"
"- Heu, comment dire, je risque déjà gros là...")

Le show tourne parfois à la répétition studio. Prince apprend à Cassandra, une des claviers, à jouer la partition de "How come U don't call me anymore", le Ne me quitte pas du Minnesota. Apparente conclusion boule à facettes sur une reprise seventies de Sylvester "Dance (Disco heat)".

5h30 ou 29h40 whatever... it ain't over ! A ce stade, je ne compte plus le nombre de rappels, 4 ou 5. On a pris plutôt sévère au niveau esgourdes. L'estocade finale semble avoir été portée. Le club se rallume, on sent enfin planer comme une envie générale de se pieuter, le mouvement est même entamé par les organismes les plus défaillants. Et bien non. Body don't wanna quit, gonna get another hit. Le gamin de 52 ans revient pour la énième fois pour un medley au piano (Diamonds and pearls, starfish and coffee, raspberry beret, venus de milo) avant d’entamer ce morceau[4] qui m’a accompagné toute la journée : Future Soul Song.

Il termine son set aux 29 titres avec une très belle version de sa plus célèbre chanson. Notables exceptions, il a refait les arrangements et les termes du refrain "Purple" et "Rain" sont remplacés par "New" et "Morning".

Ce haut vol au dessus d'un nid de clubeurs atterrit en douceur dans un clair obscur, et une nappe de synthé, des samples de la forêt à l'aurore. La tornade nocturne a frappé Paris, version ultra localisée, force 10 sur l'échelle de l'after. Suants à grosses dégoulinades, en lambeaux, nous les dégueux sommes dans un état tiers. Comme pour l’arrivée, la salle ne disposant d’aucune sortie des artistes, Prince traverse l'audience qui lui fait une haie d’honneur. L'irréel tourne au mystique.

Les « Thank you Prince » pleuvent. Il est souriant, heureux, presque prêt à se faire encore quatre heures de gig à la même cadence. Mais bon, certains ici rembauchent dans 20 minutes pour 8 heures de turbin.

Il nous guide vers la sortie. Dehors, il fait jour. 6h18.

Certains d'entre nous, tentant de recomposer le puzzle, tout en soulageant crampes et lumbagos, comprennent enfin le sens du "May U live 2 see the dawn" qui ornait les pochettes des vinyles du Purple Yoda dans les années 80.

Pourvu que tu vives assez longtemps pour voir l'aube.

6h50. Devant le New Morning, à l'heure du ramassage des poubelles, un demi à la main, les témoins abasourdis aux vêtements gluants, douchés mais joyeux, peinent à se remémorer cette pure séquence de musique et de plaisir.

" - Colossal concert man !"

" - La légende des surprises princières continue !"


" - Ce sera dur à dépasser…"


" - ouais... jusqu’à la prochaine fois. "



Epilogue

8h15. Rue Reaumur, le rédacteur erre hagard et mort, ravi du nouveau matin : La rumeur, parfois, n'a pas tort.

* * *

[1] 20ten est un bon album. Pas l'album du siècle mais les mélodies sont obsédantes et il y a plusieurs très bons titres.

[2] Dans lequel il n'a pas joué depuis son aftershow de 1987 dont j'ai juste écouté 3121 fois la cassette audio pir... shhh.

[3] histoire d’oublier un peu le cours de ma vie.

[4] secondé au micro par une amie rouge qui se reconnaîtra
.

[update : 24.07.10 - 22.40 - photo / réglage bug html]


8 commentaires:

M!les a dit…

Veni, vidi, et je n'en crois toujours pas mes yeux, ni mes oreilles d'ailleurs!!

Je viens, comme toi, de réaliser un rêve vieux de plus de vingt ans, dont les origines remontent à l'écoute maintes et maintes fois répétée d'un certain bootleg enregistré dans la nuit du 14 au 15 juin 1987.

Je viens de passer une journée tétanisé par le coup de massue monumental reçu la nuit dernière au New Morning, je suis littéralement vidé!!

Peace,

M!les

mike hammer papatam andropov a dit…

Merci d'avoir partager plus qu'un moment de grace (4h quand même).
Et bravo de l'avoir si bien retranscrit.

cécile a dit…

ben, on va vous laisser là vous avez l'air d'être entre vous!!!!
Aigrie? ben non exclue, juste et en plus je l'connais même pas vot' purple prince. test de tolérance ce commentaire,

Laurent Calhoun a dit…

Excellent, très bien écrit, j'adore autant ton propos que le concert lui même. Et je me souviens t'avoir aperçu en train de te liquéfier à quelques mètres de la porte d'entrée :)

et dire que ce soir on remet ça à Nice...

Patricia a dit…

merci, merci, le temps de te lire, j'ai eu l'impression d'etre au New Morning. Mon rêve à moi (à postériori, je ne savais pas qu'il était dans la salle) ça aurait été qu'il rejoigne Erykah Badu sur la scène de l'Olympia.

Stéphane Laborde a dit…

Oui mais là c'est plus "les jours et l'ennui" c'est carrément "la nuit je m'éclate" !!! :)

jeandelaxr a dit…

74° ? Wha, l'ôt, il était cuit oui !!!

Notre vocation : a dit…

U R welcome pour la Tsin Tao :-)