mardi 8 juin 2010

L'accroc des finances

« Il y a quand même des limites à l’imposture. »

Répond l'ancien ministre du budget Alain Lambert lorsqu'on l'interroge sur la montée en puissance de ses critiques contre le gouvernement ....donc contre son camp : il est sénateur UMP de l'Orne.

« - Je n’ai jamais pensé incarner la pensée profonde de l’UMP, c’est très au-dessus de ma capacité intellectuelle. »

Le connaissant peu, j'ai d'abord pris pour des faux ses tweets à l'acide pour le moins discordants avec le catéchisme au miel des robots UMP en plein déni de réalité, le soir de la victoire socialiste aux régionales de mars 2010.

Attention, nous n'avons pas à faire à un outing de gauche, en fosbury Bessono-Seguelien inversé, mais bien à un des porte-drapeaux de la droite contrariante d'obédience libérale qui, sondages aidant, tancent de plus en plus ouvertement un PR gesticulant trop et ne concrétisant pas assez.

A l'initiative de Mancioday de reversus.fr, nous étions 5 blogueurs, 2 de gauche, 2 de droite et 1 média à rencontrer Alain Lambert au Sénat, début juin.

1 / Un sénateur "geek" de 64 ans ?

Cette figure de twitter est un des rares politiques à ne pas feindre son intérêt pour internet. Il envisage les réseaux sociaux comme l'extension d'une réunion publique où n’importe qui, non-identifié, peut vous invectiver et orienter le débat sur une piste imprévue. La proposition de JL Masson relative à l'anonymat sur internet lui parait donc farfelue (version soft) :

A.L : « Le sujet numérique est très mal connu par la droite et le nombre de parlementaires qui se sont penchés sur le sujet est très, très faible. »

Il déplore que la volonté des hommes et femmes politiques à légiférer sur le sujet "internet" soit inversement proportionnelle à l'usage qu'ils en font. Lui est dans la situation inverse, avouant trop souvent pianoter sur son 3G de marque à pomme et réfléchir après [1]. Sur l'hétérogénéité de ses messages instantanés : « - J ’essaye d’être sérieux dans mon domaine de compétences, les finances publiques. On a le droit à la rigolade sur d’autres sujets. »

2 / Les finances publiques venons-y...

...pour l'instant c'est sympa tout plein mais quand on va taper dans le hardware, aussi pédagogue et chaleureux soit-il, nous risquons des incompatibilités de formats.

A.L : « - Je ne suis pas un idéologue, j’essaye toujours de trouver un raisonnement économique pour justifier mon intuition

Et le co-fondateur avec Didier Migaud [2] de la LOLF (loi organique pour réformer la gestion de l’état) de préciser qu'il y a 35 ans que La France n'a pas publié un budget en équilibre, que la dette nationale n'est même plus le problème : Son intérêt devient aberrant, la totalité de l'impôt sur le revenu s'y engouffrant. Ses deux arguments phares :

1er argument : "Les finances publiques ont besoin d’équilibre pour assurer la solidarité inter-générationnelle."

(Sauf que cette solidarité est déjà à sens unique [3]. Des services aux médias, la société française est globalement pensée pour le senior à confortable pouvoir d'achat qui, de surcroit, s'exprime plus souvent que ses cadets aux élections.
L'essentiel du débat sur les retraites consiste à achever de persuader les jeunes qu'ils ne toucheront jamais leurs pensions tout en rassurant les actuels retraités qu'eux la toucheront à jamais. Au lieu de trembler pour demain, songeons déjà à colmater les inégalités d'aujourd'hui, en clair réinjecter de l'argent chez ceux qui en besoin au lieu de réduire les aides de ceux qui n'ont progressivement plus rien.... mais je m'emporte.
)

Alain Lambert, lui, s'en tient scrupuleusement aux deux colonnes des recettes et des dépenses[4] : Les déficits publics proviennent d'une mauvaise gestion et d'un gaspillage sur le terrain. Approche pragmatique, compréhensible par tous, mais dont la rhétorique purement comptable permet in fine d'aligner la condition du fonctionnaire sur celle du taille crayon (de mauvaise augure lorsque se propage à travers l'Europe l'onde de choc de la rigueur "salvatrice".) [5]

2e argument : " - Si la sphère publique veut aider l’économie privée lorsqu’elle est en récession, il faut qu’elle ait un armement budgétaire pour qu’elle dispose de moyens en période de ralentissement."

Ah bon ? Pourquoi la sphère publique aiderait-elle la sphère privée, c'est pas très "libéral" ça.

A.L : "Il est souhaitable pour les libéraux (il nous précise qu'ils sont très peu en France et pas au pouvoir) que l’Etat n’intervienne pas dans le secteur concurrentiel. En revanche, la crise bancaire a montré qu’il n’y a pas d’étanchéité entre l’économie privée et le secteur public puisque les Etats sont venus aider des banques alors qu’ils étaient dans une situation plus critique. Sauf qu’ils étaient réputés pouvoir lever un impôt, ce que les banques ne peuvent pas."

Quand le privé peine, le public doit aider ? Quand le public peine, il devrait faire des économies ? Paradoxal, 20 minutes avant le sénateur pestait contre l'impunité des banques se sentant immortelles depuis l'effondrement de Lehmann Brothers.

Je l'interroge sur la finalité de cette banqueroute publique prophétisée depuis trois décennies. Que se passera t-il lorsque l'"intenable" ne tiendra plus ?

A. L : « - La monnaie commune nous a déjà bien protégés. Dans le passé ça se réglait par de l’inflation ou de la dévaluation. Aujourd’hui, faire de l’inflation ou de la dévaluation nécessiterait l’accord d’un nombre considérable de pays donc, je ne sais pas comment répondre à votre question. Je pense c’est une crise de régime qui surviendra dans tel ou tel pays qui probablement changera la donne. La Grèce était un trop petit pays à l’échelle de l’euro pour que cela pose un réel problème politique. … Si c’est la France qui avait dévissé elle posait un problème systémique aux autres pays. [...] La vraie question est : est-ce que l’euro tiendra ou pas ? »

Il n'exclue pas que l'Allemagne finisse par mettre un terme aux jours euro.

Là, je le sens moins optimiste.

Lui aussi se heurte aux murs de l'impasse européenne : d'un côté une globalisation de l'économie voire des destins individuels et, de l'autre, des réflexes nationaux dans les gouvernances et une cacophonie salariale et fiscale au sein de la zone.

A. L : "- Je crois aussi que l’on n’a pas envie les uns et les autres de se soumettre à une gouvernance mondiale. Vous savez, on devient assez vite schizophrène sur ces sujets."

Pas de remise en cause d'une mondialisation "venue toute seule, par la technologie" à laquelle les gouvernements n'ont pas su s'adapter, par paresse ou absence de visée politique à long terme. :

A.L : "- Le système doit être corrigé dans ses excès mais je ne sais pas si l’on a vraiment le choix [d'un autre système].» Retour aux fondamentaux : c'est comme ça et pas autrement (faut juste l'améliorer, Ok d'accord reste à savoir pour qui.)

3 / Travaux pratiques...

Le privilégié, blogueur enseignant, nous twitte alors une question d'actualité sur la fuite d'un rapport "confidentiel" de Luc Chatel aux recteurs sur les pistes envisagées pour réduire façon "total discount" les coûts dans l'éducation nationale (regroupement ou fermetures de classe en milieu rural, augmentation du nombre des élèves par classe...).

Sans se prononcer sur le fond, en se contentant de la libérale pirouette n°17 "le problème ce n'est pas le nombre de profs devant les élèves, mais le nombre de profs qui ne sont pas devant les élèves" qui a le mérite de reposer, au-delà de la sympathie qu'il inspire, la divergence de perception qui nous sépare, Alain Lambert nous confirme que ce rapport n'a pas fuité par hasard.

(N.D.L.R : Il s'agit de tapisser les esprits, de tester les réactions, de modeler peu à peu les opinions.)

Après avoir montré détaché quant à la suite de son parcours : « Il faut assumer son âge et chaque génération doit jouer son rôle à son tour [...] rien n’est plus inélégant dans la politique que de s’incruster[6]", je lui demande de clarifier cette rumeur qu'il a lui même lancée concernant une chronique qu'il rédigerait pour Brave Patrie, le site à la parodie à peine parodique des vraies valeurs de la France vraie.

Il se demande s'il n'a pas poussé le bouchon un peu trop loin.

Un libéral qui renoncerait ? Je n'ose y croire.

* * *

[1] Ce qui le différencie de la plupart de ses camarades peinant souvent sur la première étape et se dispensant généralement de la deuxième.

[2] Didier Migaud, ex-socialiste, a depuis remplacé Philippe Séguin à la cour des comptes et publiera le 23 juin un nouveau rapport sur les finances publiques.

[3] Selon un récent rapport de Terra Nova, le niveau de vie des 55-65 ans est supérieur de 40% aux moins de 55 ans. Le niveau de vie global des retraités est supérieur de 6% à celui des actifs, +20% pour les hommes. Les retraités sont propriétaires à 76% contre 56% chez les actifs. Le rapport préconise même la création d'une CRDS (contribution au remboursement de la dette sociale) majorée pour les retraités.

[4] A propos de recettes, si on commençait par récupérer 70 milliards par ici...

[5] De 2009 à 2010 les salaires des fonctionnaires ont baissé dans 8 pays : Roumanie -25% , Lettonie : - 15 à -50% , Irlande : -8% à -20% , Lituanie, Espagne, Estonie : -5% , Grèce : Suppression des 13 et 14e mois, baisse de 20% des primes , Hongrie : Suppression du 13e mois , gels des salaires au Portugal, en Serbie et en Bulgarie. (Source : Eurofound.)

[6] remarque applicable à certains éditorialistes et à à la chanson hurlée.

Alain Lambert : sénateur 2.0
Illustration : Mancioday


10 commentaires:

Nicolas a dit…

J'aime bien papoter avec Alain Lambert dans twitter : il dénote par rapport aux autres politiques et surtout par rapport aux autres twitter. Ca fait un peu "grosses têtes".

Du coup, j'ai du mal à l'imaginer dans le rôle d'un "militant politique"...

CC a dit…

Tiens ! Intéressant !
Et ils sont où, ces profs qui ne sont pas devant les élèves ? Quel est encore ce délire ?

Intéressant, en tout cas, ce bonhomme : il est atypique, même si le libéralisme n'a pas peur des contradictions !

:) Merci pour cette interview !

des pas perdus a dit…

C'est un marginal dans son camp, plutôt en fin de carrière. Il lui reste une sacrée marge pour ne plus être qualifié d'homme de droite...

seb musset a dit…

@despasperdus > je dirai plutôt "aérien".

Multicam : http://piratages.wordpress.com/2010/06/09/sur-les-pas-du-senateur-a-lambert/

Alain Lambert a dit…

Tous mes compliments pour votre billet dont l'écriture est excellente. Elles restitue fidèlement nous échanges. Il est probable que nous points de vue économiques et politiques soient irréconciliables mais il nous reste en commun le bien de la France et des Français et c'est bien là l'essentiel. Bien cordialement.

Asse42 a dit…

@ Alain Lambert

Pas si irréconciliable que cela. Si j'ai bien lu entre les lignes vous ne seriez pas contre une sortie de l'euro, vous avez compris que la dette ce n'est que du vent (intérêts) et que l'Europe file un mauvais coton libérale.

Il me semble que nous sommes de plus en plus nombreux, gauche et droite confondues, à aller dans ce sens là. Pourquoi pas dans un pacte républicain pour le pays contre le sarkozysme?

Nicolas a dit…

Monsieur Lambert,

Vous avez le droit de répondre à Asse42 uniquement si vous déclenchez notre hilarité !

靜怡 a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Bob a dit…

> La Grèce était un trop petit pays à l’échelle de l’euro pour que cela pose un réel problème politique. … Si c’est la France qui avait dévissé elle posait un problème systémique aux autres pays

Mais, par le plus grand des hasard, l'extrême implication des banques françaises dans la dette souveraine grecque n'entrainerait-il pas l'économie française en cas de cessation de paiement de l'état grec…

Le libéralisme pour les débutants a dit…

Il a parfaitement raison de dire que les libéraux ne sont pas au pouvoir.

Les libéraux enragent sur la politique actuelle. Un feu d'artifice d'Etatisme avec en prime une étiquette libérale.

Et sur les banques, les libéraux sont justement cohérent. Une entreprise privée n'a pas à être soutenue par l'Etat.
http://www.dantou.fr/banques.html