mardi 2 mars 2010

Le carnaval des catastrophes


En attendant le déluge... trois petites réflexions sur les désastres probablement pas plus nombreux qu'avant mais bien plus présents sur nos écrans et donc dans nos subconscients.


1 / L'homme et la nature vs. la nature de l'homme

Tremblement de terre, tornade et raz-de-marée. Je ne te narrerais pas dans le détail cette série des désastres made in dame nature [1] qui dans trois pays, et après les avoir quittés, ravagèrent précisément les quartiers et habitations où j'avais résidé : Tu ne me croirais pas.

Pas de morale à en tirer, la nature ignore les commodités mentales et ornementales des mortels.

A la rigueur une leçon :
Ne pas trop investir humainement et financièrement dans l'immobilier, les assurances en béton d'un avenir en acier pouvant s'écrouler en quelques minutes.

En revanche, reste un point commun à ces zones observées avant désastre : Elles furent chacune l'objet de frénétiques spéculations foncières avec leurs plus-values escomptées, le théâtre de ménages enfiévrés aux emprunts serrés et prêts à tout pour décrocher leur résidence les pieds dans l'eau. J'y vis d'indécents bétonnages, des constructions hiératiques en forme de blockhaus parsemées de mignons jardins paysagers, des piscines privées dans des zones asséchées ou à trois mètres de la plage, la multiplication des parkings et des parcelles vites viabilisées, les mêmes terreurs sécuritaires avec clôtures hideuses et chiens à crocs, d'identiques décorations d'intérieur selon les derniers canons de la Damidomode.

Si la nature a ses raisons que l'homme s'évertue à expliquer, l'homme dés lors qu'il a un peu de pognon est d'une inoxydable prévisibilité, aliéné par ses désirs génériques au premier rang desquels la propriété du paradis fait pavillon.

Il aura beau savoir qu'il n'aura pas les revenus suffisants pour rembourser, être au fait que la bâtisse est de papier crépon sur une méchante faille sismique, de plain-pied et vendue vingt fois son coût de construction à l'ombre d'une digue en contrebas de la mer déchainée. De tous les arguments rationnels que tu lui avancera il fera l'impasse. Il t'opposera la raison algorithmique qu'il suppose suffisante d'un marché immobilier en éternelle expansion qui se résume en un : "Mais merde, c'est une bonne affaire à la fin !".

Ce n'est qu'une fois ses illusions ravagées par les éléments déchainés qu'il se met à chercher des responsables. Salaud de banquier, pourriture de promoteur, fumier de préfet et maudit météorologiste [2] : Qui sont donc les odieux qui m'ont forcé à acheter là !


2 / Le conditionnement au chaos
Avant que nous ne focalisions en un buzz spasmodique sur d'autres afflictions médiatisées, compatissons avec l'autochtone, là bien avant la grande spéculation, écopant en pleurs sa demeure perdue sous le regard vaguement dégouté des robots de l'information blonde embeddés dans la bouillasse :

LE ROBOT BLONDE
Vous avez tout perdu hein ?

L'AUTOCHTONE
Oui j'ai plus rien.

LE ROBOT BLONDE
A vous les studios pour les résultats du Loto.

Haïti, déraillements, terremoto au Chili, tsunamis ou, mieux, risques de tsunamis, reconquête du littoral vendéen par la mer originelle, au moment où ta boîte à images accuse le net de verser dans la fin des temps, en guise d'information elle te gave de catastrophe : De la probable, de l'avérée, en direct, en reportage, vu du ciel, en 3D, à cœur ouvert, avec gros plans sur cadavres (mais seulement à l'étranger et s'ils sont de couleurs).

As-tu remarqué que depuis cette grippe A surmédiatisée, sas d'occupation des masses entre la crise financière qui a renforcé le système et la crise systémique qui sacrifiera l'humain, les journaux d’information télévisée sont plus que jamais le réceptacle sacré des bibliques catastrophes mondiales, projetant en continu leurs bandes-annonces, descriptifs multi-cam, best-of, leurs saints, martyrs et miraculés ?

As-tu noté que la litanie du malheur à flux tendu a totalement dévoré le temps de description et d'analyse de l'autre péril socio-économique, débordant son trop plein de dette depuis les chiottards de la finance mondialisée ?

Se dépatouiller dans ce bombardement de boules puantes en provenance du "capitalisme moralisé" et de "la reprise pour 2010" demanderait du temps, un minimum d'éducation, un moral d'acier et une sérieuse dose de détachement. Pas de ça en stock à la télé. Trop de mots, même simples, et tu pourrais te braquer. Les annonceurs n'aiment pas. Consommer tu devras : jusqu'au dernier centime, jusqu'à l'ultime minute.

C'est un long "2012" version Raisins de la colère teinté de Planète des singes qui t'attend : une grande dépression 2.0 avec rab' de barbarie et si t'es sage une bonne grosse guerre, histoire de torcher dans le ton un demi-siècle de merde néolibérale.

Comme ces désemparés que tu regardes en HD sur cet écran discount payé à dix fois sans frais parce que "les temps sont durs" en bouffant ta pizza en plastique réglée à la caisse automatique de l'hyper qui t'a licencié, en quelques semaines d'intempéries économiques prolongées, tu pourrais plus tôt que tu ne l'imagines te retrouver exproprié, affamé, violemment déclassé, paria dans ton pays.

Alors avec son carnaval télévisé des fléaux, des pandémies, de ce ciel qui tombe sur la tête des autres, tes médias du macabre te conditionnent à ce chaos dans lequel, telle la grenouille dans l'eau bouillante, tu cuis progressivement.

Si ce désastre survient, il ne devra rien à la météo.


3 / Le monarque à la rescousse
Allez un peu d'espoir, tout n'est pas perdu. Les catastrophes naturelles sont les dernières opportunités de chapitres dans l'écriture d'un roman monarchique qui tourne court. Cela permet au souverain de marcher sur les eaux et de multiplier pour pas cher les promesses de mouvement.

Comprends-le aussi.... C'est plus gratifiant que de côtoyer les agriculteurs sous chapiteau alors que ceux-là ont perdu la moitié de leurs revenus en deux ans.

* * *

[1] comme dit pudiquement la bourgeoise lorsqu'elle voit son 4X4 tout neuf emporté par les flots, le mari optant généralement pour un "- putain bordel de merde j'ai pas fini de le payer !"


[2] Non la météo a prévenu, la télé aussi. Simplement c'était jour de foot, un week-end en pleines vacances et y avait déjà un risque de Tsunami à Hawaï.

8 commentaires:

HERMES a dit…

Bien vu! Il faudrait aussi relier le catastrophisme actuel au mythe du "déluge": il y a quelque chose de religieux là-dedans et ce n'est pas un hasard si les écologistes sont aussi les gardiens d'un dogme.
Il y a dans la fascination pour la catastrophe quelque chose de sacrificiel: le bon peuple communie autour de la victime. Très freudien tout ça!

Le Yéti a dit…

"les désastres probablement pas plus nombreux qu'avant"

Ben si, beaucoup plus nombreux : passés de 574 dans les années 60 à 3232 de 2000 à 2007 (soit déjà +20% par rapport à la décennie 90/99.

NB : on note surtout dans cet invraisemblable bond en avant la progression exponentielle des catastrophes hydrométéorologiques, cad d'origine climatique/

Source : CRED International Disaster Database via notre-planete.info

Rotten apple a dit…

"l'homme (...) aliéné par ses désirs génériques au premier rang desquels la propriété du paradis fait pavillon."

Ce passage évoque la tirade d'un certain LF Céline en 1942 :

"Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit bourgeois, avec le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas, et le jardin de cinq cents mètres, et l’assurance contre tout. Tout le monde petit propriétaire. Le bien Loucheur obligatoire."

Plus ça change, moins ça change...

Rafo a dit…

Si au moins ça pouvait faire réfléchir les assureurs qui vont casquer (à minima, quand même, 'faut pas déconner), quelque chose du genre : "Merde, j'étais partie prenante dans la hausse démesurée de l'immobilier des dernières années, ça m'arrangeait bien. Résultat, il faut indemniser à la hauteur du prix qu'on leur a fait payer pour leur ruine". J'ai comme l'impression que la valeur de plein de baraques va être revue à la baisse lors des "expertises".

@Yéti : revoyez la vidéo "Sur la paille" de notre hôte, il y parle notamment de "bétonnage à mort" qui ne laisse pas la terre respirer. L'eau s'infiltre moins facilement dans un sol goudronné. Il a bon dos, le changement climatique.

De plus, je ne sais pas combien de ménages souscrivaient à une assurance habitation dans les années 60, mais s'il y avait beaucoup moins d'assurés, forcément le terme "catastrophe naturelle" était sûrement moins usité et on ne parlait donc pas de "disaster" à l'époque. Bon je dis ça, peut-être que je me trompe complètement.

Le Yéti a dit…

@ Rafo

Les données fournies en matière de catastrophes naturels, et indiquées dans mon précédent commentaire, proviennent d'un organisme international appelé
CRED International Disaster Database.

Rien à voir avec des constats d'assurance ! Ni avec le seul"bétonnage à mort" de la terre !

Qui a parlé de "changement climatique" (feriez pas une fixette climato-sceptique, vous ? RIRES) ?

- Catastrophes hydrométéorologiques : catastrophes comprenant les sécheresses, les températures extrêmes, les inondations, les mouvements de terrain, les tsunamis, les feux et les tempêtes.
- Par opposition aux catastrophes géologiques (séismes et éruptions volcaniques) et aux catastrophes biologiques (épidémies et invasions d'insectes).

seb musset a dit…

@Yeti > La phrase prête à confusion sur un point qui n'était pas majeur dans l'article à savoir la nature des catastrophes.

Sur les 3 catastrophes prises en exemples... 1 est purement géologique (avec risque connu), les 2 autres sont météorologiques (dont 1 totalement inhabituelle) mais les effets sont dévastateurs non à cause des intempéries mais bel et bien à cause de la nature de l'immobilier et du POS.

J-P a dit…

Salut Seb, juste apporter ma pierre à l'édifice pour dire que les habitants des zones de Vendée payaient un impôt supplémentaire pour être protégé par la digue.

Cet impôt est censé servir à entretenir la digue. Le problème est donc moins le fait de construire en zone inondable, que de savoir ou sont passés leurs impôts.

Étant du coin, il y a le cas de propriétaires terriens, qui possédaient plusieurs milliers d'hectares cultivables, et payaient de fortes sommes pour être protégés. Aujourd'hui leurs terres sont stériles.

Ceci étant dit le reste de ton raisonnement sur l'immobilier est satisfaisant, puisqu'en dehors de la digue, la totalité de la côte vendéenne est méchamment touchée.

seb musset a dit…

@J-P : J'ai lu cet article ce matin :
http://h16free.com/2010/03/02/1700-une-tempete-mal-a-propos