mardi 11 août 2009

Hygiène de l'entreprise


28 avril 2009, fin d'après-midi, Lower Manhatthan.
De retour de l'Empire State, Corinne et Marjolaine marchent le long de la 42e rue des lumières plein les yeux. Passées de Nancy à New-York, y a de quoi être dépaysé.

Les deux collègues de bureau ont profité de l’aubaine du CE : Un vol discount acheté six mois plus tôt et un hôtel de luxe réservé pour pas trop cher parce que chez les amerloques c’est la crise. A New-York, pour quelques dollars de plus, l'espace d'une semaine on peut jouer au riche.

Elles ont tout fait : Le
MOMA, le trou du World Trade, la statue de la liberté, Coney Island, l’immeuble de Friends, l'apple-store pour acheter des coques aux copines, le magasin enfumé aux éphèbes sur la 7e avenue pour ramener des tee-shirts Abercrombie commandés par les beaux gosses du bureau.

Ça fait du bien de se couper des siens.

CORINNE
"Et quel soulagement de ne plus entendre parler du nain ! Il est tellement partout en France que pour être en vacances, il faut partir à 10.000 kilomètres de lui !"

MARJOLAINE

"Oh il a fait des choses biens quand même."

Les deux se désintoxiquent des informercials de TF1. Anyway, la Star Ac' est finie et Koh Lanta n'a pas commencé.

Sillonnant la grande pomme, elles oublient les soucis du boulot et le poids de l’actualité. A Times Square, c’est à peine si Marjolaine remarque le bandeau d’NBC défilant en bas d’une pub Pepsi :

« New swine flu outbreak in Mexico. »

Corinne, elle, commence à stresser. Elle se ronge les ongles à la perspective de retrouver Magali, sa chef de secteur. Plus que 4 jours avant de rembaucher au call-center de la filiale d'un grand assureur.

Magali tenta bien de modifier leurs congés au dernier moment. Corinne s'opposa fermement. Marjolaine était prête à céder, à sacrifier ses billets pas chers mais non remboursables.

Pas de climat anxiogène à NYC. Le chaleureux doorman du Wellington Hotel leur ouvre la porte. Sur l'un des ordis du lobby à moquette épaisse, à tout hasard Corinne consulte ses courriels. L'intitulé de celui de Magali l'inquiète :

"Objet : Hygiène de l'entreprise.

> De : Prévilis Nancy. Ressources Humaines / Responsable secteur.

> Chères collaboratrices,


En raison des alertes au sujet d'une pandémie de grippe A (H1-N1) en provenance du continent nord-américain et, ayant appris par vos collègues que vous étiez actuellement en séjour à New-York, nous vous demandons de ne pas vous rendre à votre poste de travail pour une durée de sept jours à compter de la date de votre retour. Nous vous invitons à consulter au plus rapidement votre médecin traitant.


Veuillez-nous contacter au plus vite pour que nous établissions les modalités d'une éventuelle collaboration externe (télé-travail).
Nous vous prions d’accepter l’expression de nos meilleurs sentiments et vous souhaitons un prompt rétablissement.

Magali Mageulle. Responsable plate-forme.
Sylvie Treblinka, Ressources humaines."

Oublié la compta des minutes, Corinne saccage son forfait. Un appel à l’international depuis son Sapeine 3G : Même sa mère n’a pas eu cet honneur ! On ne badine pas avec le bureau.

Elle tombe sur Nathalie sa collègue de desk. A Nancy, il est neuf heures. On répond tout en miel aux clients arnaqués depuis déjà deux heures.

CORINNE à NEW-YORK
"Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar de grippe !"

NATH à NANCY
"T’as pas vu TF1 ? C’est la panique. C’est parti du Mexique à cause des porcs. Ils annoncent qu’il va y avoir des millions de morts."

CORINNE à NEW-YORK
"Mais y en a combien pour l’instant ?"

NATH à NANCY

"Aucun. Mais peut y en avoir beaucoup si on ne fait rien !"


CORINNE à NEW-YORK

"Oh la chiasse ! En plus ma 307 qui est garée sur le parking de la boite. Komenkeujfé pour la récupérer ?"

NATH à NANCY
"Je suis obligé de raccrocher, tu me fais chuter mon TRAC." (NDLR : TRAC = Taux de Réponse A la Con).

Corinne raccroche et fixe, blême, Marjolaine :

CORINNE
"Merde tout de même, c’est grand ce pays : 300 millions d’habitants. Et même si je m’y connais pas trop en géographie, y a qu’à regarder la carte : On est aussi loin du Mexique que de la France !"

Ici l'information, au cas malencontreux où elle entre par une oreille sort instantanément par l'autre. Pas d'envolées lyriques dans les conversations. Certains
n'ont plus de maison, plus de boulot, pas un rond pour se faire soigner leurs caries dont ils vont peut-être mourir, alors grippe du porc ou pas là-dessus : Pas de quoi s'emballer.

MARJOLAINE
"On bosse pour un assureur côté. C'est son métier. Il sait ce qui est bien."

Les deux regrettent d'avoir fait la promotion de leur périple américain dans les couloirs de la compagnie : Fortes probabilités de jalousie dans la secteur de la machine à café.

Les vacances sont gâchées. Les deux derniers jours, Corinne et Marjolaine se calfeutrent dans la chambre d’hôtel à regarder en VO les experts, les évictions des émissions de télé-réalité et CNN.

MARJOLAINE
"C’est dingue ce qu’il y a comme publicité pour les médicaments sur cette chaîne !"

Le retour en France se passe comme une enveloppe d'anthrax à la poste. Leurs valises remplies de coques d'Heil-phone et de tee-shirts Abercrombie, elles franchissent la douane sans décontamination, sans fouille, ni vaccin. Rien.

Airbus, RER, TGV Est, pavillon au milieu des autres pavillons : Elles ont croisé un demi million de personnes dans la journée mais restent au ban de leur société.

Le 1er mai au téléphone, Magali, comme elle le ferait avec un prospect lourdingue, se montre désolée mais ferme :

MAGALI MAGUEULLE
"Ce n’est pas ma faute, je ne fais qu’appliquer les préconisations de la direction."

Chez Prévilis, la rumeur d'une contagion probable se propage comme un mauvais rhume. Pas un collègue ne s'insurge, pas un délégué du personnel n’est alerté. Aux rares pauses accordées par un spadassin de la direction, un "heureusement que cela ne tombe par sur moi" remonte dans les couloirs.

L'assureur bien thuné a pour habitude d'euthanasier les tensions à la source en jetant quelques parachutounets en toc à ses employés : 13e mois, 14e pour les plus persuasifs au combiné.

Chez Prévilis, la peste a plus de chance de se propager que le virus du syndicalisme. Nath voit même des salariés joyeux à l'idée d'être les stars d'un jour du grand spectacle de l'actualité :

LA RESPONSABLE ZONE 4 (secteur déchiqueteuse à papier)
"Tu crois que la télé va venir nous interviewer ?"

D'autres ragent de devoir attendre encore une semaine pour recupèrer coques et tee-shirts implicitement siglés "je suis allé à new-York".


Mardi 2 mai 2009, Zone industrielle, banlieue de Nancy
Après négociation entre Corinne et la DRH sur la procédure de rapatriement des clefs de la 307, Nath les dépose sous enveloppe sur une borne anti-incendie dans le parking à 100 mètres des locaux aseptisés.

Il est convenu qu'une fois la saine rentrée dans les locaux, la paria postée dans le Macdo d'en face les récupérera. L'échange sous haute tension s'effectue sous les regards des employés du blockhaus aux vitres teintées. Nath ne s'attarde pas. Aujourd'hui l'objectif du TRAC : C'est 200 appels. Faut pas traîner.

Les mises en quarantaine attendront une semaine avant de se pointer, certificat médical à la clé confirmant juste un cor au pied pour l'une des deux.

Chez Prévilis, le pitch de la rentrée est bien passé : L'entreprise doit survivre, surtout à ses salariés.

Le terrain est bien labouré : Infantilisation, soumission aveugle à la hiérarchie omnisciente, peur de perdre son emploi, habitude des processus d’évictions injustifiées des émissions de télé-réalité, sensationnalisme de l'information, gestion au poids de l’humain dans les séries américaines type Dr House, Nip-tuck, Experts et Profiler

Il paraît que cet hiver on va morfler, même si pour la moitié de la planète c’est déjà la froide saison depuis plusieurs mois et que l'on y constate aucune hausse de la mortalité.

Pour l'instant pas de quoi (faire) paniquer pour le marché. Qu'importe l'ivresse pourvu que l'on ait le flacon. A défaut d'être efficaces, les vaccins sont prêts. Prévilis et d'autres compagnies postent depuis peu
les procédures de gestion à flux tendu du bétail salarié et de piqûre des bêtes infectées. La tendance automne hiver, mode Bachelot : Dehors les vérolés et que les sains bossent deux fois plus.

Tandis que les attachés de presse traquent le mourant, comme il est écrit dans la nouvelle circulaire Prévilis : Attendons sereinement l'alerte niveau 6.

En début de semaine, les salariés du call center de Nancy ont reçu une nouvelle missive :

"
Chers collaborateurs.

Sans faire de catastrophisme, il faut être conscient des conséquences éventuelles de la grippe A sur notre organisation.

Il faut mettre dès aujourd'hui en application les consignes de précaution et de prévention notamment sur l'hygiène des mains et sur le fait de perdre l'habitude de se saluer par des bises ou de se serrer les mains.


Ce n'est pas pour cela que l'on fera la tête à ses collègues, un petit coucou de loin fera l'affaire et sera aussi convivial.


Magali Magueulle et Sylvie Treblinka."

La fièvre monte chez Prévilis, aujourd'hui le TRAC est à 220.

3 commentaires:

Dagrouik a dit…

ce qui s'appelle travailler avec des cons !

Avec DRH qui passe son temps a Googler sur les salariés, fouiller dans Facebook et pondre des "messages" débiles de ce genre là.

Romuel a dit…

question hors sujet:

Seb, tu t'arranges comment pour trouver tes images en debut d'article?
Cela fait un moment que tu fonctionnes comme ça, et en tant qu'incurable curieux, je me demandais.

seb musset a dit…

@romuel : Photoshop mon ami.

Souvent des détournements de publicité. Comme ici.