mercredi 14 janvier 2009

Culpabiliser et angoisser (ou pas)

Parce que Surveiller et Punir comme seul projet de société, ce n'est pas assez, aujourd'hui, on peut accéder individuellement, chez soi et pour soi, d'un coup de télécommande, à tout un univers de flagellation mentale.

Importée des pays anglo-saxons sur inspiration gouvernementale, une pratique audiovisuelle traite le mal (nous) à la source, en obstruant notre poste
principal d'observation du monde : La télévision. Le "culpabiliser et angoisser" nous alerte sur nos travers et anticipe nos déviances.

Il se propage sur nos écrans en deux modes majeurs :


- De biais, dans les journaux télévisés où il joue à armes égales en temps de parole avec les grands drames de ce monde. Tour à tour, les animateurs en information nous y annoncent
sans hiérarchie dans la gravité que c'est de notre faute (indécrottables drogués EDF que nous sommes) si la Bretagne risque des coupures de courant cet hiver, que la future obésité de nos enfants est intolérable, que notre usage d'internet est délictuel et que la perversité dont on fait preuve en continuant à acheter ces cigarettes que l'état vous vend, mérite un châtiment pictural.

- De face, dans des campagnes officielles dites de prévention : Ne mange pas, mange mieux, sois jeune mais n'aie pas peur d'être vieux, fais quand même gaffe à te payer toi-même ta retraite, mange des légumes, n'oublie pas la viande, termine ton assiette, ta capote et ton cancer, module ton diabète, fais gaffe au papillomavirus et check the prostate.

Notons que les deux catégories s'entrecroisent parfois lorsque la campagne de prévention est élevée au rang d'information. Un jour d'octobre dernier, pour le lancement du spot européen sur l'usage du filtrage parental d'internet (film honteusement discriminant pour les petits gros à lunettes), BFM Tv fit une campagne de la campagne en diffusant l'objet
racoleur à chacun de ses journaux, sous prétexte d'actualité.

Le "culpabiliser et angoisser" est une dialectique insidieuse d’inspiration religieuse. Se souciant à l'excès de notre bien, Il assigne le spectateur au tribunal de ses responsabilités, le mettant en permanence en examen. Le "culpabiliser et angoisser" est aussi vicieux que protéiforme. Dans telle réclame, il se déroulera dans une police pour gnomes au bas de l'écran, ailleurs il sera un logo rouge clignotant, un avertissement en début de programme ou une mise en garde en fin de publicité. Il peut se cacher au détour d'une alerte météo ou d'une émission pour enfants et s'affirme courageusement, avec constance, dans les extraits choisis du discours du président.

Invité des plateaux, le "culpabiliser et angoisser" revêt son manteau d'expertise et, avec un zeste de condescendance, modèle des consciences qui 2,5 fois sur 3 ne demandent que cela. Il est la nouvelle antienne de la communication par temps de crise. Toujours prêt à pourrir de ses admonestations le frais souvenir d'un épisode tout juste terminé de La petite maison dans la prairie, il trompe l’appétit de l'affamé, le détourne de ses tracas quotidiens au nom des grands périls qui l'attendent demain s'il n'agit pas correctement sur-le-champ.

Qu'il aborde des sujets génériques ou marginaux, il vise toujours l'intime.

D
es réels grands dangers, nuage radioactif ou nature de la croissance négative, il ne nous avertit jamais. Motif : Cela nous inquiéterait.

Son spectre est large. Il va de programmes courts sur l'éducation de nos enfants à de grands reportages sur la sauvegarde de notre planète (secteur où, du tri de vos déchets à l'achat d'ampoules économiques qui n'éclairent pas, les géants verts, vendeurs d'humanité pour le compte de nouveaux marchés, vous mettent au pas depuis leurs hélicoptères).

Il se décide souvent dans des ministères. Derrière la rutilance de son écrin, conscient du vide que celui-ci contient, grâce à son principal représentant de commerce (ta télé au milieu de ton salon mon pote), le pouvoir agite les polémiques et les spots pour produire du fautif.

A chaque jour sa rafale de coupables. Les cibles se succèdent. Mauvais parents, enfants indignes, femmes battues et femmes qui battent, ceux qui ne font pas de sport, ceux qui devraient moins en faire, végétariens et bouffeurs de barbaque : A
ce rythme, à un moment ou à un autre, chacun de nous est ou sera artificiellement inquiété d'être lui-même.

Le but? Un sujet angoissé est un sujet maté, spécialement s’il est travaillé par une thématique think-tankée pour lui par les publicistes du palais
.

Le "culpabiliser et angoisser" surfe sur le fantasme diffus d'une société qui serait parfaite si seulement elle n'était pas gâchée par l'irresponsabilité criminelle de ses citoyens. Vous savez, ces conscrits à suer et consommer justes bons à se prononcer dans les débats de société par textos interposés ou de vive voix, à l'antenne des radios périphériques mais après filtrage préliminaire d'un stagiaire en psychologie des foules.

Le "culpabiliser et angoisser" précède et accompagne les réformes ou annonces de réformes gouvernementales dans un feuilleton quotidien du Plus oppressante la vie. Aux périodes incertaines, il ratisse plus large que jamais, contaminant de nouveaux domaines.

Dans cet océan de doigts pointés, surgissent des secteurs qui, selon leurs aléas économiques et malgré des taux de mortalité conséquents, voient leur traitement médiatique sanctuarisé.

C'est aujourd'hui le cas de l'automobile.

Flash-back 2002 ; L
a sécurité routière est décrétée cause nationale par Jacques Chirac. Souvenons-nous du poignant mais pléonastique "ton visage c'est le tien" de Jean-Pierre Raffarin à l'index inquisiteur concluant une série de Zone interdite sur ces jeunes accidentés aux destins brisés.

Il y a quelques semaines encore, un spot sur l'usage du portable au volant squattait chaque fin de programme du câble à la TNT générant des cas de schizophrénie chez certains spectateurs assidus de la série 24 heures où le héros en passe facilement 12 à téléphoner au volant dans un remake urbain de la course du Mans.

C'était avant... avant que le secteur de l'automobile,
annonceur publicitaire majeur qui compte pour 1/4 de l'économie du pays, n'annonce une méchante baisse de ses ventes. Depuis le début de l'année, les articles et sujets relatifs aux accidents de la circulation se font plus discrets, les spots de la prévention routière, eux, disparaissent des écrans.

Boire ou conduire, constatant les tarifs pratiqués dans le secteur (du permis à l'assurance), le jeune fauché a tranché : Il boit. Le con, il se met à faire du vélo et refuse de s'endetter pour acheter une Twingo.

Terminée donc la communication anxiogène perturbant le futur consommateur d'autos. En parallèle, après la prime à la casse, après l'instauration d'un programme déguisé d'éviction des véhicules accidentés (comprendre plus assez neufs) et parce que l'état compte bien continuer à surveiller et verbaliser les conducteurs et que pour cela il lui faut des conducteurs, le Premier Ministre annonce la réforme du permis de conduire visant l’allégement de son coût et une simplification de l’épreuve qui deviendrait plus tolérante.

Question sécurité, les économistes sont unanimes : En période de récession, on peut s’autoriser de petites embardées meurtrières sur les routes de France.

Dans ce domaine privilégié, tant que les ventes de véhicules ne décollent pas, les plus jeunes d'entre nous peuvent provisoirement déculpabiliser et ne plus se sentir angoissés.

Pour que Renault avance, La France peut accélérer.

Seb Musset est l'auteur d'Avatar et Perverse Road disponibles ici.

8 commentaires:

Vincent Arsac a dit…

http://www.youtube.com/watch?v=8EoukRWQ-ec

Romane a dit…

Seb, dans la série on vous culpabilise et on vous angoisse, tu as oublié les chômeurs, rmistes et j'en passe. Mais c'est vrai qu'à eux seuls ils constituent un poste entier.
Lire le Bouc Emissaire de René Girard. Instructif et cruellement d'actualité.

Chevillette a dit…

C'est bizarre, tu as raison de parler du permis. Ca fait vingt ans qu'il est couteux et difficile à obtenir...mais Fillon ne s'en rend compte qu'au moment d'une crise majeure du secteur automobile..

Par ailleur, vu l'afflux de chomeurs, on entend plus parler des 300000 emplois non pourvus et des fainéants qui les refusent...

Aka 75 a dit…

Les Seigneurs de la Route (death Race 2000) dépeint, dans un avenir proche, une société dans laquelle un événement sportif ultra-violent sert d’exutoire aux masses et facilite aux dirigeants la conduite du troupeau......

De même que, jadis, la Rome Antique avait ses combats de gladiateurs, les Provinces-Unies d’Amérique ont la Grande Course Transcontinentale, une course automobile d’un genre un peu particulier où l’on marque des points en écrasant les gens. Ainsi, l’égalité des sexes n’étant pas de mise, « les femmes, quel que soit leur âge, rapportent 10 pts de plus que les hommes », les adolescents valent 40 pts, les bébés et les jeunes enfants de 12 ans et moins assurent un solide 70 pts et chaque vieillard écrasé gratifie le chanceux pilote d’un généreux 100 pts (même les officiels de la course rapportent un joli 50 pts, règle inventée en cours de course). Comme le dit lui-même le Président : « Si tu veux vaincre, tous les coups sont bons ! »......

Ainsi, perpétuant la bonne vieille tradition américaine du chacun pour soi, la violence et les coups bas sont de mise tout au long de la course entre les différents pilotes qu’anime une rivalité haineuse.....

Comment ne pas être séduit d’emblée par un film aux perspectives aussi alléchantes ? Pas vraiment un modèle de conformisme, Les Seigneurs de la Route offre pas mal de séquences proprement jouissives que la morale tendrait plutôt à réprouver. Ainsi, chaque année, à l’occasion de la course, les hospices instaurent une « journée de l’euthanasie », durant laquelle de jolies infirmières disposent des vieillards en chaise roulante sur la route, à l’attention des pilotes. Interviewée à la télévision, l’épouse de la première victime, un malheureux ouvrier écrasé en direct, a droit à une croisière de rêve, un somptueux appartement à Acapulco et un ensemble d’éléments hi-fi vidéo dernier cri (« son octophonique ») avec lequel la veuve joyeuse pourra continuer à suivre la course.


Bon sang, mais c'est le Paris Dakar.

La chronique Nanarland
http://www.nanarland.com/Chroniques/Main.php?id_film=seigneursdelaroute

Je l'ai vu ce film, il y a trés longtemps. Il faudrait que je le revoit maintenant

Rafo a dit…

@Aka75 : très bon le lien vers nanarland, site kitsch dont mon personnage préféré est "Weng Weng" :) (fin du hors sujet).

Pour ce qui est de faire culpabiliser et pleurer dans les chaumières, ajoutons aussi l'exhibition d'un trisomique pour t'expliquer que si t'as pas le même forfait que lui, tu es à montrer du doigt. J'ai trouvé cette publicité honteuse au-delà de l'entendement.

A propos de trisomique, recherchez ce mot dans Google Images et voyez le résultat.

Anonyme a dit…

@Aka 75
En lisant votre commentaire, je voyais le massacre des indiens. Pas étonnant que cela continue.

@Rafo
Marrant, le mur du Kremlin.

@Seb
En peinture, cette description serait de l'hyper-réalisme comme du Rosa Bonheur "Labourage nivernais" ou du Gustave Caillebotte "Les raboteurs de parquet"... Toujours la fine touche... Merci.
Neb.

Jean Foulque de Mascareigne a dit…

Un des plus beaux coups médiatiques du gouvernement est d'avoir réussi à culpabiliser/angoisser les braves gens au sujet des énergies renouvelables.

A coup de reportages de JT, ils ont réussi à faire admettre à Mr et Mme Dupont qu'il était de leur ressort, a titre individuel de prendre en charge les mesures qui sauveront la planête.
C'est naturellement qu'ils supporteront le cout de l'équipement solaire qui habillera le toit du pavillon.(déductible des impôts, on est pas des sauvages...)

Les braves gens en ont oublié que les infrastructures collectives et publiques nécessaires dans le domaine auraient presque pu être financées par l'état ou la région...(Grâce à JPP, "financement public" est devenu un gros mot !)

Merci maréchal !

Pour le renouvellement des barrages hydroélectriques, ce sera chacun le sien, dans le jardinet...

Rouge Le Renard a dit…

surveiller et punir de Foucault.