mardi 25 février 2014

L'angoisse du piéton au moment de traverser la rue


Bientôt les municipales à Paris (et, parait-il, dans le reste de La France aussi) : c'est le moment de prendre à bras le corps ce fléau du monde autoproclamé civilisé : le passage piéton en bas de chez moi et les conducteurs qui le forcent neuf sur dix quand je suis engagé dessus. Oui, c'est dans les petites choses du quotidien que se dessinent les fondations du vivre ensemble et les grandes inclinaisons de la chaleureuse civilisation du chacun sa gueule ! 

Il y a quelques mois la Marie de Paris élargissait les trottoirs de ma rue, réduisant de fait la circulation des voitures à une file. Très bien. Malgré deux mois de marteau-piqueur, j'applaudis toute initiative visant à emmerder les automobilistes. Cela contribue par petites touches à les décourager d'utiliser en ville leurs charrettes à polluer (qu'ils occupent généralement seuls). Et ça marche (tu saisis le jeu de mots ?) : le trafic automobile parisien a baissé de 25% en dix ans. Merci Bertrand ! Ça ne tiendrait qu'à moi (allez savoir pourquoi, ce n'est pas encore le cas), la voiture particulière serait boutée hors de Paris. La moitié des parisiens n'a déjà plus de voiture et seuls 5% des trajets concernent des déplacements Paris-Paris. L'essentiel du trafic est dispensable. Les pics de pollution régulièrement défoncés, à l'origine de milliers de morts, émeuvent encore trop peu. Étonnant au moment où l'on nous impose l'installation de détecteurs de fumée à domicile.

Revenons donc à mon passage piéton quelque part entre Kiev et Caracas. C'est un simple passage, accès autorisé unique, permettant de relier mon côté de la rue à un ensemble de crèches et d'écoles (absolument non indiquées) à proximité. Il est fortement emprunté le matin et le soir, simultanément par les parents et leurs enfants. Point crucial : le passage piéton devance de quarante mètres un feu de signalisation énervant fortement l'homo-automobilus. L'heure est grave, il va perdre une minute si le truc tourne au rouge. Sûr que sur son heure et demie de trafic à touche pare-chocs depuis son pavillon à moitié fini de Cetelem-sur-Dalle (alors qu'il a une gare à trois kilomètres), c'est la putain de minute de trop qui fait déborder le vase d'une vie trépidante (quoique parfois un peu merdique). 

A cause du positionnement du passage dans un couloir d'accélération en cas de feu vert, en un an j'ai failli me faire écraser une bonne dizaine de fois, avec ou sans enfants, pour le seul crime d'avoir oser traverser la rue à pied sur un passage prévu à cet effet. La statistique de l'institut pifomètre grimpe en flèche entre 8h et 9h. Durant cette heure grise, proche du moyen-âge mécanique, galvanisé par la libre antenne d'RMC lui assurant qu'il est la victime de la répression routière, du matraquage fiscal et de la dictature socialiste, pressé d'enfin en finir avec son dimanche d'inactivité coupable et de pouvoir à nouveau se libérer par le travail, à la vue de SON feu émergeant  vert à l'horizon de son humeur vénère, dans 90% des cas l'homo-automobilus perd sa faculté d'observation du monde ambiant. Le passage piéton disparaît de son champ de vision, et les règles du Code de la route avec. Pouf, a'pu les gens ! L'homo-automobilus, philosophe de la liberté de mouvement perso avec air-bag, GPS et verrouillage centralisé, peut ainsi, suivant son impatience à retrouver son mug Masterchef au service comptabilité, forcer le passage au nez des gamins qu'il ne calcule même pas, ou s’arrêter sur les clous sans éprouver la moindre gêne à bloquer le passage des bipèdes locaux. Ces derniers n'ont plus qu'à se faufiler avec poussette et porte-bébé entre les gaz d'échappement en priant St-Paul-Walker pour que le flux des fats et furieux ne reprenne pas inopinément (sta' dire, dans un monde de progrès, un feu vert ça se rate pô !).

Dernier épisode en date ce matin. Votre rédacteur, n'écoutant que son courage et son Ipod, marche avec assurance sur le passage, alors même que le feu au loin est rouge carmin pour les voitures (je rappelle ici les bases pour nos amis crétins : rouge = ralentir). A sa perpendiculaire déboule conquérante à tombeau ouvert, une Mercedes de classe quelque chose (des années de randonnée parisienne le confirment : l'incivilité de l'homo-automobilus est proportionnelle à la taille de son engin). 

Votre rédacteur est donc à mi-chemin sur le passage piéton. La Mercedes classe moche, déjà en évident excès de vitesse, ne montre absolument aucun signe extérieur de décélération. L'individu au volant croise son regard. La dame d'une cinquantaine d'années, clope dans une main volant dans l'autre, n'affiche pas plus d'ébauche d'amorce d'un mouvement de pression sur la pédale de frein que de bonté dans l'expression envers notre trouducus-en-basketus. Votre rédacteur lui fait donc signe d'un bras tendu (certifié sans quenelle) pour qu'elle stoppe sa carriole de merde, rapport que je traverse quoi, et que ce serait trop con de mourir en pleines vacances pour la machine à pointer d'un autre !

Bien sûr, la dame ne s'arrête pas et votre rédacteur esquive le passage avec ce petit empressement pédestre réalisé avec la désinvolture du toréador urbain se remémorant in extremis qu'il ne faut jamais, O grand jamais, sous-estimer la cécité et l’égoïsme décontracté, bref la bêtise de l'homo-automobilus qui va et vient du boulot (alerte écarlate le vendredi après-midi et veille de pont). Mieux encore, votre rédacteur devine un agacement prononcé de la dame maugréant déjà que des bouts de cervelle piétonnière souillent ses jantes et la retardent dans son épopée vers l'émancipation (dont une des finalités est, rappelons-le, de rembourser les traites de ladite Merco). Il peut même lire sur ces lèvres un "non mais oh ça va pas connard tu te crois où enculé de bobo !" prononcé d'une amertume non feinte dans le confort teuton de son habitacle climatisé à l'abri de l’humanité. 

N'est pas Schumacher qui veut. Dans le coma, votre rédacteur n'aurait été qu'une donnée statistique de plus, ne provoquant aucun émoi (on est peu de choses). Un rapport d’un assureur nous apprenait la mort de 519 piétons sur les routes en 2011 dont 100 de moins de 14 ans. +7% par rapport à 2010. (Les accidents sont en baisse à Paris en 2012, sauf pour les piétons). En cas d'impact, la dame ne serait pas spécialement inquiétée : ce serait un "accident", elle n'aurait pas eu d'"autre choix que de prendre la voiture", voiture élevée au rang d'"outil de travail". La dame aurait peut-être même le droit à un comité de soutien sur Facebook pour tuer peinard sur la route. Va savoir avec ces torrents d'altruisme  nous submergeant ces temps-ci.

Malgré sa lente agonie (25% des européens envisagent désormais de ne jamais posséder de voiture de leur vie), l'homo-automobilus bénéficie encore d'une hallucinante impunité à jouer avec la vie des autres. Pourquoi en arrive-t-on encore à de tels comportements en ville, dans des zones résidentielles, avec des enfants ? Peut-être parce que ces "petites incartades" ne sont pas lourdement sanctionnées, ni même dénoncées, elles sont subies sans plainte et intégrées comme comportement normal par les conducteurs. La différence entre un criminel multi-récidiviste de la route et le type qui SMS en conduisant son 4X4 ne tient qu’à l’opportunité d’un piéton qui passe par là, et ose traverser la rue de son plein droit, là où on lui indique de le faire.

Demain, je vous raconterai comment, alors que je SMSais peinard en écoutant le dernier Snoop Dogg à fond tout en traversant sans regarder une rue que je pensai piétonnière, mais qui s'avéra un peu tard être un boulevard, j'ai failli mourir aplati par le pouvoir de ma seule connerie. On n'est vraiment en sécurité avec personne.

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16 commentaires:

Thierry a dit…

Quand tu vois la phraséologie employée dans certains torche-balle à la solde du CAC40 tu comprends qu'on est pas sortis de l'auberge... Euh non, plutôt du garage. Je cite Le Parisien, édition du 25/02 :

"La très surveillée descente d'Auteuil, sur l'autoroute A 16, a encore fait une victime. Dimanche, un automobiliste trop pressé a été contrôlé par les gendarmes du peloton d'autoroute de Beauvais à 205 km/h au lieu des 130 km/h autorisés."

Dans ce torchon la victime c'est le mec qui s'est fait flasher !

http://www.leparisien.fr/espace-premium/oise-60/flashe-a-205-km-h-sur-l-autoroute-25-02-2014-3621491.php

Axe du Mâle a dit…

Brillant article, ô combien bourré de pertinence, pour qui expérimente au quotidien ce parcours du combattant qu'est la vie citadine.

Mais, Seb Musset, vous avez beau dire, vous ne connaissez que la partie émergée de l'iceberg si vous n'avez jamais tenté la même expérience en pays pacaque, j'ai nommé ce périmètre qui s'étend de Marseille à Menton au sud et selon une diagonale qui va grosso modo de Cavaillon à Gap via les immensités quasi-désertiques de la haute-provence montagnarde. La zone littorale, particulièrement dans les Alpes-Maritimes et le Var, est désormais bouclée par des milliers de caméras dont certaines sont équipées de machines à coller des contredanses en cas de feu rouge grillé, de clous franchis avec la désinvolture que vous décrivez, et de double file sauvage. Le piéton s'y sent un peu plus en sécurité au prix d'un Big Brother hypersécuritaire, justement, mais qui va faire de lui un pion dont on ne sait qui connaîtra les faits et les gestes et pourra dresser l'historique des déplacements.
C'est dans l'arrière-pays que ça se corse, dans la partie alto-provençale de cette région PACA où le chauffard est moins tenu à l'oeil, où les caméras sont factices quand il y en a, vu qu'on n'a pas les moyens de mettre des gens derrière. Ici l'on double à droite allègrement, à deux roues comme à quatre on coupe les virages, les limitations de vitesse se tiennent au plancher des bagnoles, quand il n'y a pas moyen d'aller au-delà de ce qui est prévu sur le compteur, et les passages cloutés sont assimilés à quelque chose de purement décoratif, entre land-art urbain et graff bitumineux dont seuls les piétons connaissent peu ou prou la signification. L'alcoolémie est de mise dans ces terroirs où l'apéritif anisé, le génépi et différentes gnôles de production illicite tiennent lieu de vin pour une messe qui est dite deux fois par jour, plus que ça le week-end. Les cyclistes sont vus comme des cascadeurs, alors même que des joggers, des patineurs et des skate-boarders se fraient un chemin entre les voitures, sur les boulevards engorgés ou non (selon les jours, le degré d'ensoleillement ou la saison), quand bien même lesdits boulevards mesurent tout au plus quelques centaines de mètres de longueur. Les uniformes ? Ils collent des prunes aux bagnoles en retard de parcmètres et se font régulièrement siffler, huer, pourrir par les petits commerçants. Il arrive que le samedi soir, entre deux crashes de kékés-tuning, sévissent quelques contrôles, et à chaque fois, c'est une petite floraison de retraits de permis à la clé (http://www.ledauphine.com/hautes-alpes/2012/01/08/vitesse-alcoolemie-six-retraits-de-permis-ce-samedi http://www.laprovence.com/article/papier/2621554/14-retraits-de-permis-le-week-end-dernier.html). L'homo automobilis ne sera pas en voie de disparition tant que les transports en commun demeureront un mode de locomotion dissuasif, comme c'est le cas dès qu'on s'éloigne des grands axes. J'ajouterai par expérience personnelle que l'homo automobilis ne sera jamais en voie de disparition dans les pays latins, où aller à pied comme à vélo est, paraît-il, l'apanage des losers.

Didier Goux a dit…

« j'applaudis toute initiative visant à emmerder les automobilistes »

Après une telle profession de foi, ne vous étonnez pas s'il cherchent à vous écraser : c'est humain, comme réaction…

Toutatis a dit…

ça n'est pas partout comme ça.
J'ai fait un séjour il n'y a pas longtemps à Lorient, et moi et ceux qui m'accompagnaient (venant de la région parisienne) avons été stupéfaits de voir que les automobilistes s'arrètent dès qu'ils voient que vous allez traverser, même si vous n'ètes même pas engagé sur le passage piéton. C'est vraiment un truc hallucinant pour quelqu'un qui vient de la région parisienne. Je savais même pas que ça existait.


Bruno a dit…

un petit truc que j'applique avec succès jusqu'à présent: ne jamais croiser le regard de l'automobiliste! Au contraire, une fois qu'on est sûr qu'il a le temps matériel de ne pas vous écraser, regarder ailleurs en feignant la distraction et le désintérêt pour les choses de la circulation. Pour l'instant j'ai survécu a des centaines d'automobilistes agressifs avec cette méthode.

seb musset a dit…

@Toutatis > je connais ce sentiment d'étrangeté. Quand je conduisais à Londres, je me rappelle une fois (mea culpa) ne pas avoir ralenti à un passage piéton (pas de feu, juste que le piéton a systématiquement priorité). J'ai eu le droit a des regards inquisiteurs d'une vingtaine de personnes. Jamais recommencé. Le drame à Paris, c'est que piétons (de moins en moins) et automobilistes ont intériorisé que le conducteur est roi.

@Bruno > J'essaye parfois cette attitude. Dangereux tout de même. Mais nous vaincrons ;)

@DidierGoux > Certes.

François a dit…

Ce que je note surtout c'est que placer un feu tricolore APRES un passage piéton c'est très con (mais je connais pas l'aménagement de la rue).
En règle générale, les passages piétons sont souvent placés n'importe comment (de préférence entre 2 places de stationnement, comme ça on voit le piéton au dernier moment).

> Toutatis : normalement un piéton qui s'apprête à traverser -même s'il n'est pas engagé- on le laisse passer ('fin c'est ce qu'on apprend à l'auto-école).

PS : je suis conducteur (en province certes).

Anonyme a dit…

En Belgique, le piéton à priorité absolue (sauf contre les trams, contre lesquels il n'a de toute façon pas beaucoup de chance), et c'est un délice quotidiennement renouvelé de tenir tête aux arrogants. Ils savent qu'ils sont en tort quoi qu'il arrive, et l'idée de devoir composer avec la réprobation (voire la colère) d'une foule anonyme les prive de toute riposte. Savoureux.

Personnellement, j'apprécie de temps en temps de prendre mon temps pour traverser et ainsi cultiver leur rage.

Anonyme a dit…

J'ai trouvé (pas tout le temps) plus de tolérance pietonnière à Naples (oui) qu'à Paris. Bon à Naples tu traverses où tu veux aussi.

Anonyme a dit…

Suggestion en cas d'automobiliste similaire à la dame: sortir ton téléphone portable avec sa fonction caméra. Et oui. Parce que se retrouver sur la totalité des sites mondiaux en train de tenter d'écraser un piéton, ça refroidit. :) Surtout depuis les mésaventures d'un honnête lanceur de chat.

D'un autre coté, faut pas tenter le diable.
Je me souviens d'une pub de la sécurité routière où on voyait un "rebelle" en santiag devant un passage piéton, attendant la voiture pour le plaisir de la faire s'arrêter. Le plan suivant montrait une tombe avec une paire de santiag dessus et comme épitaphe: "il est mort dans son droit".

Anonyme a dit…

"c'est la première fois qu'ils vivent la gauche au pouvoir..."Ben comme çà,ils peuvent sentir comment les vieux le vivent!Trois fois.

Anonyme a dit…

Moi je le dis simple : enlevez les feux ! Partout où cela existe, cela responsabilise les gens, et rend tout plus fluide.
C'est vrai, IL Y EN A PARTOUT ! La circulation en ville est un calvaire (je suis cependant à moto), on attend tout le temps pour rien. On nous prend pour des brelles, des crétins finis qui ne savent pas jauger, alors l'automobiliste le devient de fait. C'est vert ? C'est pour moi, connard, dégage.
Je vous le dis, virez les feux et toute la circulation devient différente, fluide, dans la continuité et plus dans le "je fonce je stoppe".

Ma référence, l'inde ! J'ADORE y conduire. Il y a bien sûr des crétins comme partout, mais le mode normal est si cool, on se sent responsable, et comme un poisson pilote avec les autres, qu'ils soient piétons, vaches, chèvres, vélos, enfants, car, bus, etc etc.
Mon retour en france est chiant à mourir ! Vous mécanisez les gens, ils deviennent mécaniques.

En fait, c'est le concept des routes nues testées à Londres et en Belgique je crois, avec succès.

laysoyun a dit…

très bon

günaydın mesajları a dit…

très belle réussite

ask sözleri a dit…

Merci pour le partage

Anonyme a dit…

seb musset > Le drame à Paris, c'est que piétons (de moins en moins) et automobilistes ont intériorisé que le conducteur est roi.

Tout à fait.

À vélo, j'ai résolu le problème : je leur fais un large signe pour les enjoindre à user de leur droit de piéton et (gosh!) traverser sur le passage-piéton.

Ce qui me permet de passer derrière eux et éviter ainsi de m'arrêter, avec la perte d'énergie cinétique qui va avec.

Win-win, comme on dit dans les écoles de commerce.