mardi 10 décembre 2013

L'usure du net

" À la longue, l’addiction au web se révélait plus désastreuse que la télévision dont l’indigence des contenus avait au moins eu raison de ma patience. Si la télévision camouflait sa vacuité avec une pyrotechnie assourdissante, LéRézoSocio renouvelait sans cesse la vitrine : ce qui revenait au même. J’avais assisté, connecté et immobile, à la chute de dictatures, à l’anéantissement d’une région par un raz-de-marée en vidéo basse définition, à l’expulsion de familles menottées en roman-photo volé. J’avais rejoué le .GIF de l’adolescent perdant un œil sous le coup d’un flash-ball policier. J’avais vu un Boeing s’écraser en multi caméras avec doublage karaoké, lu des rumeurs en temps réel d’un présidentiable français se faisant arrêter à l’étranger. J’assistais à des décapitations au petit-déjeuner en trempant mon croissant dans la chicorée. Je participais aux cortèges virtuels des indignés par la peine de mort aux USA et m’offusquais en pétition des injures sexistes proférées par des élus de la République. Sur LéRézoSocio, je cassais les programmes radios et les réputations surfaites, accablais les journalistes forcément incompétents, pondais du LOL en me moquant du FAIL tout en faisant grimper les TT. Le temps long devenait caduc. En bloguant, j’avais réduit de moitié ma production littéraire. Depuis que je vagabondais sur LéRézoSocio, je réduisais à son tour de moitié l’écriture sur le blog. LéRézoSocio prolongeait la promotion de Paul Léotard. Chaque instant se vivait comme la possibilité d’un bon mot. Un bon mot se lisait cent fois plus que mon billet de blog le plus lu qui se lisait mille fois plus que mon livre le plus vendu. Je ne rédigeais plus que du piaillement sur l’actualité, c'est-à-dire rien ou pire, sa moitié instantanément publiée sous forme de minimessage ou de statut pour récolter du like et du RT. Pire, les aphorismes se répandaient jusque dans les rédactions. On retrouvait bientôt les citations sur l’écran de télévision, sur ces plateaux télés propulsant la parole internet comme la quintessence à bon marché de l’expression du terrain. Abeille ouvrière dans le mouvement perpétuel de l’information, petit producteur d’oubli moi aussi, je n’avais plus l’impérieuse nécessité d’écrire un récit. Je communiquais court et informatif et, à la longue, me mis à penser ainsi. "

Seb Musset, L'abondance. 
+ d'infos
Disponible ici en papier ou ebook.






P.S : Deux ou trois choses à régler et je reviens.

14 commentaires:

chinasky a dit…

je viens de passer deux soirées d'abrutissement à mater vidéos sur vidéos sur youtube, dans ce que j'appelerai des sujets de webégout, comme celles de dieudonné (dont j'aimerai croire que l'avancée toujours croissante dans l'ambigu et la provoc n'a pour but que d'entendre un jour un juif lui dire : "ok vas y, soit! tu peux bien y aller franco après tout, on a bien le droit de se marrer sur notre communauté autant que sur toutes les autres, et ensuite, tu passeras peut-être à autre chose" mais je suis surement naif), parcouru les commentaires de ces vidéos (où là ça se prend vraiment aux sérieux au pays des cassosses), chose suprenante : dans quasiment n'importe quelle vidéo même celles concernant de l'emmental on trouvera le sujet détourné vers les illuminati et consor c'est à la fois consternant et à mourir de rire. mais voilà, c'est la mode. tout est une affaire de mode dans ce qui crée le buzz. et personnellement, je pense que l'on est nombreux à s'en taper, de la mode.
entre deux videos youtube j'ai visité les chat d'insultes comme le salon insultomic sur coco.fr et autres videos violvocal (où l'insulte est un défouloir, un jeu d'acteur (acteur en mode mono-expression branché sur le seul sentiment de colère, d'accord...), et où elle se manifeste avec exactement le même genre de termes et de haine (raciale ou religieuse) que dans les commentaires débiles qui se comptent par millier sur youtube. là où ce genre de salon d'insultes parait une chose constructive, c'est qu'ils servent de catharsis à bon nombre de décérébrés (ou non) qui en ont besoin et bon, pourquoi pas après tout... question info, evidemment, zéro. je voulais juste parler de ces salons pour montrer que l'ambiance a l'air encore une fois similaire à ce qu'on trouve sur le site hébergeur de vidéos le plus connu de la toile.
les réseaux sociaux, je n'y vais quasiment jamais, mais je suppose que le niveau des commentaires et la façon d'attaquer et de couvrir les sujets se font toujours sous le même angle (recherche du buzz, sensationalisme (un peu comme de la télé quoi))
bref, tout ça pour dire que partout où l'on va, tout parait bien se ressembler comme deux gouttes d'eau! les seuls lieux vraiment utiles à la compréhension du monde se trouvent sur ce blog ci et l'autre à côté et l'autre un peu plus loin.
donc j'espère que ce lieu, même si le consommateur s'en détache pour, je ne sais pas, retrouver un confort qu'il avait quand il avait la télé peut-être, ou avoir l'impression d'être au coeur, tout de suite, de l'action, j'espère que ce lieu restera le principal et le plus important pour la redaction d'articles de qualité.

Politeeks a dit…

Ah je ne suis pas encore arrivé à cette page, va falloir j'investisse dans une tablette pour le lire dans mon canapé.

MHPA a dit…

hé ouais. Bien dit. Plus qu'à se casser de là et aller voir ailleurs, là où la vie réelle enrichit à nouveau tranquillement le bassin de sa propre conscience plutôt que se remplir pour mieux se vider la seconde d'après.

Eric Messeca a dit…

Intéressant façon d'écrire un autre point de vue. Ce qui est bien avec le web 2.0 c'est que chacun peut exprimer son opinion, l'écrire et utiliser les nouveaux usages 2.0 pour le vendre soi même en se faisant aider par l'internet, le web et les réseaux sociaux numériques. Une nouvelle forme de liberté d'expression est née.

Eric Messeca a dit…

Intéressant façon d'écrire un autre point de vue. Ce qui est bien avec le web 2.0 c'est que chacun peut exprimer son opinion, l'écrire et utiliser les nouveaux usages 2.0 pour le vendre soi même en se faisant aider par l'internet, le web et les réseaux sociaux numériques. Une nouvelle forme de liberté d'expression est née.

boronali a dit…

Aérez ! Aérez (disait-il) !

Benoit Desvignes a dit…

Voilà pourquoi j'ai toujours préféré Seenthis à Tweeter !

(jolie page qui me servira sans doute à contribuer à l'illustration d'une prochaine réflexion au sujet de la suprématie de l'émotion instantanée sur la réflexion profonde, suprématie qui semble renforcée par l'air du temps..)

Céline a dit…

Penser court rapide. Prendre le temps de faire les choses est presque devenu difficile de nos jours. Il faut s'autoriser à réfléchir, tâtonner, brouillonner... peut-être que l'écriture papier le permet un peu mieux. Je lisais l'autre jour un article sur le nouvel obs qui parlait des brouillons de Proust et autres écrivains archivés sur Gallica. Au moins on voyait que c'était le chaos avant la mise en ordre des mots. Avec l'ordi on perd un peu de cette qualité brouillon. Le livre de Cédric Biagini sur internet et les technologies qui ont colonisé nos vies est une piste que j'ai commencé à explorer. Je me rends compte que l'on parle plus des articles qu'on a lu dans la journée que des livres que l'on a lus. Il faut retrouver un certain équilibre.

triton95 a dit…

l'avantage d'internet est d'acquérir des lecteurs, et de travailler l'écriture, ce qui aurait été impossible autrement. C'est une obonne étape pour se faire connaitre.

seb musset a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
seb musset a dit…

@céline : voici l'article, effectivement je m'y retrouve.

bibliobs.nouveAobs.com/actualites/20131129.OBS7633/comment-word-a-change-notre-facon-d-ecrire.html

Ceci dit, je n'ai aucune nostalgie de l'époque de la machine à écrire (oui je suis vieux) et j'ai dû écrire 35 versions de mon livre.

@triton : c'est vrai. Always look on the bright side. Ce petit coup de déprime 2.0 est passager.

Le Joe de chez Henry a dit…

Moi, ça fait vingt ans que j'ai viré ma télé et dix que je surfe sur le web. Pour moi le web c'est le témoin impuissant d'un monde qui tourne au vinaigre. On sait tout, on ne fait rien. On est vissé des heures devant ce truc et il ne se passe rien autour. Apart ça les réseaux (a)sociaux ont fait de l'internet un super TF1 où chacun se donne l'impression d'exister à partir de que dalle. Reste l'aspect didactique, à quoi j'accroche encore. Je pense que je serai totalement libéré des écrans dans cinq ans d'ici, et peut-être avant. Je pourrai alors recommencer à lire, écrire, couper du bois, faire mon ménage, mieux cuisiner, m'occuper de la vraie vie mieux que je ne fais depuis que je suis con-necté, c'est à dire assidûment. Je serai redevenu un homme libre.

Anonyme a dit…

Joe :"Pour moi le web c'est le témoin impuissant d'un monde qui tourne au vinaigre. On sait tout, on ne fait rien. On est vissé des heures devant ce truc et il ne se passe rien autour."
J'aime - beaucoup -

Anonyme a dit…

Seb t'as un papier de prévu sur les milliers de prostituées en train de crever la dalle suite à la loi sur la pénalisation des clients ?

une copie de l'article du canard de cette semaine sur une descente de flic à Paris:

http://img15.hostingpics.net/pics/451651vfrt.jpg