vendredi 6 septembre 2013

Retraites : La stratégie du renoncement


Un sondage du Pèlerin révèle que 74% des Français sont opposés à la réforme des retraites annoncée par Jean-Marc Ayrault. Bizarrement, c'est peu commenté.

Même les mesures sur les femmes et la pénibilité ne font pas passer la potion magique.

C'est vrai qu'en y regardant de près, c'est encore plus vicieux qu'une bonne grosse réforme de droite.

Les points pénibilité ne sont qu’un hochet. On ne pourra au mieux en cumuler que 2 ans (contre 15 ans de travail à risque), c'est-à-dire juste de quoi revenir à la situation de ...2013. Paye ton avancée sociale ! 

Les points pénibilité c’est aussi, et surtout, faire rentrer dans les consciences le concept de retraite à la carte (individualisée) dans un système mutualisé (pour tous). Bientôt, chacun pourra reprocher à l’autre d’avoir un métier moins dur que le sien et de toucher trop : là aussi un vrai progrès social, et un point d'argumentation prometteur pour de futures réformes. Nos dirigeants veulent que la pénibilité au travail soit reconnue ? Qu'ils augmentent les salaires. En règle générale et quel que soit le boulot, être payé 1000 euros pour 35 heures hebdomadaires, c’est plus que pénible : c’est être insulté chaque mois.

Sur le long terme, rien ne sera réglé avec cette réforme. On reste avec un déficit prévu de 17 milliards à l’horizon 2040, même si j’ai déjà précisé le ridicule de cette somme au moment où l’on vient d’en jeter 20 par la fenêtre en cadeau sans retour pour les entreprises (ponctionnés sur le pouvoir d’achat des Français, et notamment les plus pauvres vu qu'il s'agit d'une hausse de la TVA). Là aussi spéciale dédicace aux idées de gauche, trahies comme il faut.

Rassurez-vous. Dans son grand effort de soutien au pognon, le pouvoir épargnera les entreprises (et ce n'est qu'un début, parait qu'on n'est "pas assez compétitif"). Dans la pratique, les entreprises vont peu contribuer à l'effort de redressement des comptes. On leur baisse d’autres impôts (En plus de la baisse du "coût du travail", Moscovici leur a annoncé la baisse des cotisations familiales à l'UE du MEDEF) qui seront payés par (guess who ?) les travailleurs. 70% de l’effort portera sur les salariés d’ici 25 ans (3.2 Milliards pour les patrons contre 12.8 payés par les salariés). J'espère que d'ici là ils disposeront d'autant de relais dans la presse et à la télévision que patrons et actionnaires (180 Milliards versés aux actionnaires en 2011) pleurnichant depuis deux ans de plateaux TV en tribunes radio sur les "charges" les "asphyxiant".

On travaillera donc plus longtemps (Bien vu la gauche). Ou plutôt travailleront plus longtemps ceux qui auront un travail, la denrée se raréfiant. Scoop, le travail continuera à être de plus en plus rare, euh pardon, flexible. La France atteint un taux historique d’embauche en CDD (82.4%) au premier trimestre 2013. 

Chômage plus souvent + jobs précaires dans plein de secteur +  entrées de plus en plus tardives dans l’emploi et sorties de plus en plus précoces + multiples caisses de retraite (la réforme ne prévoyant étrangement aucune réduction dans le domaine) + hausse de la durée de cotisation = à terme des baisses de pensions pour tout le monde. Je ne sais pas si "on vivra plus longtemps". En revanche, second scoop : c’est bien parti pour que nous vivions pauvres plus longtemps.

Alors oui, certains (en mode Christine Lagarde) s'emballeront sur 0.3% de croissance (anticipé) par l’OCDE. On leur rappellera (mais ils le savent très bien) qu’il faut au minimum 3% de croissance pour commencer à créer des emplois sérieux (non je ne parle pas des jobs allemands à un euro, ou de cette myriade d’autoentrepreneurs bossant déjà autour de moi littéralement pour rien, et sans protection, pour le plus grand bonheur de patrons, pauvres martyrs décomplexés multipliant ainsi leur marge par 2 ou 3 tout en dumpant les salaires à la baisse).

Bien évidemment, il n’y aucun effort de lisibilité des retraites. Plus aucun salarié ne sait combien il touchera, ni s’il touchera quelque chose. Troisième scoop : c’est fait exprès. C’est l’ambition de fond de ces réformes ne résolvant rien se succédant de gauche à droite. Ou plutôt de droite avec caféine à droite sans sucre.

Il s’agit de décourager progressivement les gens, de la faire renoncer (et ça marche). 

Il faut leur sortir de la tête l’idée :

1 / de prendre une retraite tout court (tant qu'à faire si tu pouvais crever en travaillant, ça arrangerait notre dette : ce péché originel des peuples coupables selon le catéchisme dominant de ceux s'enrichissant sur leur dos). 

2 / de toucher quelque chose un jour en cotisant à travers le système par répartition aujourd’hui. (En omettant de l'équation notre démographie triomphante, l'augmentation du PIB, l'accaparement des richesses par les actionnaires ou l'ébauche de l'esquisse de l'hypothèse de payer un peu plus les salariés).

Ainsi peu à peu, par dépit et peur, les salariés sont incités à basculer dans la retraite par capitalisation, les assurances privées ou l’investissement immobilier, pour le plus grand bonheur des banques qui vont jouer tout ça en bourse pour 1 / produire de l'argent nocif 2 / générer de nouvelles crises financières (C'est marrant comme dans tous les coups pourris on les retrouve).

Ainsi, en une génération, tu démantèles en "douceur" un acquis social, sans toucher à certaines grosses retraites actuelles. Au lieu de défendre le système, de l'expliquer, on l'enterre progressivement, en le complexifiant, en l'éparpillant.

La solidarité intergénérationnelle, principe même de la retraite ? Penses-tu ? Explosée ! Au contraire, les instigateurs de cette réforme optent sciemment de jouer les vieux contre les jeunes. Ces derniers prendront (enfin continueront à prendre) tout dans la tronche.

Alors faites ce que vous voulez. Même si je sais qu’il faudrait taper plus concret, plus fort, plus festif aussi, je serai le 10 dans la rue comme à l’époque où nos ennemis étaient au pouvoir. 

Oui exactement comme à cette époque.

Illustration : No country for old men, Coen bros. 2007

Articles connexes :
Ce jour où la gauche a augmenté la TVA
Le choc de compétitivité dans ta gueule
A l'ombre des patrons en pleurs

8 commentaires:

Politeeks a dit…

on a tous compris le truc : c'est pour faire grossir les fonds des assurances, des banques et autres nuisibles ..

babelouest a dit…

.... qui (je rebondis sur Politeeks) vont utiliser ces fonds pour les placer "à la Madoff", avec ce qui en découle inéluctablement : pas grave, les administrateurs de ces fonds se seront servis les premiers.

Aussi longtemps que les magouilles financières ne seront pas criminalisées, la fuite en avant continuera, favorisée par les "représentants du peuple" manipulés, instrumentalisés, voire pour certains soudoyés.

Dominique Goutard a dit…

Et les merdias ont déjà classée comme insignifiante cette journée du 10 ...

babelouest a dit…

La journée du 10 ne peut avoir un impact que si elle est le signal d'une grève dure et générale : ce que les Centrales ne tolèreront pas.

Au moins la Céheffe annonce la couleur, avec ses drapeaux jaunes.

Constantin a dit…

Excellente synthèse.
Juste un bémol :

"les salariés sont incités à basculer dans la retraite par capitalisation, les assurances privées ou l’investissement immobilier."

Oui, enfin...les salariés qui ont les moyens. Et ils seront/sont de moins en moins nombreux.
C'est ça qui est adorable avec ce système : après avoir bouffé tout le monde, il se chie dedans lui-même.

Rosa Elle a dit…

On n'est plus dans l'insulte, là, on est dans la prostitution des corps, au niveau des bas salaires: avec les temps partiels, on se retrouve avec des femmes (mais aussi des hommes)qui font des horaires de merde pour 600 euros par mois...de quoi faire de beaux esclacez.

Pierre a dit…

On a que ce qu'on mérite. La vérité c'est que les petits vieux d'aujourd'hui sont ceux qui ont profité du système à tort, qui nous on mis dans la merde mais qu'on touche pas à leur retraite et surtout pas à leur héritage. Mais ne nous trompons pas, nous sommes 50% à voter pour des incapables de droite comme de gauche depuis des décennies, l'extrême gauche ou l'extrême droite sont aussi incompétent que les autres, et on préfère attendre de votre pour sanctionner plutôt que de faire l'effort de repenser réellement la société, quitte à perdre certains avantage matériel. Ce qu'on nous impose par la retraire n'est rien par rapport à ce qu'on impose indirectement à la chine, l'afrique, la nature. Et on a rien a foutre de ce qu'ils pensent. Donc non, prenez vous votre réforme de la retraire qui n'est pas si injuste que ça et réfléchissez plutôt à réellement changer les choses dans le bon sens !

Benoit Desvignes a dit…

Sans décourager ceux qui veulent descendre dans la rue, juste une remarque sur

Pour moi y aurait un truc urgent à faire, c'est abandonner cette idée de cogestion paritaire de la sécurité sociale patronat-syndicats.
La solidarité envers les retraités et les chômeurs c'est de l'intérêt général, ce devrait être financé par la fiscalité étatique comme au Danemark, par un impôt sur le rendement des sociétés, pas en taxant la masse salariale des entreprises.
Les syndicats sont bien gentils, mais leur préoccupation ce sont leurs cotisants, pas l'ensemble de la population. Quant aux patrons..

Avec ce système on est piégé à contempler l'érosion inéluctable du système, le chômage de masse a changé la donne, le système actuel de financement de la retraite par répartition est une aubaine pour le patronat : ils pleurnichent sur le "coût du travail" et la compétitivité et on leur fout la paix. Moins ils emploient de salariés, moins ils participent à la solidarité nationale, et pourtant ça ne les empêche pas de s'en foutre plein les poches..
J'en parle sur mon blog, la baisse de l'IS qui doit sans doute compenser la hausse des cotisations est d'ailleurs un symbole assez édifiant...