Le film en question, c’est L’ABANDON de Vincent Derenq, retraçant les derniers jours de l’enseignant de collège Samuel Paty, menacé puis exécuté à la sortie de ses cours par un terroriste islamiste. Et pour toutes les raisons déjà évoquées, mais aussi parce que ce mois d’octobre 2020 me rappelle certaines situations professionnelles, images violentes et basses réactions humaines auxquelles j’ai été confronté, je n’avais aucune envie de voir ce film.
Et puis il y a eu cette vidéo.
Nous sommes à Cannes et deux tiktokeurs cinéphiles de gauche nous donnent leur avis à chaud, entre deux insultes et appels à voter Mélenchon.
Il n’en fallait pas plus que les propos de ces deux débiles pour me donner immédiatement envie de voir L’ABANDON. Je savais que je n’allais pas le regretter. Car je pense — et je pèse mes mots — que L’ABANDON sera l’un des films majeurs de l’année, tant sur la forme que sur le fond.
Je me plains régulièrement que le cinéma français ne prenne pas à bras-le-corps notre époque et que les archéologues du futur auront bien du mal à comprendre à quoi ressemblait la France de 2026 à la seule lumière de notre production cinématographique. Ici, c’est totalement faux : L’ABANDON est une réussite totale. Un film essentiel, même dans ses quelques faiblesses.
D’abord, parlons du film formellement et de sa mise en scène, qui n’est ni dans l’évitement ni dans la surenchère. Le film est toujours à la bonne distance, avec le courage de dire et de montrer les choses quand il le faut, mais aussi d’en rester aux faits. C’est une enquête minutieuse, clinique, qui fait apparaître l’implacable mécanique d’un abandon général de Samuel Paty, de ces abandons dépersonnalisés mais « bienveillants » dont l’administration française a le secret. D’ailleurs, Samuel Paty devient progressivement un personnage fantomatique au fil de l’intrigue, à mesure que son destin sacrificiel se rapproche.
Au-delà de la maîtrise de sa réalisation, et indépendamment de cette histoire vraie dont on connaît l’issue dès le début, L’ABANDON est malheureusement un thriller captivant. On ressent de l’intérieur l’enfer et la solitude des derniers jours de Samuel Paty. L’interprétation, le mixage du film, la photographie, les décors : tout est soigneusement composé au service du ressenti et de la crédibilité, sans effet inutile. J’ai rarement expérimenté, en fin de séance, un tel silence dans une salle pourtant presque pleine.
Le fond maintenant, car c’est là, visiblement, que nos tiktokeurs critiques mélenchonistes sont un peu gênés par le film. L’ABANDON est évidemment bien moins manichéen que ces connards ne le prétendent — et que j’aurais moi-même pu le craindre. Ce n’est pas un film manichéen du tout. On n’est ni chez Yves Boisset — avec toute l’admiration que j’ai pour lui — ni dans une série Netflix. À peu près tous les écueils et raccourcis sont évités. C’est d’ailleurs ce que nos critiques LFIstes reprochent au film : ne pas être explicitement de gauche, ni sombrer dans le misérabilisme ou l’excuse permanente.
S’il y a une communauté stigmatisée dans ce film, c’est celle des barbares et de ceux — musulmans ou athées, blancs ou non — qui leur servent la soupe à base d’excuses permanentes ou d’accusations aveugles de racisme à la moindre remarque.
L’ABANDON est également une démonstration en règle de la froideur de l’administration française, bien cachée derrière ses acronymes à la con et ses belles valeurs qu’elle peine tant à incarner au quotidien. Je pense par exemple à la lâcheté de ce « référent laïcité » qui laisse à découvert le soldat Paty alors que celui-ci ne fait qu’appliquer un programme scolaire défini par le ministère. Ou encore à l’attitude de certains collègues de Paty qui prennent les devants en s’excusant auprès des élèves musulmans sans chercher à comprendre, ni même à vérifier les faits reprochés à Samuel.
C’est aussi la grande qualité du film : démonter l’emballement, la mécanique ayant conduit au meurtre de Samuel Paty. Une mécanique de la barbarie entièrement basée sur un mensonge.
J’ai vécu cette époque sur les réseaux, dans les jours qui suivirent, où les coupables sont devenus les victimes, et Samuel Paty le responsable de son propre crime. Il aurait été « maladroit », aurait commis « une erreur », ai-je lu — et même entendu — de la part de certains personnels de l’Éducation nationale. Très peu, certes, mais très orientés politiquement. Le film montre aussi ces réactions que je pensais à jamais enfouies dans la honte de l’oubli individuel et collectif.
J’entends maintenant d’autres voix bien-pensantes qui se disent réservées sur ce film pour les « risques de stigmatisation » ou parce qu’il a été produit par untel, qui est le copain d’untel, dont on sait bien qu’il a côtoyé untel et que donc tous sont des fachos. D’ailleurs, vous le savez bien : selon le même principe, puisque La Liste de Schindler a été réalisée par un juif, on pourrait se demander si le film est vraiment objectif dans sa représentation des camps de concentration ?
On les reconnaît bien, ceux qui sont plus offusqués par une fiction qui ose représenter le déroulé d’une horreur que par l’horreur elle-même.
Ce n’est même pas seulement que ces tiktokeurs, idiots utiles des barbares, sont une honte pour la gauche et pour le parti de Mélenchon — qui d’ailleurs ferme bien sa gueule sur ce film, lui qui a pourtant un avis sur tout. Non, ils sont une honte pour la nation et, plus globalement, pour le monde humain.
En attendant, allez voir L’ABANDON.
Texte écrit pour le numéro 50 du podcast JAMAIS TROP PAS ASSEZ :
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