dimanche 24 avril 2016

Où étais-tu la nuit dernière ?

 
Journal, 21 avril 2016 > Toute la journée en montage. Je coupe les infos. A peine le temps de voir en fin d'après-midi, un partage Facebook au sujet d'un corps sans vie retrouvé à Paisley Park. Je ne m’inquiète pas plus que ça. Les filles rentrent vers 19h. En leur mettant des dessins animés sur la télé, j’aperçois un extrait de Purple Rain sur France 5. A 19h20, Prince sur une chaine nationale ? Lui qui (comme la bonne musique en général) est tricard des heures de grande écoute sur les médias depuis si longtemps. Je n’ai pas besoin de lire le synthé. Je comprends.

Prince est mort à 57 ans.

Ce moment, je ne le redoutais même pas tant il est inconcevable, surtout depuis que Prince entre apaisé dans une nouvelle phase de sa carrière et que je l’imaginais atterrir en douceur d’ici vingt ans dans des croisières souvenir pour ses anciens fans, ou dans un club de jazz, ou les deux. Je ne pleure pas. Je m’étonne même d’être totalement froid. Le téléphone vibre sans cesse. Des condoléances. Des cœurs. Des SMS. Je n’en ai jamais reçu autant et aussi vite. Je ne pensais pas avoir fait autant étalage de ma passion auprès de mon entourage et sur les réseaux. J’ai du mal à partir aux 50 ans de Jegoun. Je suis quand même sonné, ça monte. Gildan m’envoie un message :

- Tu sais ?
- Yep.

Le repas à la Comète n’est qu’un flottement cotonneux d’où je ne perçois que les échos du best-of de Michael Jackson que le patron a jugé bon de passer en boucle. Dans le brouhaha, sur l’écran d’une chaine d’info, j’aperçois Raphaël. Il a les mots justes et relève le niveau bien mal engagé tout à l’heure avec Eric Dahan qui n’a pas attendu dix minutes après l’annonce du décès de Prince pour piétiner son œuvre.

J’entraîne Gildan à la soirée hommage organisée en une heure par Schkopi au Réservoir. La première fois que j’y retourne depuis 2012 et le concert de The Family (les premiers interprètes de Nothing compres 2U). C'était le soir des 60 ans d’Eric Leeds. J’étais comme un fou, je discutais avec des légendes de mon adolescence qui ont collaboré avec Prince à des moments clés, et je filmais leur concert. Devant la salle, des visages sombres que je connais et d’autres visages, le regard tout aussi perdu, croisés au fil des années de concert en concert. J’ai presque honte de ne rien sentir, de ne rien afficher à part une décontraction de façade. Something does not compute. Nous pénétrons dans le club aux sombres éclairages pourpres alors que raisonne de la façon la plus glauque du monde sa chanson la plus triste : Sometimes it snows in april.

Sometimes it snows in april,
Sometimes I feel so bad,
Sometimes I wish life was never ending,
but all good things, they say, never last.

J’ai envie de partir.

Comment va-t-on faire ? Comment vais-je faire ? Comment ne pas parler de sa musique au passé alors que sa musique c'est lui ? Comment faire vivre tout ça ? Comment laisser la place à du nouveau tant il est inégalable ? 

Bientôt des souvenirs m’assaillent dans tous les sens : Des concerts évidemment, ceux auxquels j’ai eu le privilège (cher parfois) d’assister, mais aussi ceux que j’ai raté (ça fait partie de l’expérience, et finalement j’en garde aussi un bon souvenir. Je l’ai d’abord aimé grâce à ces centaines de concerts dont je ne connais que les enregistrements). Plein de flashs sans aucune hiérarchie sur ces petits moments qui n’ont rien et tout à voir avec lui, ces trente-trois dernières années où il m’a accompagné chaque jour. Je me souviens précisément du moment et de l’endroit où je l’ai découvert, aux balbutiements de mon adolescence. La déconcertante et magique première écoute d'Around the world in a day l'année suivante. Ce moment où j’ai clairement basculé, deux ans plus tard, avec la sortie de Sign of the Times et cette émission sur la toute jeune Skyrock diffusant l’intégralité du double album le soir même de sa sortie, les cassettes de compilation faites au collège, les paroles sur mes cahiers, les vinyles achetés à Londres en 1987 lors d'un week-end de gavage princier (disques stupidement revendus des années après), mon premier concert au Parc des princes en 90 (peut-être le moins bon de tous, et qui pourtant a été un déclencheur supplémentaire), les discussions entre fans sur Minitel, 3615 code stars, mes dessins, des heures de dessin autour de son univers (là il m’a vraiment aidé à passer des moments difficiles). Mon premier enregistrement pirate acheté 500 francs à un revendeur hollandais le Small club 2nd show that night, écouté en boucle cet été de solitude 1990 et qui est encore là sous mes yeux au moment où j’écris ces lignes. C’était tellement décoiffant musicalement, différent de ses hits et d’une qualité audio si parfaite que j’ai d’abord cru à un « fake ». Ma course aux bootlegs, mes pochettes recomposées, ces heures en sa compagnie auxquelles je ne faisais plus attention tant elles étaient naturelles, ces voyages en Europe et aux États-Unis que je planifiais toujours autour de ses concerts durant dix ans. Ces longues répétitions au palais des sports d'Anvers où il était habillé pour une fois (presque) en civil et jouait les morceaux que nous lui demandions. Cette inoubliable et improbable nuit dans un petit club à Las Vegas en 1999 après laquelle je me suis dit : « OK c’est bon. Ce que je viens de vivre pendant des heures est indépassable ».

Le New Morning dix ans après me prouvait que, oui, cela pouvait encore être dépassé.


Même si parfois il m’énervait, et que je m’en éloignais, il était toujours dans mon air. Ayant une défiance pour la vénération aveugle, je me suis toujours défendu d’être le "vrai fan" (ce qui m’a d’ailleurs connement fait rater pas mal de concerts y compris une fois juste en bas de chez moi) sans toutefois jamais cacher ma passion pour sa musique et son énergie (elles étaient trop consubstantielles de ma vie pour pourvoir les dissimuler). Mais cette nuit, au fil des heures les enchainements du DJ ReverendP et l’alcool font leur effet.

How can you just leave me standing  ? Alone in a world that's so cold.

Je craque sur une chanson "inoffensive" Beautiful, loved and blessed, une de ces ballades récentes sur lesquelles, entre les démos, les avalanches d’enregistrements inédits, de concerts, mon attention glissait jusqu’à présent. Cette nuit, cette chanson est une flèche tirée de l'au-delà qui me perce le cœur. Je pleure et bats la mesure. La joie et la peine, comme le sentiment amoureux. L’être aimé n’est jamais assez là. Même quand il est là. C’est exactement ce que je ressens. C'est ce que j’ai toujours ressenti avec Prince, avec des débordements parfois, une distance raisonnée à d’autres moments, ou en le refusant, tout simplement parce qu’un amour trop intense vous empêche parfois de vivre.

Body don’t wanna quit, gonna get another hit.

Dans les larmes, je bricole une cohérence à tout cela : cette dernière tournée énigmatique où il joue seul au piano (je dois avouer que ce trop-plein soudain m’agaçait alors qu’il snobait stupidement en live cet instrument dans lequel il excelle aussi bien, voire mieux, que dans les autres) et la reprise de Heroes depuis quelques semaines (lui qui n’a jamais joué du Bowie) sur cette même tournée. Même les paroles que je considérais être son seul point faible prennent une autre dimension, de Let’s go Crazy aux dernières secondes du dernier morceau de son dernier album. Je ne m’étais pas inquiété sur sa santé. Je m’inquiétais sur ses choix artistiques et commerciaux récemment, mais j’étais déterminé à rester insensible à sa personne (toujours ma vigilance à ne pas tomber dans le fanatisme), et je n’ai pas prêté d'importance à ce que j’interprète maintenant comme des signes. Sauf bizarrement la veille de son décès, où j’écoutai religieusement une émission de FIP qui lui était consacrée, en postant sur Twitter un commentaire sur chaque chanson (ce que je ne fais jamais). Expérience décalée qui ajoute au côté surréel de ma nuit blanche.

I’m gonna dance my life away.

Nous écoutons très fort sa musique jusqu’à très tard. On danse, on rit, on pleure. Comme dans un concert de Prince, plein d'inconnus sont au diapason de la même émotion. C’est ce qu’il fallait. Un énorme merci à Raphaël. Nous marchons à l’aube. Comme d’hab. Comme après le concert surprise  du Bataclan, toujours en 99, où à peine sorti, usé mais heureux, il fallait reprendre une journée de montage dans la foulée. Je dis au revoir à Gildan à Bastille. Il me rend mon casque qu’il avait gardé dans son sac. Et j'écoute encore celui que j'écoute au moins une fois par jour depuis trois décennies.

En me demandant de quoi demain sera fait.



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3 commentaires:

Nicolas Jégou a dit…

Rectificatif (inutile) : le jeudi et le vendredi, il n'y a ni le patron ni Fred. Quand il y a beaucoup de clients, Roger ne gère pas la musique et c'est n'importe quoi.

Précision (tout aussi inutile) : j'ai jamais été fan de Prince ou Jackson. Et ma passion pour Bowie n'a duré que quelque mois. Aucune disparition d'artiste ne m'a mis dans la peine ou dans le sentiment que tu décris (sauf celle de Giscard). Tout au plus dans la nostalgie de vieux souvenirs.

seb musset a dit…

Rectificatif : Giscard est indestructible.

Julien Brs a dit…

Superbe témoignage, tout d'abord ! Mais pourquoi ne pas se proclamer fan quand on consacre sa vie à son idole depuis 30 ans?

En tout cas, pour la seconde fois cette pleuré j'ai pleuré. Après avoir perdu mon artiste préféré, David Bowie, voilà que Prince s'en est allé aussi. Mais de quoi sera bien fait demain ? Telle est la question. L'avenir s'annonce triste. Plus d'albums de Prince. Plus de Bowie. Reste quelques grands groupes (au hasard, U2) qui font des albums sympa mais pas extraordinaires, qui aurait un peu tendance à trop se reposer sur leurs acquis. L'époque des chef-d’œuvres et œuvres majeures serait-elle révolu ?