mardi 11 décembre 2012

50 nuances de givre


" -  Regarde comme il est trop beau !"

Sur le chemin, Alissa slidait ses instagrams sur le S3 jusqu’au cliché du frigo américain. Massif, le  ténébreux monolithe gris mat semblait garder jalousement derrière ses deux portes doublées inox une galaxie d'opulence alimentaire. Ses ténèbres anthracites, rehaussées du délicat rétroéclairage indigo cerclant le distributeur de glaçons, se calaient à la perfection dans la déco, façon salle d'autopsie NCIS, de la cuisine de la jeune assistance adjointe.

" - C'est pas superbe ça ?"

Alissa brandit les preuves téléphonées de son succès d'intérieur à Sidonie, sa responsable un peu ballonnée par la pause déjeuner expéditive, pour cause de manque d'effectif, au Speedy Tacos en face du bureau. Tout en s'interrogeant sur les ressorts psychiques pouvant conduire une jeune fille d'apparence équilibrée à prendre des portraits arties de son frigo pour en faire l'article à ses collègues et en tirer là le sentiment d’avoir accompli l'œuvre d'une vie, mais sentant bien que face à l’exposition soudaine de cette plénitude domestique les codes du savoir-vivre salarial préconisaient une approbation circonstanciée sous peine d'avoir à subir une ambiance de merde pour le reste de la journée, Sidonie ne trouva rien d’autre à répliquer que:

" - Oh oui alors, il très beau." Au terme duquel elle contint, non sans mal, un rôt saveur fayot.


Tout à son extase, Alissa ne décela pas la pointe d’ironie de sa supérieure hiérarchique cadençant leur avancée vers la rembauche d'un pas pressé.

"- Avec Thierry, on l’a payé 649 euros !"

Sidonie songea que sur un salaire de 1200 euros, et même avec l’apport de son homme de compagnie, 649 euros constituaient tout de même une putain de somme pour Alissa. Ce proxénète de Sofinco avait encore dû prendre le relais des désirs électroménagers de la jeunette en CDD. Fallait-il y voir les indices d'une libido chamboulée et le bouillonnement des passions provoqué par ces catalogues aux photos léchées pilonnant nos boîtes à lettres de leurs assauts érectiles ? Toujours est-il que Sidonie sentit poindre sur les lèvres d'Alissa une jouissance à peine dissimulée à la prononciation de cette phrase: 

" - Tu te rends compte: 649 euros !"

Ce à quoi Alissa ajouta avec l'assurance de faire mouche.

"  - Alors qu’il en vaut 1070 !"

Il en allait du frigo comme de l’accession à la propriété, le montant acquitté véhiculait un message capital. Il fallait que ce soit assez cher pour que la chose acquise n'apparaisse pas dévaluée aux yeux de l'interlocuteur, qu'elle impose le respect et vous place dans le camp des riches. Mais, il convenait dans le même temps de "faire une affaire" pour vous rassurer et prouver à l'entourage la supériorité de vos décisions sur le commun des mortels achetant, eux, à n’importe quel tarif sans passer soirs et journées à comparer, les inconscients. Reconnaissance sociale et affirmation de soi évoluaient dans l'enclos fermé d'une consommation calibrée. Ils dépensaient pour exister comme les autres, tout en affirmant dans la seconde d'après que, faisant ainsi, ils économisaient plus que les autres, forcément. Voilà qui, du bureau aux réseaux sociaux, des amis à la famille, meublait 70% des  conversations du monde de Sidonie. Le reste se dispatchant entre le descriptif de la dernière excursion en pack familial chez Disney, les +1 compulsifs des blagues anti-Hollande les plus éculées et la complainte sous forme de statut facebook d'avoir à payer trop d’impôts pour ces profiteurs d'assistés.


Dans le hall aux arbres en plastique du building de bureaux, Sidonie observait sans mot dire l'assistante adjointe dissertant sur la "révolution" du tiroir à agrumes connecté en wifi avec le panier virtuel de ses courses en ligne, dont elle avait dû par ailleurs ralentir fréquence et quantité car "la vie est vraiment trop chère". L’économie avait beau marcher sur la tête, les salariés stressés sauter par les fenêtres et les taux de perte, nommés "clodos", mourir de pauvreté dans nos rues: les stratèges de la publicité l’avaient finement joué. Les enfants de la croissance atone, ballottés volontaires d’un job à l’autre toujours moins payés, s’échangeaient désormais avec concupiscence les photos de leurs intérieurs aseptisés tels les diplômes encadrés du rêve américain enfin décroché.

Certes, le frigo américain ne s'obtenait qu'au sortir d'une confection asiatique au rabais dans un atelier d'esclaves et grâce au soutien intéressé d'un crédit à la conso bien français, tandis que la cuisine américaine, elle, n'était qu'une ruse immobilière pour construire une pièce de moins et habituer le locataire à vivre dans plus petit, mais Alissa puisait dans ces preuves de dépenses, chères mais pas trop, la force de continuer à croire en son élévation.  

Sidonie vagabondait en pensées sur ces amères ironies tout en pointant sur ce robot importé  rapportant l’assiduité des employés.

Les deux collègues redevinrent sérieuses alors que l'ascenseur les rapprochait du floor de leurs offices. La responsable vente secteur 6 repris mentalement le cours des affaires à traiter en TTU, "très très urgent", comme inscrit dans un courriel matinal lapidaire et néanmoins bourré de fautes d'orthographe posté par sa supérieure régionale, et notamment la question de l'annonce à 8 salariés de la non-reconduction de leur CDD. 

Liste en tête de laquelle figurait le nom d'Alissa. 

La douce voix synthétique leur annonça le bon niveau. Les deux collègues s'échangèrent un bref sourire de réconfort. Laissant d'abord s'échapper le souffle froid de la climatisation, les deux portes en inox gris glissèrent laissant apparaître le bac aux employés.


Articles connexes:
- L'ordre des choses
- Sick city
Ça s'en va et ça revient

Illus : 2001 a space odysseyAlex Greenberg.

5 commentaires:

StefG a dit…

Ah le monde de Sidonie... (flingué par Aglaë).
Très beau billet, il a le côté glacial et visuellement limpide du frigo lui-même.

Mire Adore a dit…

"Certes, le frigo américain ne s'obtenait qu'au sortir d'une confection asiatique au rabais dans un atelier d'esclaves et grâce au soutien intéressé
d'un crédit à la conso bien français,
tandis que la cuisine américaine, elle, n'était qu'une ruse immobilière pour construire une pièce de moins et habituer le locataire à vivre dans plus petit,
mais Alissa puisait dans ces preuves de dépenses, chères mais pas trop, la force de continuer à croire en son élévation. "



Personnellement, j'aime beaucoup ce type d'article "fictionnels" que vous écrivez.
Cela me rappelle vos livres. (A quand le prochain ?)

Au délà de toute analyse sociale et politique, vous êtes un auteur, mon cher Seb.

Carmine a dit…

Fiction pas tant que ça, il y a bien des gens qui prennent leur bouffe en photo.A part ça la sauce est trop épaisse et au final ça me reste l'estomac. Mais continuez, on vous aime bien.

cdg a dit…

c est moi qui suis completement deconnecte ou un frigo en france ca vaut vraiment ce prix (640 €) ?
apres tout il y en a bien qui mettent 15 000 € dans des lunettes ... (mais la je doute que ca soit a credit)

tMn a dit…

Comme Mire Adore, j'aime beaucoup ce style de billets ! Encore !