lundi 29 octobre 2012

A l'ombre des patrons en pleurs

"Le catéchisme de l'identité nationale est une fable politique destinée aux modestes et aux humbles."
Thierry Pech in Le temps de riches, 2011, Seuil.

Depuis le 6 mai, elles sont partout. Pas une émission de télé, un débat radio ou un journal sans elles ou leurs relais implorant le gouvernement, sur le ton de l'indignation ou de la menace, de procéder au "choc de compétitivité" dont la France aurait besoin. Qui ? Les pleureuses.

Dernière publication des kadors du CAC40 qui, grisés par l'impopularité du gouvernement chez les CSP+  apeurés par les impôts, la jurisprudence des pigeons et un indécrottable sentiment de supériorité sociale, ne se cachent même plus pour lobbyfier dans l'indécence: la tribune des 98 patrons des "plus grandes entreprises"  dans le Journal du dimanche pressant le gouvernement de baisser le prix du travail[1].

Soyons constructifs. Rangeons la batte et restons zen. Réfléchissons avec nos bienfaiteurs  concernés par la cohésion salariale et le bien-être collectif aux pistes pour résoudre le drame comptable que traverse notre pays.

Prenons les 3 arguments-chocs de la tribune de nos winners:

"1) Avec une dépense publique record de 56% du PIB, nous sommes arrivés au bout de ce qui est supportable. L'État doit réaliser 60 milliards d'euros d'économies (3 points de PIB) au cours des cinq prochaines années."

Dieu du capital ! Les chiffres sont terribles, sidérants, et coupant court à toute réflexion (c'est fait pour). Il nous faut payer sinon c'est la fin, oui mais la fin de qui exactement?  Dans un souci d'efficacité et avant d'avoir à taper dans le portefeuille du travailleur lambda, qui lui ne peut menacer de quitter le pays tel un Christian Clavier véxéavant de chercher à dépenser moins intéressons-nous à ce que nous pourrions récupérer avec une meilleure gestion comptable. Et dans ce domaine, l'expertise de la Cour des comptes doit théoriquement faire autorité.

En 2010, elle estimait le manque à gagner fiscal a environ 120 milliards d'euros dont:

- 20 à 25 milliards de fraude fiscale (avec entre autres, 7 et 12 de fraude à la TVA. 4,6 milliards de fraude à l’impôt sur les sociétés, 4,3 milliards de fraude sur l’impôt sur le revenu).
- 8 à 14 milliards de fraude aux cotisations sociales (travail au noir pour la plus grande partie)
- et... 80 milliards d’avoirs fiscaux non déclarés en Suisse (et quelque chose me dit que le travailleur français moyen n’y est pas pour grand-chose)

Bref, la première des urgences pour réduire les déficits publics, c'est d'augmenter fissa le nombre de contrôles fiscaux et d’inspecteurs du travail. (Pour le fun on recensera par la suite le nombre de pleureuses signant encore la tribune).

Ci-dessus. Un paradis fiscal.

"2) Pour les entreprises, il faut baisser le coût du travail d'au moins 30 milliards d'euros sur deux ans, en réduisant les cotisations sociales qui pèsent sur les salaires moyens (2 smic et plus). Un transfert financé pour moitié par un relèvement de la TVA de 19,6% à 21% (la moyenne européenne) et l'autre moitié par une baisse des dépenses publiques."

Tiens donc... réduire les cotisations sociales qui "pèsent". Au-delà de l'incroyable créativité de nos patrons consistant à payer moins les salariés et à augmenter le coût de la vie pour tous, et qui explique probablement leurs rémunérations explosant à la hausse en période de crise et pourquoi, parait-il, le monde se les arrache, il s'agit ici de "se payer sur la bête" (l'autre nom de la "compétitivité"). La bête, c’est celui qui se tue au travail. Non satisfaits de ne pas l'augmenter, enlevons-lui du salaire différé (santé, éducation, retraite et autres services qu'on pourra dans un second temps lui refacturer en version privatisée, discount ou premium) en prétendant que "ça pèse" et relevons-lui de 2 points tous les prix à la conso. La faute à un délai de bouclage trop court ? Nos grands patrons n'ont pas inclus à leur tribune la dénonciation des 293 niches fiscales dont bénéficient les grosses entreprises pour échapper à l’impôt (Grosses entreprises du CAC 40 qui au passage sont moins imposées, à hauteur de 8% sur 83 milliards de bénéfices redistribués pour près de la moitié à leurs actionnaires, que les PME imposées à 22%).

"3) Il faut garantir aux entreprises un environnement fiscal favorable et stable en baissant notamment l'impôt sur les sociétés pour le ramener au niveau de nos voisins européens."

Vu que la fiscalité sur les entreprises n'a de cesse de baisser depuis 30 ans avec les formidables contreparties que l'on connait sur l'emploi et ta fiche de paye, quand tu lis "stable" il faut bien sûr comprendre "en exponentielle clémence".
Je passe sur les aides publiques captées en exclusivité par les grosses entreprises qui ne s’embarrassent pas de tribunes poignantes pour licencier juste derrière, on notera tout de même ce souci maladif d'alignement sur "nos voisins européens". Nos grands patrons nous alertent sur un déficit extérieur "en chute libre" alors que les mêmes hurlent à la "débilité mentale" dès qu’on leur esquisse l'hypothèse d'une ébauche de protectionnisme économique. L’environnement économique se cantonnerait à l’Europe ? OK. Donc on s’aligne sur qui exactement ? La Belgique ? La Lituanie ? L’Allemagne sans salaire minimum ? Nul ne le sait, mais j’ai ma petite idée. C'est tout bête (et tu me diras "zut alors, comment qu'on y a pas pensé il y a 20 ans quand on nous a vendu le machin au JT ?"), mais l'harmonisation fiscale et salariale européenne n'aurait jamais dû être un but, propice au dumping intra-communautaire, mais un préalable à toute union économique.

Nul doute que ce jour où nous serons tous bien alignés sur le plus compétitif d'entre-nous, les mêmes pleureuses (ou leurs héritiers) nous publieront une nouvelle tribune sur la nécessité de s'aligner sur d'autres contrées encore plus performantes.

Et à propos, pour le travailleur il n'y a pas plus de "valeur travail" que de "coût du travail" ou d'"esprit d'entreprise": il n'y a que le salaire.  Toute autre considération est source d'enfumage.

20 commentaires:

Gabale a dit…

Bon billet et super titre !

Stef a dit…

Oui le titre montre bien que cette tribune profite à ceux qui ont les moyens de communiquer le plus la défense de leurs interets. Se soucient-ils du smicard ou du pauvre Sdf qui crève dans la rue....

Noum a dit…

"Et à propos, pour le travailleur il n'y a pas plus de "valeur travail" que de "coût du travail" ou d'"esprit d'entreprise": il n'y a que le salaire. Toute autre considération est source d'enfumage."

+1

Ici on aime pas l'oligarchie, pardon, je voulais dire "la liberté", mais la vérité a une fois de plus rippé ! :-( a dit…

Mensonges de fonctionnaires !! :-@

(blagues à part c'est vrai que c'est pratique la pathologie des libertarés, c'est toujours la fôte aux socialistes et aux fonctionnaires qui,comble du crime contre l'économie, sont parfois les mêmes, de fait, la prise de médocs doit grimper en flèche pour nos petites merdes libertarées ! ^^ )

Accessoirement, très bon billet comme souvent.

http://www.youtube.com/watch?v=7dKJaoNyGks

Bisous aux larbins qui font tapiner la liberté comme ils feraient tapiner vos gosses, si vous les laissiez faire. ;-)

Politeeks a dit…

Manifestement les médias TV n'ont que les mots cout du travail à la bouche.

Même CAHUZAC a réussi à torcher une journaliste sur France5 dimanche, etonnant non?

Anonyme a dit…

Manifestement les médias TV n'ont que les mots cout du travail à la bouche.

Oh si les médias n'avaient que ca dans la bouche... Ils ont aussi la queue des milliardaires jusqu'à la gorge, semble-t-il. (et ils en redemandent, ces gourmands ^^)

Anonyme a dit…

Et après, ils s'étonnent que les français n'aiment pas LEUR libéralisme économique...

opiam2012 a dit…

Comme dit Politeeks, les journaleux n'ont que le mot "coût" du travail à la bouche. C'est abject. Je n'arrive pas à mettre ma batte de côté. Elle me démange.

Noum a dit…

Côut du travail c'est un peu comme dire "pouvoir d'achat" au lieu de salaire décent (qui permette de vivre par exemple) nous transformant de fait, en machines à concommer ... On ne cherche plus à être heureux on cherche à avoir un écran plat...

Noum a dit…

enfin dans leur monde ...

Rafo a dit…

Le truc que j'adore, c'est que quand un employé demande une augmentation, on lui répond que c'est la crise (si commode). Par contre, en cette même période de crise, un patron n'hésite pas à demander une ristourne à l'Etat, voire carrément une augmentation de ses subventions et cela ne semble nullement le gêner et il se met à faire caca partout si on la lui refuse.

Ah mais c'est vrai qu'Hollande et sa clique commencent à dire partout qu'on "approche d'une sortie de crise". Quiz : un début de guerre peut-il être qualifié de sortie de crise ?

A part ça, est-ce que certains patrons commenceraient à se dire que finalement ils ne sortent pas si vainqueurs que ça de leurs délocalisations, pour chercher à ce point à ce que le coût du travail baisse en France (alors que clairement même si tout le monde gagnait 4 fois moins ici, ça serait toujours 5 fois trop cher pour eux) ? Cela pourrait être une excellente raison pour eux de chercher ici les mêmes avantages qu'ailleurs sans avoir les mêmes inconvénients (comme un gouvernement qui commence à leur taper du fric ou une population qui commence à avoir des envies de têtes au bout d'une pique).

Il n'y a qu'à leur poser une question simple : si on baisse le coût du travail (encore faut-il qu'ils nous expliquent clairement ce qu'ils entendent par là car on sent qu'ils crèvent d'envie de le dire mais qu'ils sentent qu'ils vont se faire lyncher s'ils le disent), relocalisez-vous en France ?
NB : il y a une possibilité de (fort) décalage entre sa réponse est les faits qui s'en suivraient.

davidice a dit…

Très sympa et facile de taper sur cent (100) patrons sur-payés pour en faire une généralité. .. Mais quid des PME et Des artisans qui représentent une majorité de l'emploi en France et qui eux sont souvent moins bien payés que leurs employés, n'ont aucune sécurité, prenant des risques et de faisant tapés comme des malpropres. .. le fait est que si le moindre emploi coûte 2000€, il faut que cet emploi rapporte à l'employeur au moins de quoi être rentabiliser, sinon, on externalise, et parfois à l'étranger. ..

Benoit a dit…

@Davidice: Assez d'accord avec la distinction artisan-PME/grosse entreprise.
Cependant, votre dernière phrase m'interroge: vous parlez de possible délocalisation... toujours dans le cadre de l'artisan-PME?
D'expérience, autour de moi, les artisans et PME n'envisagent pas une seule seconde la délocalisation...

lactualiteselonblochladurie a dit…

Le coût du travail n'est pas un problème en France. Le problème essentiel vient de la concurrence des pays sous-développés, qui lamine notre industrie naguère si prospère. Il faut y répondre de manière ferme, au besoin en passant par des quotas obligatoires de produits français dans la consommation des ménages : http://wp.me/p1PwkK-la

Anonyme a dit…

Contrairement à ce que certains pensent, ces raisonnements et comportements de patrons ne se voient pas uniquement dans les grosses entreprises. Je bosse dans une petite boîte, 15 salariés et mon patron change de bagnole tous les 2 ans (grosse berline allemande pas une peugeot hein),un 4x4 pour les loisirs et la voiture de madame allemande également) tout ça sur le dos de la boîte hein, à monté plusieurs sci, mais il continue de cracher sa haine sur la poste qui achemine mal le courrier, gueule sur le RSI qui n'a pas enregistrement correctement les cotisations qu'il a payées etc, etc. Il est très malin pour rouler son monde dans le cadre de son petit commerce, en revanche, il ne comprend toujours pas pourquoi tout le système fonctionne de moins en moins bien, lui qui est si content dès qu'on supprime les fonctionnaires. Il ne comprend toujours pas pourquoi son chiffre d'affaires se casse la gueule depuis un an, eh oui ! Il n'a toujours pas fait la relation entre le fait de payer ses salariés au smic et leur baiser des heures sup et le fait que plus personne ne consomme. Comme quoi ca peut-être très con un patron.

seb musset a dit…

@davidice > La tribune est signée par les "gros patrons" la légende du JDD de 5 d'entre eux inclus un "ils représentent 98 milliards de CA". Et pourtant, ces types parlent également au nom des PME et TPE (c'est dans la tribune). Ils se contrefoutent des petites entreprises, mais essayent de les avoir dans leur poche. Il ne s'agit ici que de s'assurer une clémence fiscale POUR EUX. On est dans la pure défense de classe. L'économie n'a que très peu à voir là dedans. 1 / Ils craignent pour leur pognon, c'est une chose et il est relativement à l'abri 2 / Ils craignent par dessus tout de ne plus être des "modèles" admirés.

Zgur a dit…

Salut

Belle synthèse.

Et oui, il faut faire la différence entre grosse et petites entreprises (même si existent certains patrons de PME qui vivent sur le "bête").

D'autant plus que les PME ne peuvent utiliser les "prix de transfert" qui permettent une optimisation fiscale avant même de calculer l'impôt, si j'ose dire.
Il suffit de voir les résultats d'une simple recherche dans Google.

Une fois de plus les gros mettent les petits en avant pour défendre leurs intérêts de gros.

Jusqu'où ?

Arf !

Zgur_

lisa a dit…

Après les pigeons qui pleurent, voilà les grands patrons qui pleurnichent et les restaurateurs qui vont finir par faire couler la petite larmichette au coin de notre œil.

Eh, les gars, si c'est la vie en France est trop rude pour vous : partez en Chine. Personne ne vous retient. La France n'est pas en pénurie de gens qui veulent vos places.

La nature a horreur du vide.

petit écran de fumée a dit…

Bonjour,

dans votre premier point, certes on peut rationaliser pour améliorer les recettes de l'Etat, c'est sûr, mais il y a un sujet tabou parmi les tabous : chaque année l'Etat verse plus de 50 milliards d'euros d'intérêts à ses créanciers privés.

Ce n'est pas le remboursement de la dette (l'Etat rembourse par ailleurs le capital bien entendu), c'est le coût financier structurel de cette dette.
Personne ne semble le remettre en cause, ça me semble ahurissant.

Comment peut on donner des leçons de bonne gestion à l'état pour économiser 60 milliards en cinq ans, sans évoquer cette dépense annuelle - économiquement infondée - de 50 milliards? Je dis infondée, car les marchés financiers n'ont aucune valeur ajoutée dans ce fonctionnement : en aucun cas ils ont aidé les Etats à être mieux gérés, la lutte contre l'inflation n'a bénéficié qu'aux détenteurs de capitaux.

L'Etat pourrait à nouveau emprunter à taux zéro à sa banque centrale, comme avant 1973, et s'économiserait cette dépense astronomique, ce comportement de vache à lait.

Le pigeon, c'est pas l'entrepreneur, c'est avant tout le contribuable qui laisse ce système perdurer sans rien dire...

madmax a dit…

@petit écran de fumée
Cela me semble tout bonnement ahurissant en effet. Le fait que les dettes publiques aient explosées partout en Europe suite au redressement par les États d'un système financier qui déraille complètement (crise des subprime transformée en crise de la dette) ne semble émouvoir que peu de monde. La finance de marché est devenue reine et nous conduit à notre perte...sous la bienveillance coupable d'une union européenne inféodée aux puissances de cette industrie financière.

Je rappelle que Naomi Klein a sorti un bouquin en 2007 intitulé la Stratégie du Choc où elle décrit par le menu comment des crises artificiellement créées permettent à des groupes privés de faire accepter des réformes injustes détruisant les modèles sociaux et livrant les ressources du pays à des industriels peu scrupuleux. C'était un an avant la crise des subprime et regardons maintenant les couleuvres qu'on veut nous faire avaler...