lundi 16 février 2009

Guillotinons les guillotineurs


Bonne nouvelle pour la démocratie : La télévision de service public retransmet enfin les procès !

C'est le samedi soir vers 23h30 chez Ruquier dans On n'est pas couché. Y siègent les procureurs Eric et Eric. Version sèche et pépère, l'un se défendant d'être critique l'autre se défendant d'être sectaire. Le duo dédaigneux assène au bon peuple, à qui il tourne le dos, ce qu’il convient d'apprécier ou de détester.

Du survivant de télé-réalité qui pousse la chansonnette aux réalisateurs chevronnés en passant par le journaliste qui aura eu le malheur de faire une biographie de ministre, d'écrire avec les pieds ou défendre une communauté : Les créateurs, qu'ils aient 50 ans ou 2 semaines de carrière, sont des justiciables comme les autres, soumis au même traitement, avec comme défenseur commis d'office, Laurent Ruquier et ses calembours moisis.

Signe télévisé que flotte dans l'air de France comme une envie de guillotine, en deux années, sur la base d'une émission par trimestre (faut pas pousser non plus), j’ai vu cette routine stérile du taclage de notables, où l’audience complice n’a le droit de citer qu’en frappant des mains ou en beuglant son mécontentement, passer du stade de la chronique pour constituer le carburant essentiel des 3 heures de show. C'est à ce point haineux que Ruquier peine désormais à contrebalancer (n'est pas Drucker qui veut) les scuds paramétrés à bassesse exponentielle des harponneurs de proies faciles.

Prospère car aisée et pas chère (pour peu qu'il y ait une caméra, deux connards, une table et trois chaises), la critique du spectacle est à son tour un spectacle, un bucher des vanités avide d’œuvres à broyer. Les artistes, les faiseurs, au prétexte qu'ils ne seraient pas assez artistes ou trop malfaisants sont les sacrifiés rituels des nouvelles stars de l'inquisition qui, depuis les deux Eric, se multiplient sur les ondes du câble au hertzien. Rendons leur grâce, le duo des samedis représente le haut du panier. Jusqu’à eux, l'inquisiteur télévisé était blonde, elle avait 25 ans. Ses deux principales qualités étaient la connaissance exhaustive des rebondissements de la vie littéraire parisienne et de la literie des responsables d'antenne.

Les inculpés, eux, arrivent à la barre tendus ou têtes baissées, coachés pour les plus guerriers, flageolants pour les plus inquiets, résolus aux constats suivants : 1 / Un show de Ruquier fait 3 millions de spectateurs, une bonne sortie littéraire c'est 20.000 exemplaires. 2 / Une publicité même mauvaise reste de la publicité. 3 / Drucker ne pouvant pas inviter tout le monde, si l'on veut vendre un peu, au pays d'A prendre ou a laisser et des Z'amours, mieux vaut faire parler de soi mal et tard à la télé au risque de se faire piétiner, que de végéter dans les méandres des initiés du réseau.

Première interrogation : Derrière le festival du mot qui flingue, le duo auto-satisfait aide-t-il vraiment le lecteur à faire son choix au rayon librairie d’une grande surface qui ne propose que la vingtaine de bouquins vus à la télé ?

Pas sûr.

Patrick De Carolis me répondra offusqué : " - Oui mais Eric et Eric, c'est culturel, c'est une mission de service public." Patoche, ne pas confondre critique de la culture avec exercice ou même stimulation de la culture. Affirmer que Luc Besson a inventé à des fins cinématographiques la machine à faire de la merde ne fait pas pour autant de moi un passionné d'Angelopoulos. Dans ce genre de show, la culture a la même valeur qu’un aphorisme de Jean-Claude Vandamme, la bravitude ou un string qui dépasse du pantalon de Rihanna : C'est avant toute chose de la matière première à ricaner.

Seconde question : Eric et Eric donnent-ils seulement envie de lire à un seul de leurs spectateurs ?

J'en doute et c'est une des raisons de leur succès : Ils dédouanent les spectateurs de ne pas lire. Eric et Eric ont une mission fondamentale par temps de paupérisation intellectuelle généralisée : Faire croire à l'individu qu’il est culturellement intéressé et, par ricochet, socialement intéressant en lui insufflant de bons arguments politiquement compatibles avec l’une des deux grilles de lecture autorisée à la télé : Socialiste ou UMP, la bipolarité des compères étant un autre moteur du spectacle.

A ma droite, le plus fin des deux Eric,
mélange
de Sainte-Beuve et du Lucien de Margerin. Il reste en mode d’analyse mono-maniaque, déclinant avec talent au fil des mitraillages les 3 ou 4 terreurs qui le hantent depuis l'adolescence. Il trouvera derrière le moindre tirade de Rap une injure faite à Rimbaud*, derrière chaque intermittent un dynamiteur de ligne TGV, derrière chaque femme une atteinte à sa virilité. Quant aux questions de races et de religions au sujet desquelles il enfile d'une chaine à l'autre les perles du zapping section bourdes et énormités, il est la preuve par défaut qu’à la télé ce n’est ce qui est dit qui est répréhensible mais bien qui n'a pas carte blanche pour l'énoncer.

Encore à ma droite mais un peu plus à gauche, l'autre Eric. La bonhomie péremptoire, il pourfend les imposteurs :
Vaste Programme. Le regard aiguisé, il oublie pourtant systématiquement de s'ajouter à la liste. Pour peu qu’un inculpé s’aventure à lui répondre avec plus de 3 phrases (ce qui semble impossible sur ce type d'émissions coupées toutes les 7 secondes par une blague à Toto), le stoïcien revenu de tous les combats abattra sur l'outrecuidant son courroux avec des arguments dignes d'un élève de CE2 à qui Mattéo aurait piqué sa Nintendo, camouflant par la harangue un propos aussi conventionnel que les facilités stylistiques qu'il est tout fier de dénoncer.


Pas vraiment de grands écrivains, pas vraiment de grands critiques mais assurément de grands lecteurs avec bagages référentiels, Eric et Eric, c'est le triomphe de ceux qui savent un peu sur ceux qui ne savent rien. Ils sont la preuve en plateau que la lecture enrichit plus que la télévision et qu'en ce royaume, médiocres
et apparentés dominent toujours la situation.

Les deux Eric sont la réponse télévisuelle de l'intelligentsia parisienne crachée à une classe moyenne dépossédée de son éducation et de ses espérances, réduite au pouvoir d’acheter, sombrant dans la débilité et ayant besoin qu’on lui mâche ce qu’il faut penser d’œuvres que pour la plupart, faute de temps, d’argent, de vocabulaire, de courage ou d’intérêt, elle ne lira jamais.

Dans la société des apparences, l'important n'est pas de lire mais d'avoir lu. Il s'agit de soutenir 5 minutes de conversation à la machine à café. Du travail artistique ne se retiennent que la couverture, la posture ou l’imposture, dénoncés ou plébiscités au gré de leurs affinités ou non de chapelle, par nos deux flics ami ami. Grâce à ces plaidoiries du samedi, le spectateur a de quoi donner le change en passant pour un érudit.

Attention, les deux Eric n’ont pas qu’une mission d’assistance à sens critique en danger. En pleine montée de la colère sociale, à 2 smics l’émission (estimation basse sur la base de ma rencontre fortuite avec la fiche de paye d'un des deux Eric sur une autre émission**), les envoyés spéciaux du peuple au cœur de l’arène people sont là pour fusiller avec ce qu’il faut d’à propos, sans effusion de sang, sans que personne n’ait à bouger de son canapé, la nouvelle aristocratie*** qui fait saliver tout autant qu’elle exaspère, une audience rongée par ses perspectives sociales en cul-de-sac.

Siégeant à domicile et en surélévation par rapport à l'inculpé, chaloupant de l’éloge à l’acide, s’arrangeant pour s'accorder sur rien : Ils déstabilisent l’inculpé qui ne contre-attaque jamais longtemps. Semaine après semaine, nos deux procureurs ne trouvent que peu de contradicteurs leur arrivant à hauteur de tabouret.

Avant la prochaine étape de ce type d’émission, le passage à tabac des écrivains avec, une fois ces derniers à terre, une rasade supplémentaire de coups de santiags de la part d'un petit Eric déclinant du Céline, j’attends ce jour où l’un des inculpés se rappropriant son statut d'auteur à qui son œuvre tient à cœur, les soufflettera tel qu'ils le méritent et que, dans cette époque de confusion des valeurs, au moins pour un samedi soir chacun soit réassigné à son rôle :

Que les créateurs ne s'excusent plus de créer et que les petits juges enivrés par leur notoriété soudaine apparaissent comme ce qu'ils ont toujours été : Les parasites de la création des autres.


* Rimbaud qu’il aurait sûrement descendu avec les mêmes armes et sur le même ton s’ils avaient été contemporains.

** Cumuls non dénoncés par nos Torquemada des connivences : Tandis que l'un des Eric cachetonne d'un plateau à l'autre du privé au public pour donner son avis sur tout, l'autre anime sur une chaîne du satellite, une émission à table ronde fermée sur fond bleu (comme 99% des shows français depuis la saison pré-électorale de 2007) sur le principe radicalement novateur du bloc-notes critiques à blondes intégrées.

*** Large spectre allant de Mickael Vendetta à Ingrid Betancourt, en passant par Zidane et Jacques Attali)

13 commentaires:

Anonyme a dit…

"Le critique est à l'art ce que le chien est au réverbère"
(kirkegaard? schopenhauer ?)

Julien a dit…

Nolleau et Zeymour où l'archétype des critiques littéraires qui ne lisent pas les bouquins ni les auteurs, sur lesquels ils déversent leur gerbi-vocal.

De toutes façons, la plupart du temps, on les connais ces bouquins présentées dans ces talkshow à deux balles... :
En général, ca fait 225 pages, c'est (mal) écrit en caractère 14 avec des marges de 6 en bas, 6 en haut, et 4 de chaque coté, et c'est vendu 19,95€ à la fnac.

Puis quand un mec télé-visuellement respectable se point devant eux, ils ouvrent grand la bouche pour pomper les dards... A voir l'éloge qui a été faite à cette daube infâme d'Aznavour et son album "revival" à 20 centimes chanté en duo avec Gerard Darmon, Amel Bent et j'en passe...

Anonyme a dit…

ça ne me parait pas très pertinent cette critique des 2 Eric, car ils ont très souvent raison. D'ailleurs ils ne sont pas toujours critiques et acerbes. Je me rappelle qu'ils étaient en admiration devant le dernier bouquin d'Olivier de Kersauzon. C'est vrai qu'ils ont massacré Valérie Mairesse. Mais qu'est-ce qui est mieux, Kersauzon ou Mairesse ?

seb musset a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
seb musset a dit…

a Anonyme > Sur les objets livres présentés (qui ont plus à voir avec le coup marketing que la littérature) on peut être d'accord avec eux, (encore qu'il faudrait lire les livres en question ce que 99% des spectateurs ne feront pas) ce sont la répétition (sous alibi culturel) du procédé et de ces jeux du cirque (de l'inutile) montés en mayonnaise qui m'interpellent et qui informent, je crois, sur l'air du temps.

Je ne leur reproche d'être ce qu'ils sont mais de ne pas faire l'analyse de ce qu'ils représentent : L'expression guindée de l'envie populaire de couper les têtes.

Quand la télévision et ses chroniqueurs seront aussi hargneux envers les vrais puissants qu'avec les pauvres types qui présentent leurs bouquins, ils regagneront ma considération.

pilulerouge a dit…

La cocote minute France, sous trop de pression, siffle bruyamment et menace de faire sauter la cuisine. Tandis qu'une odeur persistante de brulé vient au nez; les chefs trois étoiles au guide "Libéralisme", décident de pousser un peu plus le gaz.
A leur poste, nos deux commis se relaient avec enthousiasme pour appuyer sur la soupape fumante de la colère, libérant à chaque fois un puissant nuage de vapeur.

Tel les jeux du cirque, nos deux lions dévorent des invités sacrifiés devant l'hôtel du mécontentement social. Dans un paysage médiatique aseptisé, ce spectacle affligeant, maintient l'illusion qu'il existe encore de vrai débat à la télé. Ne sortant jamais des sentiers battus, ces deux pseudo-intellectuels vendent du prêt à penser, à des cerveaux engourdis.
Ils ne proposent pas de débats, mais un moyen aux téléspectateurs de se défouler dans son canapé plutôt que dans la rue.

Aka 75 a dit…

@Seb Musset et anonyme

Ce n'est pas gagné qu'ils attaquent les puissants. Il faut du courage pour ça.

D'ailleurs ils encensent les livres de David Douillet, Kersauzon, vandame, jet li, en bref de tous ceux qui sont succeptibles de leur péter la gueule sur le plateau.

arret sur image a fait une emission sur cette émission avec nolo

Le duc de Trèfle a dit…

impeccable. Quoique vous êtes un peu dur avec monsieur Van Damme.

indfrisable a dit…

Au moins, l'émission a le mérite d'avoir un léger contenu, comparée à d'autres du même tonneau. Car, le zapping n'est pas le fait du seul spectateur, il agit aussi au sein de l'écriture et de la conception du programme. Souvent, beaucoup trop de chroniqueurs, qui ont quelques rares secondes pour dire qu'il n'ont rien trouvé à dire.

Certes, "On est pas couché" est le talk show people qui ne fait pas intervenir le public. Si une seule émission sur le service public laissait au moins quelques minutes au public la possibilité de participer à la conversation, on aurait passé un tour de révolution.

Mais ce qu'il faut peut-être voir dans ce genre de "spectacle", c'est que le public est le principal exclu. Comme le dit Seb musset, le public n’a comme alternative que le hululement de plaisir ou de déplaisir. La régression rappelle ce phénomène bien connu aujourd’hui, mais qui, pourtant très populaires à l’époque, ont sombré dans l’oubli de l’histoire. Ces « zoos humains », attractions populaires des expositions universelles du siècle dernier, où étaient exposés dans les principales capitales des « empires », dans leurs huttes reconstituées, des « sauvages », ressemblent malgré les différences et les chartes qualité, à ce plateau de télévision tellement couru aujourd’hui, où même les politiques vont s’ébrouer. Réduit à l’état de sauvage, le spectateur tout comme l’homme politique, assistent, à l’instar du spectateur « plante verte » présent sur le plateau, à sa négation, à son impossible réponse. Comment la politique peut-être répondre aujourd’hui de cette crise ?

Sans réponse et sans espace de réponse, alors qu’il y a tant d’espaces d’écoute, au sens propre comme au figuré, tant de sollicitations en tout genre, l'illusion dernière de la télévision cérémonielle tombe. Télévision représentative de cette pseudo communauté de consommateurs désœuvrés, mais pris dans l’addiction du nouveau, du scoop enfiévré, il recherche à tout instant le moindre événement qui pourrait changer un peu l’instant. D’ailleurs, il n’est pas évident que la télévision soit le pendant du téléspectateur, ni même du consommateur. La charge, l’attaque dite critique revient au galot avec nos deux chroniqueurs dont la figure est une distinction de classe, sans démonstration pesée, mesurée. Reste l’alternative la plus sexy : pour garder l’audimat vivant, il faut des victimes, il faut faire éprouver ce sentiment de lynchage symbolique.

La télévision est une passoire à humilier. Si bien que chacun attend, lorsqu'il assiste à ce genre de programmation, le moment où l'humiliation est la plus haute. L'humiliation fait submerger le plaisir de voir la personne sur le plateau déstabilisée, en incapacité. Le plateau est l'anti-chambre de l'idéologie du travail où le champ de bataille n'est qu'un espace résiduel de champions. La télévision répond au monde du travail avec la figure du looser, impacté par la société de consommation. Nous n'en sommes plus à l'époque où Andy warhol enseignait que le principe du spectacle était pour tout un chacun de devenir célèbre ne serait-ce que 5 minutes. Le public juge au-delà du prestige et du nom, de la capacité à se relever de la situation difficile.

Johan Livernette a dit…

Salut Sébastien, d'accord avec ta critique mais pas totalement.

Quand tu dis "les pauvres types qui présentent leurs bouquins", le plus souvent, il s'agit de peoples, politiciens, journalistes... surmédiatisés qui n'ont pas écrit leurs livres. Donc, à mon avis, dégonfler les baudruches ne fait pas de mal, ça rétablit un peu les choses, leur réel niveau d'"artiste".

Sur le sujet, je serai plutôt sévère sur le choix des invités et non sur les 2 Eric qui ont, je trouve, le mérite d'empêcher de tourner en rond et sont assez justes dans leurs critiques malgré leur obsession du style.

Voilà, bonne continuation, à bientôt.

jameswest a dit…

Assez d'accord avec ton papier Ruquier était vraiment dans la contestation du temps de rien à cirer sur France Inter, époque bénie où il sévissait le dimanche matin en compagnie d'excellents chroniqueurs qu'étaient déjà Alévêque, l'excellent Didier Porte qui sévit chez Bern à 12h10 etc. En revanche je ne suis pas trop d'accord dans le sens où les gens que reçoit Ruquier sont déjà passés chez Denisot et tous les autre plateaux, ils viennent vendre leur salade, qu'ils se prennent une giclée par les 2 diablotins ne me dérange pas, cela m'amuse ce sont les jeux du cirque, et ceux qui y participent savent exactement ce qui les attend, en revanche il faudra un jour que tu parles de l'émission de Denisot le vrai journal sur canal + qui n'a de vrai que le nom, Apathie et l'excellente Ariane Massenet, elle a une carte de journaliste elle !!! Que des questions connes et que je te coupe la parole (ça se voit qu'elle a bossé chez Fogiel), je ne parle même pas du public qui beugle à chaque intervention, que ce soit d'un politique, d'un pipole, ou d'un sombre inconnu, insupportable, le pire ce sont les experts du vendredi Catherine Nay la fan du nain, Duhamel, Val et consorts, à vomir. ;-(

Anonyme a dit…

Ouh que c'est vilain!

S'en prendre à ces personnes, dont on peut penser ce que l'on veut, encore heureux, et qui n'ont pour seul tort d'accepter d'être là, c'est vraiment réducteur pour le coup.
Je sais bien que le système trouve à la mode de médiatiser ce tandem pour canaliser les foules, comme tu l'expliques bien, mais ne tombons pas dans le piège du sujet imposé. Pourquoi sont-il restés invisibles pendant les trois années précédentes, et sont-ils désormais "guignolisés" officiellement? Les têtes de Turc servent toujours de bouc émissaire.
Doivent-il cesser leur numéro pour faire plaisir aux uns ou aux autres? Je ne le crois pas.

Un autre Seb

Beru a dit…

Trop fort !! :-)