lundi 20 octobre 2008

Midafternoon express (Perverse Road bonus track)

Que deviennent les personnages de "Perverse Road" ? Quel fut leur passé ? Qui classer en tête au Top Five des personnages les plus malheureux de Seb Musset ? En ces temps d'incertitude, voila les trois seules questions à se poser !

Aujourd'hui : Blaise Cendrier dans "Mid afternoon express" où "De la mauvaise influence des écoles de commerce de seconde catégorie dans la distribution de produits illicites."


Blaise Cendrier, le dealer solitaire, m’appelle vers 15h30 pour prendre un latté chez lui. D’abord gêné, d'autant qu'à cette heure là je suis occupé à faire semblant de créer, j’accepte son offre .Il réside à deux blocks de là et c’est un des rares parisiens avec lequel je ne suis pas fâché. Peut-être parce que je le connais peu et qu'il lui est impossible de soutenir une conversation plus de 2 minutes.

Je rencontrais Blaise Cendrier pour la première fois à la soirée de notre ami commun Fauche-man et manquais de mourir par overdose quelques heures après. Ce dernier point aurait du m’alerter. Depuis, les années s'enfilant, Blaise s’assagit à l’image de Fauche-man, devenu père permissif et mari docile sur la voie de la fiotisation intégrale qui se tape les couches, les courses et la vaisselle en déclarant "adorer ça". Blaise le boiteux occupe depuis peu un emploi à quart de temps de serveur tout en luttant pour rester addict à ses anciennes habitudes, végétant chez lui le reste du temps à fumer de la weed en se torturant mentalement pour déterminer comment s’y prendre pour oser demander à son patron de lui régler les six mois de salaire qu'il lui doit.

Arrivé dans son studio, 3 rue de La Skunk, malgré le vinyle craquelé du « prisoner » de Gil Scott-heron tournant à fond sur la vieille platine Pathé-Marconi et le stick de marocaine qu’il m’invite à rouler, je mets tout de suite les choses au clair : "Je ne reprendrai par d’herbe. Il me reste encore du stock de la semaine dernière et, nouveau père, je me sens responsable du budget familial." Sur ce j’ajoute que je ne sais pas rouler, qu’on le fait toujours pour moi, et que c’est le moyen le plus malin que j’ai trouvé pour que tout cela reste un plaisir et non une dépendance. Blaise s’exécute et me roule un échantillon de sa nouvelle cargaison qu’il me propose moins cher que la dernière fois.

- "N’insiste pas Blaise, j’ai plus de pognon. C’est la crise tu sais." Dis-je

- "Putain chier de pouvoir d’achat de merde…" me répond-il (Ne pas imaginer une longue complainte déchirante mais un plutôt laborieux marmonnement accablé.)

Suit un silence de douze minutes.



Hormis une sensibilité commune aux paroles de Gil Scott-Heron nous n’avons, Blaise et moi, d’autre ciment commun que celui de la drogue. Requinqué par la dernière bouffée, il se lève, en moins d’une minute, pour changer de disque. Il met un Ohio Players, la chanson Fire de l'album du même nom. Plus nerveux, Blaise passe en phase deux. Tout espoir n’est pas perdu. Il fouille au fond des nébuleux souvenirs lui restant des deux mois d’écoles de commerce qu’il s’est fait payé par des parents, alors encore confiants, au siècle passé.



- "Tiens je vais te montrer ce que ça ferait en quantité pour quarante euros".

Je m’en veux d’être venu sur la simple base d’une amitié désintéressée. Malgré mes apparences virtuelles de sombre enculé, je suis dans le monde réel d’une désarmante naïveté. Blaise Cendrier remplit méticuleusement un pochon d’herbe et, huit minutes après, me présente le paquet espérant que je le saisisse et que j’entre ainsi physiquement dans un processus d’acquisition au terme duquel il me serait embrassant de revenir en arrière. Je suis un expert, rodé à bouter d'un poing dans la gueule le moindre témoin de Jehovah ou télé-prospecteur en forfait téléphonique mobile qui sonne à ma porte.

Stoïque, je réitère :

- "Non, il m’en reste encore. Vend à qui tu peux. Et s’il ne t’en reste plus quand j’en voudrais, bah tant pis ce sera de ma faute." Dis-je serein en terminant son joint.

- "T’as vu, elle casse bien ?" Dit l'homme qui essaye de me prendre par les sentiments. "Ça risque de partir vite." Rajoute t-il

Stratégie de la pénurie, un grand classique. (conseil : à ne pas prendre à la légère sur Paris et sa région entre le 15 juillet et le 30 août)

- "Il m’en reste encore Blaise. Je fume pas au même rythme que toi. Sinon comment serais-je aussi productif sur mon blog ?"

Le sentant cotonneux, j’ai pitié pour lui. Je lui demande :

- "T’en a fumé combien aujourd’hui ?"

- "Trois avant que t’arrives. Avec celui là ça fait deux."

Nouveau silence. Il tente une dernière approche, proposant de me mettre de côté le pochon et que je le paye dans quelques jours. Là aussi, fin de non recevoir, je l’aiguille sur un ami lointain souvent dans le besoin mais malheureusement encore plus ruiné que lui.

L’automne de Blaise s’annonce mal.

Je n’ajoute pas le « mon gars si tu veux gagner plus, faut travailler plus » qui me pend aux lèvres. Venant de moi et devant lui, même dans nos états vaporeux, ça sonnerait creux.

Son portable sonne. La gueule enfariné, Blaise gribouille une adresse dictée par une voix speedée résonnant du lointain monde des "actifs". Une fois raccroché et alors que j’ai la main sur la porte de sortie, Blaise émerge un instant de son coma éveillé, goguenard.

- "C’est pour un poste de coursier en scooter. J’ai dit oui."

Il a ce long sourire angélique propre aux lendemains de cuite. Je lui fais un signe de la main et part réchauffé par sa bonne humeur aux herbes. Dans vingt minutes, il aura oublié mon nom, Les Ohio Players et le scooter, enfin j’espère.

Blaise rejoint la cohorte de ceux de ma génération qui, insoumis mais à la voix faible et se heurtant à une réalité méprisable, se détruisent peu à peu à l’abri des regards, dans l’alcool et la fumée. Je ne peux les blâmer, je les envie presque. Mais c’est plus fort que moi, il faut que j’écrive encore un peu.

Blaise Cendrier est un des personnages de Perverse Road de Seb Musset.

2 commentaires:

Vincent a dit…

1/ J'ai lu ce post.. j'aurai ptet pas du.. suis qu'à la page 46 (le marque page est un récépissé tout chiffonné de chèque - mon dernier salaire)

2/ moi qui n'ai même pas le courage de signer de mon nom les pauv truc que j'écris sur mon blog !

seb musset a dit…

Toute ressemblance avec des personnages...

Aucune mèche vendue dans les "bonus tracks"... juste des variations sur des personnages qui traversent le livre.