dimanche 13 avril 2008

COMMENT DEVENIR BOURGEOIS ? 1/ LA BOTANIQUE

Je vous l’ai déjà dit, je ne possède pas grand chose. Je vois dans ce dénuement relatif la condition d’une certaine liberté d’esprit. Pourtant, j’ai récemment craqué. Victime d’un reportage d’M6 sur la décoration intérieur sur lequel je suis tombé entre deux visionnages de dvd*, je me suis rendu dans ce magasin suédois pour me procurer une plante verte, un draecana marginata surnommé « dragonnier », à même de casser la monotonie monacale de mon perchoir urbain sur l’humanité. Tel que j’aurais sauvé l’orphelin croupissant dans son dortoir commun au fin fond de la province biélorusse si j’avais l’amour de mon prochain, parmi la dizaine proposée et par solidarité comportementale, j’opte pour le végétal m’inspirant le plus pitié.

De retour dans mes hauteurs sécurisées, la plante tropicale, il y a encore peu maltraitée par les manutentionnaires à temps partiel de la grande surface socialement cruelle, devient l’objet de soins attentifs sous les regards ahuris de mon chat et de ma compagne étonnés de ce dévouement soudain à autre chose que moi. Vol d’un pot (deux achats en une semaine faut pas pousser), emprunt d’engrais revitalisant chez quelque relation à la main verte puis rempotage méticuleux suivi d’une mise en place optimisée, ni trop loin ni trop prés du soleil, voilà que je m’enquiers quotidiennement de la renaissance d’un arbuste à l’article de la mort, supervisant la robustesse de son tronc et la vitalité de ses palmes. Drame de la sédentarité féline en environnement urbain, il n’aura pas fallu longtemps pour que Prince, ma chatte hermaphrodite, croquette de sa juvénile mâchoire le végétal convalescent. J’ai beau lui expliquer avec force vocabulaire, que ce n’est pas bien. J’ai beau lui voler un peu de gazon devant Le Sénat, rien n’y fait, c’est le dragonnier qu’elle aime boulotter. L’animal ne transige pas, c’est ce qui fait que je le préfère aux humains.

En quelques jours d’insouciance, le machouillage se propage de palmes en palmes dentelées. Le pronostic vital est entamé. Alors qu’elle aussi, je l’avais choisi dans une portée, me voilà contraint de fliquer la chatte à la sourde oreille et de l’agripper par le poil comme un CRS lambda aux ordres de la police chinoise au moindre flagrant délit de grignotage arboricole. Voilà que je me surprends, moi le libertaire décroissant, à protéger farouchement ma récente acquisition d’un délinquant inconscient de son délit.

Tragique constat. Avec l’arrivée de cette nouvelle possession sur terrain neutre, nos deux comportements ont changé. La chatte devient un agresseur, je suis le propriétaire nerveux et violent d’un bien à 9,99 euros. De la zone libre à la zone occupée, portes désormais fermées alors qu’elles étaient tout le temps ouverte, je contingente désormais ainsi les rapports géographiques entre l’animal et la plante et suis le piètre arbitre sous bocal d’un processus classique d’embourgeoisement occidental dans lequel je me suis laissé piéger malgré moult précautions.

Suite aux tensions familiales et après le chaos engendré par la mise en péril de mon équilibre psychique ainsi que le désordre entraîné dans ma décoration intérieure je compte contacter M6 pour un soutien comportemental.


* Respectivement « El » de Luis Bunuel (1950) (très beau portrait d’un paranoïaque que je vous recommande) et un enregistrement d’une rediffusion de cette perle de documentaire qu’est le « Fréquenstar à Dick Rivers » (que je vous conseille également à la stricte condition d’être préalablement drogué).

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