12 avril 2011

Faites entrer l'assisté !

par

"Au royaume de l'UMP, un jour ou l'autre, coupable, tu seras." 

Et zut ! Pour une fois qu'un UMP ne parlait pas de musulman ou de laïcité à géométrie variable, mais  retroussait les manches de son bleu d'usine pour prendre à bras le corps du haut de ses 11146 euros net par mois les dures contingences d'une vie de grisaille embellie par l'abondante rétribution patronale d'une poignée d'euros mensuelle... Paf, encore raté ! Pourtant le travail, on connait ça à l'UMP. Enfin, on est plutôt en pointe sur ce concept de pubard, décliné ad-nauseum par Le Monarque en campagne, baptisé "valeur travail" (que tu connais probablement sous le nom de "travail chiant avec une paye de merde"). 

C'est donc fort de ses millions de chômeurs et histoire de passer sous silence le ratage du "pouvoir d'achat" promis que, par l'intermédiaire du député d'un ancien fief minier de Moselle, l'UMP envisage de faire travailler les chômeurs  pour... que dalle.

Dans son projet de loi déposé le 30 mars à l'assemblée, P.Lang veut forcer à travailler gratuitement, 20 heures par semaine dans des travaux d'intérêt général (sans rapport avec les qualifications et ne visant pas à ce que l’intéressé retrouve un emploi), les chômeurs cumulant plus de six mois d'inactivité. En cas de refus, nos délinquants récidivistes du non-emploi, seront punis une seconde fois. Ils ne recevront plus les allocations pour lesquelles ils ont pourtant obligatoirement cotisé en travaillant (mais bon l'UMP n'est pas forcément au courant de toutes les subtilités du monde réel dans lequel évoluent les gens qu'il criminalise). Mais re-zut, Lang a oublié que la moitié des chômeurs ne reçoit aucune indemnité ! On fait quoi pour eux ? Envoyez-lui vos suggestions et propositions au justicier social de Freyming-Melerbach  (bientôt dans vos salles de Pôle Emploi). 

Réfléchissons avec notre cerveau friedmanien : à l'approche du gros dossier monarchique de la dépendance, cette nouvelle forme d'esclavage sanitaire du chômeur (retrouvant ainsi son estime de lui perdue à torcher des culs d'alzheimérisés) serait promise à un bel avenir sans coûter un centime à la sécu. Criminalisation et profitabilité sont l'abscisse et l'ordonnée d'une bonne exploitation des masses (avec un peu de bombardement média et de crédits sur le dos pour la stabilité de l'équation).

Bon, j'ai gardé le plus beau pour la fin.  Interrogé sur Canal+, le député justifie sa proposition de loi en argumentant que la thématique de l'"injustice" travaille les salariés. Via la sainte parole monarchique, les travailleurs lui ont confié avoir le "sentiment" de vivre moins bien que les chômeurs. Même que Le Monarque appelle ce mal "l'impératif de justice sociale" (a.k.a "si t'es en colère tape sur ton voisin, si t'as faim mange ta main"). Probablement le nouveau concept du pubard pour 2012. 

Déplaçant le débat des inégalités et du social sur le terrain de la morale, P.Lang développe son concept dans le Républicain Lorrain du 8/04/2011 : 

« C’est une question de justice. Les chômeurs touchent une allocation. Je trouve normal qu’en contrepartie ils effectuent des choses pour participer à l’effort collectif. C’est une question de perception aussi. Un smicard qui se lève tous les matins à 6 h vous dira la même chose. Il trouve anormal que son voisin, qui ne travaille pas, gagne quasiment autant que lui..."  

Je ne gagne pas assez donc l'autre doit gagner moins.  Ne serait-ce pas plutôt une loi visant à augmenter le salaire minimum ou empêcher les licenciements qu'il faudrait proposer à l'assemblée Monsieur Le Député ?

N'y voit aucune association d'image...ou pas. Au même moment, le Ministre des "solidarités" (rigole pas, c'est l'ex Ministre de la grippe A) annonce le renforcement du contrôle des "fraudes au RSA" par la CAF dans 13 départements jugés sensibles (c'est à dire pas Neuilly, ni la Défense, ni ses paradis offshore où les plus grosses fortunes de ce pays expatrient des dizaines milliards échappant à toute imposition ici) dans le but de récupérer... 100 millions d'euros, soit un tiers d'avion présidentiel (en sachant que ce sera probablement bien moindre, mais ici ce n'est pas tant le pognon qui compte que le message véhiculé). 

Pour l'occasion, la télé publique se fend à 13h d'un beau sujet de JT tourné dans le 93 où "la fraude au RSA" serait un "sport départemental". 10 visites annoncées par le contrôleur : 2 portraits dans le JT, re-paf, 2 fraudeurs au visage flouté. 

La chasse aux coupables ne fait que commencer : après l'arabe, "l'assisté".  Comme toujours à l'UMP : diablement con et stratégiquement risqué. 

7 avril 2011

A propos du projet socialiste

par
Déballons le paquet sans nous emballer. Le projet socialiste pour 2012 (et le document de travail qui l'a précédé) sentent le travail collectif et se veulent une "boite à outils". Il y aura donc un second tour du programme à la suite de la primaire socialiste

On y trouve de bonnes choses (fiscalité, emploi). Des domaines sont survolés (éducation, santé) et on déplorera des manques, au premier rang de ceux-là : le rêve. Il s'agit ici de rassurer deux électorats : les plus jeunes (qui votent en priorité FN) et un électorat nettement plus âgé et disons, plus "confort", effrayé par les frasques du Monarque foutraque. La démographie est plus forte que tout et le parti qui veut l'emporter ne peut faire l'impasse sur cette tranche qui vote (elle).  
Au rayon positif du programme (publié sur le site officiel) :

- La réparation des dégâts fiscaux de la droite : réforme de la réforme de la taxe professionnelle, détricotage des cadeaux fiscaux votés depuis 5 ans...  
- L'annonce du retour à l'âge légal de la retraite à 60 ans [avec annonce d'une nouvelle réforme permettant des "choix individuels"...].
- La séparation des banques de détail et des banques de spéculation. 
- Encourager le recours aux CDI en supprimant les exonérations de cotisations des entreprises qui emploient beaucoup de précaires et, au contraire, alléger l’impôt pour celles réinvestissant leurs bénéfices (avec surtaxe pour celles qui privilégient les actionnaires).
- Création d'un banque publique d'investissement copilotée par les régions pour soutenir les PME, les PMI et les entreprises de taille moyenne (regroupant la Caisse des Dépôts, Oseo, les structures dédiées de la Banque de France, Banque Postale...)
- Limitation des bonus et rémunérations variables, et plafonnement des écarts de rémunération de 1 à 20 dans les entreprises avec participation publique. [Bien mais pas assez. Quid des autres sociétés ? Quid du salaire minimum ? Il est juste question d'un évasif "nous engagerons un rattrapage du SMIC".]
- Vote d'une loi anti-concentration dans les médias.
- Fusion de la CSG et de l'impôt sur le revenu dans "un impôt citoyen plus progressif prélevé à la source" inspirée des travaux de Piketty, Landais et Saez.

Catégorie "oui mais bof"

- Les revenus du capital seront taxés au même niveau que les revenus du travail. [Comme le souligne Paul Jorion sur son blog, ce n'est pas assez et symboliquement toujours aussi désastreux.]
- Niveau logement, le PS propose l'encadrement des loyers à la location et à la relocation. [Rien pour contrer la folie foncière qui est le coeur du problème.] 
- Augmentation des droits de douane sur les produits ne respectant pas les normes écologiques ou sociales... au niveau européen. Ah... au niveau "européen": autant dire que ça n'arrivera jamais.
- Pour ce qui est de l'éducation et de la santé, on reste dans l'incantatoire : "nous demanderons aux jeunes médecins libéraux d’exercer en début de carrière dans les zones qui manquent de praticiens." Comment ? Avec une boîte de macarons ? L'axe sécuritaire socialiste, avec 10.000 policiers engagés et redéployés, semble plus crédible.
- "La priorité des priorités sera de redonner un avenir à la jeunesse." 300.000 emplois jeunes seront crées. [Pourquoi pas. Mais, si j'ai bien compris qu'il ne fallait pas froisser l'électorat âgé et chouchouter l'électorat jeune : Quid des précaires, des chômeurs en fin de droits entre 25 et 60 ans pas trop croisés dans ces pages ?]


Bref, ce programme ne déborde pas de fun, brasse de belles idées et quelques repères symboliques forts, sans aller au coeur des choses. Mais ce n'est pas son but. Il vise le pragmatique et les promesses tenables (cela ne veut pas dire qu'elles seront tenues), ambitionne de consacrer la moitié des gains fiscaux au remboursement de la dette (donc ça évidemment, ça fait orgasmer moyen au niveau du concept) et se base sur une perspective de croissance à 2.5% un peu lagardienne sur les bords. C'était le moment de le publier : face à la déconfiture d'une droite qui a fait de la chasse aux musulmans sa baseline pour 2012, ça donne tout de suite de la consistance. 

"Mouais" sera ma conclusion provisoire à ce projet un peu vite intitulé "le changement". Ça peut suffire dans un second tour face au"beurk". Encore faut-il y arriver.


Car la vraie question du scrutin de 2012 est là... La présence du FN au second tour semblant être souhaitée par les deux partis de gouvernement, peut-on s'aventurer à contester au premier tour ? Je n'ai aucune réponse à ce jeu de dupes (considérant que le remède est en amont). Je n'ai qu'un constat maintes fois observé :  vu de droite, le PS dégoûte plus que le FN.

Tablant sur un report massif des voix de la gauche de la gauche, le PS cherche à séduire les électeurs de "la zone de confort" . La stratégie froisse les sensibilités les plus à gauche, conscientes d'être prises en otage, et débouche sur ce programme politique Utopie-proof . Ne pas perdons pas de vue qu'il compose aussi avec les sensibilités de la "zone de confort" dont les impôts vont augmenter et ce, quel que soit le vainqueur. A droite, tu es juste assuré que cela frappera seulement la partie la moitié la moins riche de la société.

Dans les mois à venir : des candidats socialistes que l'on n'attendait pas, une ou deux propositions à la symbolique populaire plus lisibles (elles vont être nécessaires pour mobiliser), des troubles-fête écolos et je n'enterre pas Le Monarque qui, malgré sa perte de mojo, peut nous pondre deux ou trois trucs ratissant large

Il faut donc d'ici là sans cesse rappeler aux socialistes le sens de l'orientation et ne pas oublier que sur un malentendu, un dimanche ensoleillé, un électeur pas réveillé voyant dans la fille d'un héritier de milliardaire de St-Cloud (le Neuilly de Neuilly) la nouvelle Guevara des insoumis, La France peut se retrouver avec un Monarque impopulaire encore mieux réélu que la première fois face à une extrême droite mise sur orbite démocratico-stationnaire à 40%.[1] 

Le quinquennat passé aura alors la saveur de l'Apericube comparé au prochain. 

* * *

[1] Dans certains cantons des candidats "fantômes" FN (qui ne voulaient pas se montrer et que personne ne connaissait) ont fait plus de 45% au second tour.

Pearltree du billet :
PS, un programme pour 2012

6 avril 2011

Image et communication politique : le cas NDA

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Petite baisse de rythme dans le bloguage, mais l'activité littéraire ne nourrit pas son homme et l'actualité politique me démoralisant un peu ces temps-ci, j'opte aux temps libres pour la lecture d'un  Philip K.Dick sous les cieux apaisés d'un printemps bourgeonnant. 

Néanmoins, à l'heure où le monde est dévasté par les guerres et les intempéries et que le pays sombre dans la désespérance, il me semble important d'aborder des sujets essentiels comme, par exemple, celui des deux derniers clips de Nicolas Dupont-Aignan pour la promo de son livre "L'arnaque du siècle". Épineux problème ravivé par le survol avant-hier soir d'un débat chez Taddéi sur la communication des politiques. Le boss de DLR (Debout La République), candidat à la présidence pour 2012, et le réalisateur Djamel Bensalah (réalisateur, puis producteur du presque John Hughesque, "Neuilly sa mère") y eurent un différend dont tu comprendras, venant de l'image et m’intéressant à la politique, qu'il me parle.

Pièce à conviction numéro 1 "au supermarché" :

Deux thèses s’affrontent autour des clips en question :

Bensalah affirme que la nullité technique et la pauvreté narrative des deux films nuisent au message promotionnel. NDA lui rétorque que les gens s'en moquent et que seules les idées comptent (et que le bidule lui permet d'être invité chez Taddéi alors fuck off). L'un et l'autre campant sur leur position, l'animosité monte progressivement sur le plateau. 

Les clips sont d'abord ratés car ils jouent dans la mauvaise catégorie. Avec une image HD légèrement post-produite et quelques notes introductives au piano, d’entrée de jeu, ils indiquent au spectateur qu’il va évoluer dans un registre publicitaire haut de gamme type Nespresso.  Même sur le net, avec de tels codes d'intro, le spectateur, dont l’œil s’est aiguisé avec une amélioration généralisée des critères de production et de diffusion depuis dix ans, s’attend donc plus ou moins consciemment à une exécution technique irréprochable (le spot publicitaire étant de loin le domaine audiovisuel le plus soigné où la minute de tournage est la plus chère) et une chute un peu moins pourrie

C'est encore plus parlant avec le deuxième nespresso like tournant encore plus vite au nanar  :


Mauvaise interprétation et réalisation désolante avec erreurs d’axe de débutant et cadres foireux. On me dira, et c’est en gros ce que NDA répond à Bensalah : « oui t’es professionnel, t’as l’œil pour tout ça... ».  Pas besoin d'avoir fait l'académie de l'image : chacun, avec 2 heures de TF1 par jour, peu importe sa couche sociale et sa culture, voit que c'est nase.

Si la qualité d’exécution n’égale pas le minimum conventionnel du standing visuel auquel on prétend, que l’idée est somme toute moyenne et clairement pas assez "second degré" pour créer un décalage payant, le résultat est contre-productif, au mieux générera du LoL (ce qui n'est même pas le cas ici). Le film distillera surtout une impression d’amateurisme préjudiciable à terme au produit ou à l'idée défendue.  

En clair, si t'as pas de quoi payer l'essence, roule pas en Ferrari et concentre plutôt tes efforts à ringardiser ceux qui roulent en Ferrari

Un peu bousculé par les propos de Bensalah, d'autant que Dupont-Aignan (par ailleurs très présent sur le net) a bien conscience de la médiocrité des clips, il se cramponne à son message : la fin de l'euro et le scandale bancaire et répète que les images ne sont pas importantes, que les gens sont fatigués de la forme. Ce qui en matière promotionnelle est périlleux, le spot constituant 100% du matériel à partir duquel se forme le jugement de l'individu  ne connaissant ni le personnage, ni le livre (et il y en a si, si)

Tandis que Bensalah s’énerve, parce que merde c’est son métier qui est piétiné, NDA, agacé, en reste à sa thèse : l'image c'est chiant, les gens en ont marre (euh, avec 4 heures quotidiennes de télé par français, j'ai des doutes). Finalement, Bensalah qui, pas manchot derrière la caméra mais un poil arrogant dans la communication des idées, se discrédite à son tour.[1]

A la fin de l’émission, malgré sa pub ratée, le politique plus pondéré dans la la diatribe remporte la confrontation. Sur le fond, il a tort mais laisse une bonne impression confirmant in extremis une règle du marketing politique : peu importe le message seul compte l'emballage.

* * *

[1] Tout sera relativisé par la diffusion d’autres clips politiques encore plus mauvais : le film collector des vœux d’Hervé Morin dans sa cuisine (un modèle de tête-à-queue formel mixant fausse décontraction, médiocrité technique et langue de bois) et un long spot de nouvel an, médiocre où le pronostic mental est engagé, tourné au camescope par le ministre de la culture belge.

31 mars 2011

Chou blanc au salon de l'immobilier

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Cake, cotillons et catalogue Ikea. Ce dimanche au beau milieu des bâtiments dortoirs, jaune délavé et orange oxyde, duplos jetés en vrac le long de la banlieue sans identité où horizon au bitume et ciel gris se confondaient à l'année, au 4 étage de la barre D, alors que les enfants lançaient l'assaut contre Ras Lanouf dans Call of Duty : Black Ops sur le jumbo plasma 3D depuis leur état major, ce colossal canapé bycast au centre du salon cosy sentant le bonbon,  les trentenaires célébraient l'anniversaire de crémaillère du T3 autour d'un festin pâtissier. Un goûter quoi.


Cinq ans déjà que Chou et Magali s'épanouissent en ce lieu avec leurs deux enfants, Mattis et Théo. Plazzadamidoïsé du sol au plafond, de la pyramide senteur aux stickers muraux, le trois-pièces  vermillon se conformait à la perfection aux codes télévisés du confort. Du coup, le couple s'y sentait à l'étroit.


"Et qu'est ce qu'on va pouvoir mettre comme photos sur facebook si on reste ici ? On ne va quand même pas recarreler une troisième fois la cuisine !" grimaçait Magali déposant ma part de flan aux pruneaux "recette Masterchef" sur la table basse d'un designer dont elle m'avait précisé à deux reprises depuis la tarte aux fraises qu'elle l'avait commandée 190 au lieu de 410 euros sur discount-privé.com.

Tandis que l'élégante en Etam dégriffé passait les assiettes à l'assistance captivée, Chou la rassurait (d'une voix mystérieusement posée, signe inquiétant d'une inhabituelle montée de virilité) :

CHOU
- "T'inquiètes Mag' quand tout sera réglé, qu'on aura vendu ici et qu'on aura acheté là-bas, tu l'auras ta cuisine de compet' !"

MAGALI
- "j'espère bien."

Les yeux fiévreux de désir, il poursuivit la description de l'heureux évènement qui les attendait :

CHOU
- "...Et quand j’aurai fini de monter les cloisons, j’installerai un chauffage à bois. Pas besoin de s'y connaitre et y en a régulièrement des dégriffés chez "le destockeur de la bricole !"


Depuis une heure, sur un tapis sonore mêlant mitraillages militaires et ritournelles celtiques massacrées par Nolwenn Leroy, la nouvelle obsession foncière de Chou cannibalisait les conversations de la récréative collationMe délectant d'un mystère à la noix de coco, je feuilletais les doigts gras l'album photo de l'acquisition convoitée par le couple : une sorte d'usine à moitié enterrée dont l'entrée était encombrée de poutres rouillées.  L'oeil aguerri pouvait encore déchiffrer sur le mur du fond, bien que s'affaissant car rongé par l'humidité, les traces laissées par une affiche jadis décollée : "Zone contaminée - Accès interdit"

CHOU
- "Je t'assure Seb, le sous-sol c'est tendance ! C'est du "mi-souterrain". Ce sont des biens atypiques à charges modérées, faciles d’accès, offrant en ville la possibilité d'espace extérieur."

SEB sceptique
- "Ouais enfin faudrait déjà qu'il y ait un espace intérieur. La vache, il y en a quand même pour des mois et des mois de travaux. Où allez-vous ranger les mômes ?"  

Magali partie s'enquérir que les mioches ne grignotassent pas trop de tagada en tuant leurs talibansChou me chuchota :

CHOU
- "Mag tourne en rond. Un nouveau projet patrimonial reboostera notre union." 

30 ans passés, encore quinze ans de crédit et déjà sept de mariage, l'expérience râpait les espérances.


Le désir de Chou avait débuté trois mois plus tôt au détour d'une réflexion de son chargé de compte à la BPN, Brandon Maddouf  :

BRANDON MADDOUF DE LA BPN
- "Avez-vous songé à votre parcours résidentiel ? Propriétaire d’accord, mais d’un 3 pièces de 60m² à 32 ans, ça craint. Vous pouvez être assuré que nous étudierons avec la plus grande des diligences votre dossier."

Dans la foulée, Labrique, bogosse à l'agence immofucker du coin, enfonça le clou :

THIERRY LABRIQUE D'IMMOFUCKER
- "Vous savez je connais bien la zon... enfin le quartier. En face de chez vous des gens plus jeunes ont acheté un 4 pièces à bon prix. Voyez un peu, Monsieur Farcy :  il faut bouger. Dans l'immobilier, ce qui compte c'est la mobilité."

Labrique tapait juste. Acheter à crédit ne suffisait plus.  Pour se sentir maître du temps et des éléments, la nouvelle génération de proprios endettés devait régulièrement changer d’habitation en bénéficiant des points bonus accumulés au jackpot, toujours gagnant, de l'immobilier tel que plébiscité à la télé : 

CHOU
- "Le deal c'est de revendre ici 190.000 et d'acheter plus grand, le loft en mi-souterrain 100m² à 430.000 et d'en faire un cinq pièces !"

...et de repartir à zéro à plus de trente ans avec trente ans de crédit sur le dos. Omettait-il de préciser.

Les regards de l'assistance absorbée de salon-salle-à-rêver dissimulaient mal sa jalousie. Ils s'étaient fait souffler l'idée. Rentrés au paddock, il y penseraient. Chou et Magali avaient réussi leur petit effet.

MAGALI fière
- "Qui veut du coulis ?"


Tout de même. Où étaient mes amis passés ? Rebelles aux convictions tranchées. Eux qui méprisaient tous azimuts médias, politiques et banquiers. Je les retrouvais, indolents autour du flan, deux dimanche l'an, une flûte à pied de banga à la main à mimer les meilleures scènes de Camping 2 (et dieu sait qu'il y en a peu) entre deux récits de leurs dernières ruées endiablées en centre commercial pour s'arracher ces offres promos exceptionnelles entendues à la radio. Leur poésie d'annuaire s'entrecoupait des voraces évocations de leurs prochaines culbutes immobilières. Ce domaine seul focalisait la hargne, la concupiscence, la volonté de puissance que le reste du temps, partout ailleurs, ils taisaient. Leurs ambitions moelleuses et clonées comme leurs intérieurs à la guimauve, guidés au quotidien par les admonestations hertziennes des dealers d'euphorie : les anciens révoltés s'étaient tous endettés pour des décennies au terme d'un strip-tease financier devant le banquier, avec la complicité d'un gouvernement voyant dans chaque jeune capté par la propriété à rembourser, un candidat de moins à l'insurrection.  Avant trente ans, il convenait de ne pas déterrer les pavés et de rembourser ses parpaings.


Mais en ce dimanche de printemps à rab' de flan et d'effluves d'encens au jasmin, j'eus la confirmation que nous basculions dans une nouvelle dimension de la gagne individuelle.

Non contents de pousser le prolo à devenir proprio, le banquier et l'agent immobilier, le premier possédant le bien le second ponctionnant la transaction, l'incitaient désormais à déménager, pour avoir plus grand et, à terme, évidement, "plus d'argent". Le bien immobilier comme la voiture ou le lecteur DVD devenait un bien de consommation courante à obsolescence accélérée. 

N'ayant pas encore empoché la plus-value sur le premier appartement, Mag et Chou misaient maintenant sur le pactole que rapporterait la revente du "mi-souterrain" rénové.  Dans les pays à la croissance atone, où se bousculaient les travailleurs sans travail dont le libre arbitre se circonscrivait au seul champ du consommable ostentatoire, il n’y avait bien que l’immobilier pour surperformer les indices et galvaniser les individus. La rationalité n'ayant plus cours, le "toujours plus" s'y garantissait en boucles de réclames lardant les marathons nocturnes de programmes dédiés. Le jour de l’apocalypse, deux domaines atteindraient leur apogée : le nombre de talk-shows sur les chaines d'infos avec votes SMS surtaxés (la fin du monde ? Tapez A pour B contre) et le prix moyen du mètre carré. 

2012 approchait. Chou visait grand. Pour les enfants ? Oui d'accord, mais pour bouger d'abord et ne surtout pas se laisser piéger. Le crédit c'était la liberté, l'immobilier l'évasion. Et puis, si on ne pouvait plus s'enrichir en revendant son appartement, où irait-on ? Nulle part. C'était bien cela qui angoissait nos émancipés sur prospectus.

Sans ce nouvel achat, Mag et Chou redoutaient que leur existence n'apparaisse telle qu'elle était : figée dans un univers d'accélérations, sans perspective et sans gain dans un monde où l'on valorisait l'ambition aveugle et l'accumulation de pognon, les deux pieds pris dans un béton peu compatible avec les culpabilisantes injonctions de flexibilité. Le T3 a l'ambiance tamisée trahissait l'évidence d'une vie à passer à deux alors qu'ils ne s'aimaient plus. Il était financièrement impossible de se séparer. L'un sans l'autre, Chou et Mag ne pouvaient pas se loger mieux. La seule issue pour les colocataires de l’échéancier : s'endetter encore plus, pour plus d'espace.

La conjoncture, le climat politique, tous les nuages radioactifs du monde ne les atteindraient pas, Chou et Magali chouchoutaient à foison ce souhait de renaissance foncière : 

CHOU
- "430.000 euros c’est pas cher pour ce que c’est. Je revends ici et j’emprunte le reste, ça va le faire. Oui y a des travaux, mais je ferais tout moi-même. Ça prendra le temps que ça prendra,  tu viendras m’aider hein ?"

SEB
- "Ça tombe bien. Risquer la tétraplégie pour le désir de palace des autres, moi c’est mon dada. Dis donc Mag, t'as pas plutôt de la Tequila ? "

CHOU
- "Y a quand même un problème…"

SEB
- "Quoi donc ?"

CHOU
- "On ne trouve pas d’acheteur à 190.000 euros".

SEB dans une brillante interprétation de la stupéfaction :
- "Ah."

Chou avouait avoir reçu un appel de Labrique en début de semaine :

THIERRY LABRIQUE D'IMMOFUCKER
- "Vous savez je connais bien le marché. Et là, va falloir faire un effort sur le prix. Faut baisser. Dans la pierre, ce qui compte c'est la souplesse."

Chou n'en dormait plus, au point qu'il confessa en aparté ne plus toucher Magali.

CHOU
- "Moi baisser ? Jamais !"

Il en allait de son honneur.

Discrètement, alors que Théo étripait un terroriste à l'arme blanche, Chou s'épancha nous livrant le récit de ses violents émois, ce tsunami du dépit qui l’irradiait au cœur de la centrale du particulier, du matin dans les bouchons, au soir devant NCIS, en passant par le boulot et ses pauses à la machine à cawa. Même ses parties de tetris sur l'heil phone n'avaient plus ces saveurs d'antan du propriétaire content. Son désir de mobilité immobilière contrarié et tout cela pour un stupide défaut d'acquéreur !  Le loft mi-souterrain risquait de lui passer "sous le nez", même si ce bien non plus ne trouvait aucun preneur à ce tarif-là. Chou, vert de voir son "projet patrimonial niqué" narrait amer que son bâtard sensible de banquier s’émouvait aussi de son sort :

BRANDON MADOUFF DE LA BPN
- "Avez-vous pensé au crédit relais ?"

Désormais, prisonnière de sa félicité glacée, la PME Chou et Magali, malgré son salaire cumulé pas glorieux, partageait désormais les modestes ambitions du commercial en Ponzi :

CHOU
- "Putain, pourvu qu'on trouve un acheteur..."

"Ce qui serait tout de même étonnant à ce tarif-là pour un T3 caravane dans une barre perdue entre d'autres barres à une heure d'embouteillage de toute activité salariale décente" ruminais-je en mon for intérieur tout en savourant ce flan aux pruneaux dont Magali me resservait une plâtrée en geignant :

MAGALI
- "N'empêche que ces rumeurs de logements sociaux qu'ils parlent de construire dans le quartier ça nous fait vachement de mal. Ça risque de tout faire baisser."


Et l'ex-opératrice de call-center qui longtemps avait enduré les brimades de son manager, avant à son tour de se venger sur les nouveaux venus avec des objectifs toujours plus inatteignables, d'ajouter :


MAGALI
- "Tu vois Seb, c'est pour ça que je ne voterai jamais à gauche !"

C'en était trop. Je posais mon assiette et m'embarquait, la bouche pleine, pour la tirade n°7 :

SEB
- "Ah elle est jolie la lutte des classes ! Chacun lutte contre celle d'en dessous dans l'espoir d'appartenir à celle du dessus ! L’accès au crédit immobilier qui vous assurait la richesse, voilà ce qui vous perd et vous fait épouser en toute circonstances la cause des puissants !"

Fallait que ça sorte, même si j'éclaboussais inopportunément la petite assemblée de ma spongieuse pâtisserie prémâchée. Un ange passait sur fond de folklore breton se mêlant au murmure lointain de quelques agonies de barbares explosés à la grenade défoliante par nos gamins.


NOLWENN LEROY
- "J'entends le loup, le renard et la belette, j'entends le loup et le renard chanter..."

MAGALI
- "Bon qui veut du thé ? Cannelle et Salsepareille, Laspang souchong, griotte de Kyoto ? Un café gourmand peut-être ?"

CHOU posant sa main sur la mienne, me fixant dans les yeux, le gauche c'est mieux.
- "Seb, tu peux pas comprendre, t'es locataire. Je ne vais quand même pas devenir pauvre pour te faire plaisir."


Contredisant pourtant les discours sur la méritocratie sermonnés à longueur d'ondes par la classe dirigeante, la martingale de la plus-value immobilière devenait le premier ascenseur social des classes-moyennes. Plus curieux encore, via le crédit à vie, la récompense y précédait l'effort.  


Se faisant, l'horreur que provoquait le pauvre, l'assisté ou le locataire" chez le "moyen" qui, lui, avait "le courage" de s'endetter, permettait à l'Etat de délaisser la lutte pour la réduction des inégalités. Au contraire, à l’instar du panneau pour le nouveau prêt à taux zéro, le sans-domicile ou le mal-logé constituaient de leurs galères la plus puissante, et la moins coûteuse, des campagnes publicitaires pour les marchands de pierre.  Cette soif de foncier qui obsédait la classe moyenne précarisée (car elle se saignait de plus en plus pour jouir de "sa" propriété individualiste) avait pour conséquence première de sanctuariser à des niveaux himalayesques, le patrimoine des plus aisés. La cupidité des moyens nous épargnait la révolution, excluait les plus fragiles et renforçait la suprématie des puissants, pourquoi cela changerait ? A moins bien sûr que le combustible jeté dans le chaudron atteigne un jour la température critique de l'insolvabilité globale.

CHOU
" - Tu dis ça.... mais tu verras quand j'aurai mon mi-souterrain avec ma salle de cinéma perso ! World Invasion Battle Los Angeles en multi-THX avec le distributeur de pop corn. Tu vas chialer !"

Pourtant l'argent manquait, les frais de la vie courante explosaient et les salaires croupissaient. La religion de l'immobilier ne mentionnait aucun retournement de situation, et surtout n'en tolérait pas : il fallait que ça continue à grimper. Chacun dans le salon capitonné avait la conscience diffuse de construire, traite par traite, un édifice qui s'écroulerait (en priant que ça tombe sur les autres), mais aucun des convives ne remettait en cause la croyance. Un quart de siècle de télé et d'argent-roi nous avaient abrutis, rendus inaptes à la réaction collective. Les potes à chou s’arc-boutaient sur leurs immédiats intérêts, et ceux-là passaient inévitablement par l'accession à la propriété à crédit. Elle était là notre révolution : avoir plus que nos parents, tout de suite et sans argent. Puis, le payer comptant pour le reste de nos vies. 

Nous dûmes écourter la partie fine. Théo, en pleine crise de tétanie pour cause d’excès de lunettes 3D, vomissait ses Tagada sur le bycast à seize versements.

L'humeur chagrine, aux frémissements du soir, je quittais la barre D mon doggy bag de babas et autres délices sucrés sous le bras. Cherchant en vain un raccourci, lové dans mon spleen parisien, je tombais sur la fraîcheur extra-terrestre d'un panneau lumineux 4X3 se décrochant sur le tapis terne de la banlieue à forte densité de béton dont il bordait l'entrée. Un jeune couple vêtu de blanc, tout droit sorti d'un manuel de scientologie, y regardait souriant l'horizon. Au sommet de la surface plane, était inscrit en lettre de win"A chacun son toit" suivi du numéro vert d'un Brandon Maddouf de la BPN. Soudain, ma raison de mélomane fut envahie d'une étrange transe, et bientôt je me surpris à fredonner la satanique rengaine :


" - J'entends le loup, le renard et la belette..."

La route serait longue. Le cauchemar ne faisait que commencer.


24 mars 2011

Paris : l'immobilier en pointe

par
A l'abondante rubrique du WTF de l’immobilier parisien, où la démence spéculative côtoie en toute quiétude le scandale sanitaire, ma dernière expédition dans un deux-pièces des beaux quartiers mérite son entrée au Top 5 des plus belles escroqueries visitées.

On ne remplace pas dix d'ans d'expérience. Ayant rendez-vous à 18h00, j’arrive à 18h15. Rien ne sert de se presser pour louer. Face au candidat locataire, l’agent immobilier débarque systématiquement un quart d’heure en retard avec comme seule excuse sa nonchalance overbookée qu’il accompagne dans les grands jours d'empathie d’un « hi, hi, la circulation vous savez ce que c'est»

Ils sont 25 alignés en rang d'oignon contre le mur ombragé de la jolie rue sans vie de l'arrondissement à la pierre précieuse. Ils ont entre 25 et 40 ans, une chemise cartonnée de couleur sous le bras avec deux élastiques là. Au terme des dépôts de garantie, des pièces à conviction et, bientôt, des analyses ADN à livrer : un seul vaincra, peut-être. Pour le moment, ils s'ignorent, perdus dans la consultation de leur jouet (taux de pénétration de l’appareil Heil Phone sur ce côté de la rue : 90%). Moi j'ai un Nokio tout pourri des années 2008, obsolète, mais, au bout de 30 secondes, je reçois un appel avec quelqu'un qui me parle au bout et ça, ça en jette.  On s'estime, on se scanne, on se jauge. Chacun tapisse la honte d'avoir encore à patienter pour se loger à son âge de sa réconfortante sérénité de jeune précaire rompu à la galère. Chomdu, malbouffe précariat et études refuges, au fil des déconvenues, chacun ici a développé une contemplative méditation sociale qui en a fait un esprit tolérant, lumineux, mature et inspiré. Hey, putain les mecs, vous êtes fiers de vos groles de Bozo ! Merde ça a rime à quoi ces ridicules chaussures à pointe en faux cuir pour commercial en stores !

 (Nos experts l'affirment : la chaussure de Bozo trahirait un manque de confiance dans sa virilité.)

Oui, le candidat est un loup pour le prétendant. Vaine tentative de déstabilisation, revenons à nos moutons.

J'ai des principes. D'habitude, je ne me déplace jamais pour ce genre d’annonces publiées sans photo, estimant qu’avec des "frais d’agence" tournant entre 1000 et 1500 euros, ces abuseurs de maman pourraient s'acheter un Coolpix à 150 euros et cracher au prétendant un ou deux .Jpeg. Mais non, à l'heure des écrans et des images partout, tout le temps, à Paris l'annonce immobilière illustrée reste encore l'exception

Remarque à la longue, vu la tronche des machins visités, on comprend pourquoi.

Trop en montrer serait explicitement revendiquer l'escroquerie, une sorte de flagrant délit pictural sur des offres oscillant entre offense et indécence. Limite ça pourrait foutre la honte à l'agence, tu vois ? Il faut donc capitonner les annonces. Tout y est "joli", "charmant" ou "proche métro" (grosse méfiance quand tu retrouves les trois ensembles). Sur la vitrine de l'agence, les loyers élevés rassurent les investisseurs. "Si ça se loue à ce prix là", dit Simone à Robert venant d'empocher l'héritage de l'arrière-grand-père net d'impôt, "c'est qu'il faut acheter pour louer encore plus cher !" Matériel publicitaire pour la bulle spéculative, en attendant que ça krach, les prix élevés à la location contribuent à maintenir artificiellement la cote (nous constatons sur Paris que de plus en plus d' annonces de location tournent des mois sans trouver preneur).

Ce n'est donc que lorsque le candidat à la loc' appelle l'agent pour convenir d'un rendez-vous que le ton se durcit. Il passe un premier casting téléphonique à la sauce"nouvelle star", à base de "vous avez des garants qui sont propriétaires" et "vous gagnez 3,3 X le montant du loyer". Après les mensonges d'usage, le candidat décroche enfin le rendez-vous et peut découvrir la réalité immobilière de la location parisienne : les "immeubles modernes" datant de 1910, les 3 pièces se transformant en 2 pièces, les 2 pièces virant duplex, des duplex devenant studios aux charges qui doublent. S'ajoutent, quelques douceurs sur le cake à pognon : des frais divers plus ou moins légaux (trimestres payables d'avance, état des lieux payant, taxes diverses...).

Mais bon, bref, nous n'en sommes pas encore là. Il fait beau, je suis de bonne humeur, et de toutes les façons on va tous crever à cause d'une overdose de panaché, donc me voilà comme un niais à faire la queue avec les autres alléchés par l’annonce :

« 2 pièces atypique 50m2 dans charmant immeuble de standing. Joli appartement. en partie mansardée. très clair au 4e étage sans ascenseur. accès entrée par petit escalier intérieur. Un séjour avec cuisine équipée. 1 chambre. Salle d'eau avec WC. Parquet. 1170 euros. Honoraires 1170 euros. »

18h20. Après avoir renversé trois poubelles, un vélib et deux poussettes pour se garer de travers sur une place handicapé avec sa Smart cabossée, l’agente arrive enfin :


« - Hi, hi, c’est compliqué de se garer dans ce quartier. Bon on va vous faire rentrer 3 par 3 ce sera plus simple. » 

Rupture d'ambiance. Terminé la neutralité bienveillante. Chacun n'épie plus figé la coque amovible du mobile d'autrui (j'aime beaucoup cette phrase). Les candidats passent en phase "c’est moi le premier". A la suite de l'agente aux clés, la procession des déclassés grimpe l'escalier du "charmant immeuble de standing". Premier étage, une société sans salarié. Deuxième étage, une société sans employé. Là, un cabinet d'avocat, spécialiste en immobilier. Là, un dentiste fermé. Ah Paris... son brassage de population, sa mixité sociale et son dynamisme ! L'ascension se poursuit sur six étages et non sur quatre comme mentionnés. Et, six étages d’un "charmant immeuble de standing parisien", ça veut dire douze en langage de terriens. Les larges marches en bois usé de ces bâtisses antiques cirées jusqu'à l'abus du lisse compromettent l'odyssée, surtout celle des hommes en chaussures en faux cuir à pointe qui dérapent dans les virages.  A l'aube du sixième niveau, on tousse, on halète, les étudiants les plus endurants tablent déjà sur quelques défections féminines. On entend des plaintes en espagnol, en bavarois et même en japonais. Mais rien n’y fait, toutes tiennent bon. Ils atteindront le pied-à-terre promis.

Je m'agrippe à la barre, de plus en plus branlante au fil de la montée. Les murs s'assombrissent, s’auréolent d'humidité, les matériaux semblent maintenant de moins bonne qualité. Je tente d'en décourager quelques-uns en lançant un "nous n'aurions pas du tous grimper en même temps, la rampe va céder" dont l'écho de terreur file sur la cuirasse en titane des soldats de "seloger.com" comme une soirée électorale de défaite UMP sur Tf1. Les marches étroites resserrent les sueurs des aspirants locataires. On ne peut désormais plus faire marche arrière, sans entraîner la glissade générale. La conquête du dernier niveau se joue sur un ajout rouillé : un escalier de service en colimaçon, modèle phare de l'angoisseEn cas d’incendie, pour les habitants de ces lieux qui, à l'instar de la vétusté de leurs installations électriques, atteignent des sommets, c'est le gage d'un bon barbecue où ils feront office de pigeons braisés.
(La bonne nouvelle ? Aucun frais d'ascenseur.)

Dernier étage : un parterre de poussière sous les toits fleurant bon le courant d’air continu l’hiver et la cuisson à l’étuvée dès le 1er mai. Ceci explique mieux le label "Bah on sait pas" du bilan énergétique publié sous l'annonce.

"- Nous y voilà" fanfaronne l’agente. "- Vous allez voir c’est atypique".

Appelle-nous jeunesse aux rêves plats, mais, dans cette capitale où tout est facilement "atypique", on en vient à souhaiter du quelconque : une cuisine, des vrais WC, un lit qui ne soit pas à plier, un loyer à trois chiffres.


La porte d’entrée se confondrait aisément avec celle du vide-ordure si seulement l'immeuble disposait d'une telle technologie. Le dormant de la porte en balsa écrête à 1m50 et il faut littéralement se plier en deux pour le passer. "Atypique" en effet. Mal foutu eût été plus à propos. Mais il faut en plus pour flétrir les durs à cuire de ma génération rodés à bosser pour rien,  vivre à genoux, bouffer du Lideule et mater du Carré Viip en se lamentant sur le net que la télé c'est trop abusé ! Ayant laissé ma place aux quinze premiers, je ne perçois des premières visites que pouffades et échos agacés.

Vim Diesel, en blouson de motard, sort de là avec sa Michelle Rodriguez.
" - Non mais c’est une blague !"
" - Je t'avais dit que c’était un loi Carrez. "

Jean-Gonzague, thésard en tubulure de la structure séquencée des théorèmes du têtard, prend ça avec philosophie : 
" - C'est mignon."

Le Schpountz 2.0 monté à la ville pour son CAP MacDo y va franco :
" - 'Té, c'est de la merde ! A ce prix-là chez moi, j'ai une ferme avec le tracteur et les vaches !"

Les comptes-rendus détendent l’atmosphère, désintoxiquant la cage d'escalier de son taux de compétition. N'empêche, j'ai attendu dix minutes, gravi l’Annapurna au péril de ma vie sur des marches O Cedar : pas question de céder à l'orée du repaire des Minimoys.

C’est mon tour. Je suis accompagné de deux baraques allemandes, Zadig et Micromegas. Et c'est tout naturellement que nous pénétrons à quatre pattes, tel le centipede, dans l’appartement proposé à la location à un tarif avoisinant celui du salaire médian.  Entrée en matière avec un premier coup de boule dans une poutre : si près du Panthéon et pas de place pour les grands hommes. L’étape éliminatrice de la porte d’entrée franchie, les grands gaillards ne se laissent pas émerveiller par le parquet stratifié flambant neuf, ne succombent pas l'enivrement des senteurs de peinture fraîche (hou la la au moins 200 euros de travaux) et surtout, surtout, prennent garde au dénivelé. L’appartement (enfin ce qu'à ce stade nous croyons encore être un appartement) se situe 60 centimètres en contre bas de la porte d'entrée. Ce truc en moins, c'est le petit plus. Va savoir, les soirs de forte pluie, le locataire sélectionné (après présentation d'un dossier validé par le FMI) bénéficiera peut-être d’une piscine sous les toits. Ce qui, tu en conviens, est le comble du luxe parisien. 

A notre droite, là où l’agente attend la remise des dossiers, sa rente et ses honoraires, se situe une "pièce" de 5m². Espace inutile et inutilisable, dans l'épingle à cheveux, séparant le tunnel de passe-partout de son appartement ou, plutôt, de son sarcophage pyramidal à la gloire du pharaon tout-en-arnaque : "mansardé" étant, de loin, le moins mensonger des mots du message.

(Ami proprio : l'entre-toit, y as-tu pensé pour stocker de l'indigent et récolter plus d'un smic par mois ?)

Zadig, Micromegas et moi sommes pris d’effroi. Nous appréhendons bien mieux les commentaires désabusés de Diesel à sa belle. Nous sommes ici en présence d’une double "chambre de bonne" en enfilade sous un toit en pointe. Les 50 m² au sol correspondent au final à un 22m², « habitable » sur sa seule longueur centrale. Enfin... à condition de faire moins d’un 1m60. Je ne peux pour ma part me déplacer que sur un espace correspondant à la largeur de mes bras tendus, le long des 7 mètres reliant la cuisine (où il convient de faire bouillir ses pâtes accroupi) à la "suite parentale" (où le "vivons heureux, vivons couchés" n'est pas une phrase en l'air). Je ne sais pas trop ce qu'en pense Zadig, mon collègue berlinois. Culminant à 2m03, sa tête sort de l'appartement par la fenêtre de toit :

ZADIG face en offrande aux fientes.
"- Was ist das ?"

Non, honnêtement, c'est étriqué. La seule pièce verticalement vivable reste "la salle d’eau"  et ça n'a rien de Versailles. Dans ce réduit de 4m², il faut enjamber les toilettes (sans passer à travers) pour se doucher. Problème si l’on peut s’y laver en longueur, on ne peut s'y soulager en largeur : toute personne présentant un ratio taille / poids hors des critères de la double page centrale d'Anorexia magazine n'aura qu'à aller faire caca chez l'avocat. Et si d'aventure, le prétendant un peu enveloppé réussissait son entrée dans "la salle d'eau", il prendrait le risque de ne plus pouvoir s'en extirper. Ce qui, à cette altitude dans l'immeuble inhabité et pour peu qu'il ait oublié son heil-phone sur la table (basse forcément), peut vite virer au faits-divers de merde.

L'agente :
"Vite, vite je suis pressée : j'ai pas mis de ticket à ma Smart !"

Et radine avec ça.

L’aller-retour de la cuisine à la chambre est expéditif. Zad et Micro, pas plus que les visiteurs d'avant ni ceux d'après ne déposent de candidature. Même avec des chaussures de clown, on a encore un semblant de dignité. Et parlons chiffres : je suis formel, un autobus blindé de rugbymen est plus spacieux. Avant d'être inlouable, la chose est d'abord inhabitable au-delà de l'âge de 7 ans. 

Redescendant en rappel avec mes camarades d'infortunes, j’en viens même à me demander quel esprit débile, possédé par l’appât du gain, la Leroy-Merlinmania et la folie des grandeurs inversée, a pu investir pour refaire à neuf cette chose de haute altitude qui, au mieux, se prête pour dépanner. Ce mètre carré hors de prix du centre de Paris ne vaut objectivement rien.


On y a oublié une chose : l'humain. 

Illustration : Being John Malkovich. S.Jonze (1999)

22 mars 2011

Parce que tu le votes bien

par

Sûr que c'est de la grosse, grosse vague, du tsunami force 1664 au baromètre de la bulle média. Des électeurs UMP ont voté FN, la belle affaire !  Ça mérite des prises de positions, des bisbilles pour occuper le terrain, des camemberts fluos pour capter le spectateur, des annonces de speaker tous les quarts d'heure pour amorcer des tunnels de piaillements avec du Thread au kilo et Barbier à la découpe. Déjà que l'on ne parlait pas beaucoup "projet" dans cette élection, avec le concept marketing de la "vague bleu marine"TM et son boomerang à polémiques façon talk-show avec vote SMS "pour ou contre le front républicain" réduisant une fois de plus l'élection à un référendum anti extrême droite ou anti extrême droite alors que l'on a une droite extrême au pouvoir : on va vraiment progresser.

S'il y a une leçon, désormais habituelle, à retenir du premier tour des cantonales : c'est le ras-le-bol, le sentiment du non-prise en considération au sommet de la dégradation d'un quotidien d'une masse de gens dans la mouise. Cela passe d'abord par l'abstention et, un peu, par le vote FN. Pour ce dernier, les motivations sont diverses, et à solidité variable[1], on aurait tort de penser qu'elles se cantonnent au cliché auquel on aime les réduire[2]. L'abstention est navrante, spécialement pour des enjeux locaux et, plus déprimant (à prendre avec les pincettes de rigueur car entendu sur un plateau télé de la bouche d'un sondeur au soir du scrutin) : on assisterait à une abstention massive (70%) chez les moins de 35 ans alors qu'elle n'est "que" de 40% chez les plus de 60 ans. En ne votant pas, tu donnes voix double aux seniors. Après faudra pas venir chialer que la société, elle n'est pas faite pour toi

Aux "tous pourris" que l'abstentionniste aime à plaider, opposons dans la même caricature le "que pour ma gueule" d'un peuple paresseux justifiant son absence d'un "gauche et droite c'est pareil". Non, il y a certes une mollesse politique, renforcée par le firewall médiatique d'obédience ultracapitaliste, à défendre les idées et les acquis décrochés par la gauche expliquant jusqu'à la dépréciation du mot dans l'inconscient collectif, mais non, dans l'idée, je t'assure, c'est loin d'être pareil.

Donc, bof, c'est toujours la même histoire. Montée du FN ou pas, la gauche de pouvoir doit reconquérir les préoccupations populaires, provinciales, peri-urbaines, qui lui font trop souvent défaut depuis dix ans et sur lesquelles, faute de futur, s'accélère la fuite en avant d'un discours sécuritaire et xénophobe (peu importe d'où il vient). Constatons néanmoins que, rapportée à la baffe UMP, avec ses apports négligés, la gauche se sort bien dans ce scrutin. Bizarrement, cet enseignement n'est pas la premier tiré par des médias décidés à faire du paquet de lessive qui lave plus blanc la tête de gondole de la démocratie.

Pour le reste, il est affligeant de constater - encore - que des politiques n'ayant pas réussi à déplacer plus d'un électeur sur deux en traitant la campagne (dans les deux sens du terme) par-dessus la jambe, brandissent maintenant du "front républicain" contre un parti épouvantail (et pourtant pas interdit, certains lui piquant même thème et rhétorique). Pensent-ils sérieusement qu'infantiliser de la sorte les électeurs contribuera à relever le peu d'estime que ces derniers leur portent ? 

Le vote doit constituer le résultat, non l'argumentaire.

* * *

[1] Façon ultime de remettre le FN à sa place : lui donner, effectivement, la gestion d'une ville (comme dans les années 90) ou d'un département. Quand les candidats fantômes de 93 ans auront la gestion des crèches ou du logement social. Là, on sortira de l'emballage pour discuter hardware et catastrophe.

[2] Je suis persuadé qu'il y a une partie de "jeu" dans ce scrutin. Pour le reste, je te renvoie à l'interview d'Erwan Lecoeur, filmée en octobre 2010.

Illustration : Martin Veyron.

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