Ce n'est pas d'une France de propriétaires dont il faut rêver, mais d'une France d'habitants. Telle est la morale à tirer du seizième et accablant rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre
sur le mal-logement, rendu hier.
L'état des lieux:
Si la montée du mal-logement est parallèle à celle des prix de l'immobilier,
au lieu de stopper le mouvement les politiques récentes l'ont accéléré. 8.2 millions de personnes sont aujourd'hui mal logées, 3.6 millions le sont très mal (habitat insalubre, caravane, voiture, sans-abris...). Tendance qui s'affirme :
la tranche basse des classes moyennes morfle, locataires comme propriétaires.
Le rapport souligne
la mollesse de l'Etat, ou plutôt
la focalisation de ses efforts sur la seule accession à la propriété (qui s'effectue en France à 85% par l'emprunt). Le chapitre
"être propriétaire un statut qui protège ou un rêve qui piège ?" relate ce que l'on déplore ici depuis un moment : la banalisation de l'endettement, l'augmentation de la durée des emprunts avec efforts en hausse pour rembourser des logements dont la localisation reculée accentue les frais annexes (dramatique en période de rigueur et de "
mauvaise inflation", c'est à dire de hausse tous les prix
sauf des salaires).
Les ménages "sur le fil" (mal salariés, petits retraités, commerçants, intermittents, auto-entrepreneurs, blogueurs...), ceux du monde caché des
"15 millions de personnes dont les fins de mois se jouent à quelques dizaines d'euros près",
ont de plus de en plus de difficultés à rentrer sur le marché du locatif ou à évoluer à l'intérieur de celui-ci. Face à la carence de logements sociaux, encouragés par des médias sponsorisés par le triptyque promoteur-banquier-
LeroyMalin,
ils sont poussés vers la propriété à crédit qui au lieu de les émanciper accroît leur pauvreté. Certains "heureux" propriétaires ne peuvent même plus chauffer ou entretenir leur bien.
Pour ceux qui ne peuvent ou
ne veulent pas se tourner vers la propriété, reste la rue ou le logement alternatif
. Ne pas croire que la "
droite sociale" les oublie.
Grâce au 32 ter A de la LOPPSI 2, ils peuvent désormais être expulsés en 48 heures sur demande du préfet et voire leurs habitations détruites. A ce rythme-là,
attends-toi bientôt à un délit de non-propriété.
Les dégâts du dogme de la propriété:
L
a propriété à tout prix est au coeur de la matrice idéologique, patrimoniale, de notre gouvernement. Elle entre en violente contradiction avec son autre logique, libérale celle-ci, du
travail à tout prix. Celui-ci manquant et comme, par respect de la logique, il est de plus en plus mal rétribué, on ne peut qu'aboutir à
l'insolvabilité croissante des individus et un rapport pire l'année prochaine.
L'immobilier fonctionne un peu comme la côte des oeuvres d'art. S'il n'y avait pas 900.000 péquins pour attendre deux heures dans le froid histoire de voir
les toiles de Claude Monet au Grand Palais, la côte du peintre mort perdrait des millions. Ce qui ne serait pas du goût des propriétaires : d'où la régularité de ces happenings sous chapiteaux estampillés "culture", uniquement là pour produire des images de file d'attente au JT et gonfler la bulle.
Idem pour l'immo : afin de maintenir à la hausse la valeur des biens de ceux qui sont pleinement propriétaires ou multi propriétaires et qui en tirent des revenus, il faut toujours plus de croyants dans le parpaing et la pierre, donc d'acheteurs.
Tant pis pour les fondements économiques, peu importe que l'édifice soit de papier, nous sommes ici dans la croyance. C'est la raison (avec son dégoût des pauvres et le fait que les banques se sucrent sévères au passage) pour laquelle
la droite actuelle ne fera jamais rien de sérieux pour le logement social. Cela handicaperait un marché qui bénéficie d'abord à ses électeurs. L'accession à la propriété est de surcroît un vecteur qui, sous l'angle du "rêve", peut
lui en procurer d'autres.
"La France de propriétaires" n'est pas qu'un slogan mais une aspiration populaire (affectant même, 0 drame de la peur et de la paresse,
massivement les jeunes).
(B.Apparu, secrétaire d'Etat au logement : "- Je ne partage pas totalement l'analyse de la Fondation Abbé Pierre".)
En finir avec la folie foncière:
Le logement, comme l'alimentation,
est un secteur trop important pour continuer d'être abandonné aux dealers de rêves, établissements financiers et autres petits chimistes du
libéralisme. Dans cette catégorie, crédit aidant, le français moyen, les yeux pleins d'étoiles à la lecture du dernier
"Capital : comment faire du blé avec une chambre de bonne", peut vite
basculer dans le camp des fumiers en voulant
"exploiter la tendance" (cf illustration finale) : force et limite d'un système qui, pour se maintenir, doit distiller la corruption vers
les maillons du dessous ...jusqu’à ce que la chaîne craque). Le rapport évoque l'urgence d'"
un new deal" avec les bailleurs.
Il faut donc stopper cette mécanique et non l'encourager.
En finir avec cette logique du "placement" immobilier comme source de revenus ou garantie de sérénité qui a contaminé toutes les couches sociales, et convaincre des méfaits de
"la propriété à tout prix" ceux qui n'ont à l'évidence pas les moyens de ce
"rêve".
J'entends déjà les spadassins du nerveux m'opposer que ce serait là "entraver la croissance".
Laquelle ? Les sommes toujours plus conséquentes versées dans les loyers ou les traites sont autant de pognon n'allant pas dans la consommation ou l'investissement.
Cet argent capté ne produit rien hormis de l'épargne pour ceux qui en ont déjà trop.
(- "Bah...dans ton cul.")
Pour contrer les situations d'urgence,
avant de se réfugier dans la promesse de construire plus,
réquisitionnons déjà par la loi les millions de mètres carrés inoccupés (au coeur des grandes villes et des zones d'activité)
pour en faire du logement social. Encourageons-y la réhabilitation (y a de l'emploi à la clé)
au lieu de souffler à fonds perdu dans la bulle avec un
PTZ+ pire que nase [1]. Quant à ceux qui ont plusieurs logements et s'offrent le luxe de les laisser inoccupés la majeure partie de l'année, pas de quartier.
Qu'ils s'acquittent d'une lourde taxe au mètre carré vacant. Qu'enfin le vide finance du plein.
(Addendum: exemple type de courrier parisien, reçu ce mois-ci. Clique pour agrandir)
* * *
[1] PTZ+ : 480 millions d'euros d'argent public pour encourager l'endettement des primos-accedants les plus pauvres et faire au passage un cadeau de plus à ceux qui ont les moyens de payer.
Illustration : Claude Monet, Maison au bord du lac, E.Maudet, Jujusete, l'expansion, Mon ami L'AI.